Les braves et Meyerbeer

Les Huguenots - Bruxelles (La Monnaie)

Par Yannick Boussaert | ven 17 Juin 2022 | Imprimer

En onze ans s’écoule un monde. Des pionniers bruxellois d’alors (puis à Strasbourg la saison suivante), il ne reste plus personne. Remonter Les Huguenots, coup de maitre des premières années de Peter de Caluwe à la Monnaie, c’est presque comme reconstruire une machine immense, ressusciter un Saturne affamé. Si de surcroit certain virus s’incruste à la fête, la gageure devient travail d’Hercule. Un cluster découvert avant la pre-générale aura isolé solistes, chœur et orchestre huit jours durant. Aussi le directeur du théâtre prend le micro avant que ne se lève le rideau : cette première, déjà décalée au 15 juin, fait office de générale pour tous les interprètes. On peut saluer le professionnalisme de tous et souligner l’orfèvrerie certaine de la réalisation d’autant que la totalité des solistes principaux effectue sa prise de rôle.

C’est là surement que le bâton d’Evelino Pido se pose comme une ancre à laquelle chacun s’arrime. La battue verticale, rigide et plutôt lente même dans les finals échevelés de l’œuvre sert à tous les acteurs de point pivot, à défaut de faire souffler la folie de l’Histoire et la passion du mélodrame. L’orchestre de la Monnaie, dont on constate la préparation minutieuse, continue de nous ravir tant dans la cohésion de son ensemble, que dans la somme de ses individualités (viole d’amour et clarinette basse en tête).


© Matthias Baus

Là surement aussi que la proposition noir et or, chic et kitsch d’Olivier Py galvanise les interprètes autant qu’elle leur sert de tuteur. On aime ce théâtre de tréteaux – dont l’actuel directeur d’Avignon, absent aux saluts, est friand (la reprise est assurée par le chorégraphe Daniel Izzo)– devenu machinerie dantesque, cet humour ravageur qui transforme la scène galante de l’acte deux en rencontre libertine et ce biais historique qui superpose discrètement les époques (le final qui évoque l’holocauste, le chevalier moyenâgeux, les habits Renaissance) pour donner à l’intolérance et à la haine tous leurs atours à travers les âges.

Les solistes rendent justice à la partition, même si l’on sent bien qu’ils marchent sur des œufs en même temps qu’ils cherchent leur marque. Les femmes mènent la danse : Lenneke Ruiten survole et surpique Marguerite comme il se doit de notes stratosphériques et d’enluminures belcantistes. Si le chant s’avère cependant peu coloré, l’aisance scénique et le portrait de reine volage et légère, rattrapée par son inconséquence historique emporte l’adhésion. Karine Deshayes achève ce soir sa mue vers une tessiture soprane maintenant revendiquée. Elle qui fut un Urbain exaltant trouve en Valentine un personnage dont elle brode les affres avec sensibilité. On perçoit son stress cependant et on a connue cette rossinienne chevronnée plus à l’aise dans la vocalisation et les aigus. Ambroisine Bré lui succède en Urbain. Si elle n’a pas encore toute l’aisance, le volume et la folie douce de sa devancière, elle se défend armée d’un timbre au grésil signature, une technique sûre et une malice scénique qui ne demandent qu’à grandir. Chez ces messieurs, Alexander Vinogradov empoche la mise : la profondeur du timbre, le volume et la projection impose d’emblée un Marcel orthodoxe, figure morale plus que paternelle. Dommage que le français soit autant mâchonné. En comparaison, Nicolas Cavallier, tout en phrasé et en couleurs, paraitrait presque sympathique en Comte de Saint-Bris. Vittorio Prato complète les clés de fa et propose un Nevers juvénile et léger, parfait rival de Raoul. Enea Scala ne cherche pas à travestir ses moyens par des subterfuges. Il aborde le Huguenot avec le muscle et la nervosité qui sont désormais constitutif de son chant. Aussi la romance de l’acte I n’est pas son meilleur moment et l’on appréciera davantage la fièvre de ses duos et l’exaltation de ses interventions dans les scènes de groupe. Voici un Raoul finalement bien plus latin et sanguin que le Huguenot romantique dessiné par le livret. Tous les rôles secondaires sont distribués avec bonheur et l’on saluera surtout le quintette de nobliaux qui trouve dans de jeunes et prometteurs chanteurs (en début de carrière ou en formation à la Monnaie) des interprètes réjouissants.

Enfin les chœurs de la Monnaie, sollicités une scène sur deux, quatre heures durant, délivrent une prestation irréprochable. Leur précision rythmique et leur diction méticuleuse portent chacune de leur intervention. La puissance, les couleurs et l’homogénéité qu’ils déploient agissent comme une toile de fond sonore porteuse du drame et du souffle de l’Histoire.

Cet article a été modifié le 17 juin 2022 à 18h38 pour mentionner Daniel Izzo, reponsable de la reprise de la production.

 

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