Le plaisir de la découverte

Leonore - Baden-Baden

Par Catherine Jordy | ven 03 Novembre 2017 | Imprimer

Quelle belle idée que celle de René Jacobs de nous présenter Leonore, la première version donnée en novembre 1805 à Vienne par Beethoven de ce qui allait devenir, des années plus tard, le Fidelio si subtil et émouvant que nous connaissons bien. Outre le plaisir généré par la curiosité de découvrir une rareté et celui de se plonger dans le travail évolutif d’un opéra en devenir, c’est la surprise d’entendre une œuvre très équilibrée, intense et émouvante qui couronnent une expérience d’une singulière et rare beauté. On sait que l’opéra de Beethoven cumulait des idéaux de grandeur, de liberté et de fidélité qui ont dû laisser de glace le public de la première représentation, quasi exclusivement composé de soldats napoléoniens à la veille de la bataille d’Austerlitz sans doute préoccupés par d’autres objectifs. Cela n’explique guère l’incompréhension de cet auditoire qui battit froid l’œuvre jugée trop longue et qui, pourtant, passe sans qu’on ait l’opportunité de s’y ennuyer un instant. On conçoit avec d’autant plus d’amertume que Beethoven ait rechigné à fusionner les trois actes en deux plus courts, certes plus compacts et efficaces, mais qui nous ont privés de la progression dramatique fluide et calmement déterminée qui caractérisent la version originelle où le singspiel mozartien se marie à merveille avec la fougue de Beethoven.

Après avoir été donné à la Monnaie, l’opéra aux trois actes retrouvés est ici présenté en semi-version scénique, ce qui lui sied parfaitement. Pas de décors à l’exception d’une cage scénique à la fois paradoxalement immense et étriquée, où des éclairages puissants suffisent à restituer une atmosphère carcérale du rien et du manque de perspectives. Et pourtant, le rêve d’absolu et de liberté s’y diffuse résolument. Les chœurs qui s’y déploient en étau autour de l’orchestre résonnent particulièrement bien et on en profite pour saluer au passage leur belle prestation. Les solistes, pour leur part, s’emparent de l’espace avec aisance et incarnent avec conviction leur personnage, ce qui achève de conférer à l’ensemble une tranquille évidence.

La soprano Marlis Petersen dispose de moyens vocaux très amples dont elle donne l’impression de n’user qu’avec parcimonie, ce qui rend sa Leonore encore plus touchante dans sa tranquille détermination. Cette retenue apparente permet de mieux accrocher à cette autre version de Fidelio, plus sobre, mais qui permet toutefois de belles vocalises. On se plaît au passage à écouter la mue sensible d’une Leonore qui se révèle de plus en plus femme à mesure que l’action progresse, avant l’extase et la délivrance finales. Maximilian Schmitt parvient à rendre palpable la fragilité de Florestan mais la voix se déploie généreusement, tout en délicatesse. Et surtout, une alchimie se crée avec sa partenaire, tout à fait bienvenue. Dans le même ordre d’idées, Johannes Chum tire son épingle du jeu en forçant quelque peu son interprétation de Jaquino, amoureux transi et déçu de la charmante Marzelline, qu’il force à donner immédiatement le meilleur. La jeune Robin Johannsen a ainsi droit à un merveilleux faire-valoir qui magnifie sa propre aisance dans le rôle. Et son duo avec Marlis Petersen est un ravissement. Les ensembles sont d’ailleurs superbes et l’un des grands bonheurs de cette soirée.

S’il fallait porter une petite critique, c’est au niveau des surtitres, proposés en allemand et en anglais, mais seulement pour les airs. Les récitatifs, quant à eux, ne sont pas surtitrés. La gêne est probable pour les non-germanophones (quoique, ce n’est pas certain, tant l’action est facile à suivre, ce qui n’est pas la moindre des qualités de cet opéra). Si les premiers dialogues sont un peu difficiles à suivre, et notamment pour Rocco, qui parle dans sa barbe, tout devient très vite limpide, mieux, naturel. Dimitry Ivashchenko a un accent oriental très séduisant et prononce très distinctement. Il campe un Rocco tourmenté dont les affres sont exprimées dans des notes qui atteignent des profondeurs abyssales, puissamment évocatrices. Les toutes premières mesures laissaient craindre un vibrato gênant, mais la basse russe prend rapidement de l’assurance.

Peut-être Johannes Weisser en fait-il un peu trop dans les outrances de la cruauté quasi gratuite de Don Pizzaro, mais après tout, c’est le rôle qui veut cela et le baryton exulte dans son « Welch’ ein Augenblick », tout de fourberie et de colère froide qu’il exacerbe au fur et à mesure que l’intrigue se resserre. Dans ces moments quasi détimbrés, il est le seul à, très épisodiquement, être couvert par l’orchestre. Tareq Nazmi complète cette distribution très homogène, servie par un Freiburger Barockorchester particulièrement en forme, dont chaque instrument se distingue avec brio tout en créant une masse sonore particulièrement ronde et harmonieuse.

Mais celui qui retient évidemment l’attention, c’est René Jacobs. Placé au centre du dispositif tant scénique que sonore, le chef se fond dans cette masse qu’il domine néanmoins de toute sa sensibilité et de sa perspicacité. On devine tout le travail en amont, tant sur la partition que sur le livret, retravaillé et modernisé à partir des versions existantes. Ces trois actes, dont le premier correspond au singspiel mozartien avec une délicieuse Marzelline, le second plutôt aux racines italiennes rossiniennes ou belliniennes pour une Leonore complexe et le troisième acte permet de dévoiler la tragédie de Florestan, René Jacobs en exploite et en restitue toute la richesse. Si René Jacobs préfère cette première version de l’opéra aux deux suivantes de 1806 et 1814, il n’est pas loin de nous convaincre. En tout cas, grâces lui soient rendues… Pas de micros ni de caméras pour cette représentation, ce qui est bien dommage. On aurait aimé un DVD avec des compléments et des explications du chef, toujours si éclairantes. Restent le bonheur de cette découverte et un vrai grand regret : pourquoi diable Beethoven n’est-il pas passé outre les difficultés de création de cet opéra pour en écrire de nombreux autres, pour notre plus grande joie ? 

 

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