Non voglio morire

Manon Lescaut - Berlin

Par Yannick Boussaert | sam 14 Novembre 2015 | Imprimer

Comme dans beaucoup de théâtres en Europe et dans le monde ce samedi soir, le spectacle est endeuillé. Aussi lorsque le rideau s'ouvre sur le directeur musical de la Deutsche Oper et l'ensemble des acteurs de cette production de Manon Lescaut de Puccini, personne n'est surpris. Pas de discours, quelques mots, puis, debout  une minute de lourd silence est observée (voir la photo sur Twitter).

Le joyeux premier acte du drame de Puccini s'en ressent : le chœur est en retrait et couvert par un orchestre trop fort qui manque de dynamisme. Les chanteurs marchent sur des œufs dans la mise en scène de Gilbert Deflo, vieillotte, presque laide tant elle est vide, n'ayant de traditionnel que les costumes et les perruques. On pouvait craindre le pire, d'autant que l'acte 2 n'est scéniquement guère plus convaincant : le décor, un grand lit à baldaquin blanc ne sert pas. Les amoureux se couchent sur la moquette dès qu'ils le peuvent. Les entrées et les sorties se font sans logique aucune et l'on ne comprend rien à la fuite avortée de la fin de l'acte. Le troisième est finalement le plus réussi. Les espaces et passages y sont bien définis, les indications scéniques, efficaces. Le dernier acte retrouve les défauts de la première partie. Il est « hors-sol » : retour à l’espace blanc uni que viennent parsemer quelques rocailles rouge brique, manière étrange de rappeler l’aridité de la Louisiane.

Mais entre temps, quelque chose s’est produit. L’orchestre de Donald Runnicles s’est réveillé depuis le duo d’amour chez Géronte. Le lyrisme irrigue enfin les phrases, notamment aux cordes où violons et violoncelles se répandent en chants et contre-chants. C’est un long crescendo poignant qui accompagne tout l’acte du Havre. La scène finale se tend entre douceur de l’espoir et rigidité morbide de l’agonie.

Passons sur le Géronte parfois inaudible de Stephen Bronk, ou des seconds rôles dans l’ensemble moyens. Lescaut trouve déjà plus de voix en Dalibor Jenis, le baryton servant bien les deux facettes de son personnage, vénalité et sincérité. Stefano La Colla, Calaf triomphant à la Scala en mai dernier, colore son Des Grieux des mêmes qualités : soleil dans la voix, aigus aisés, longueur de souffle et volume. L’acteur peut encore gagner en crédibilité, encore faudrait-il une scénographie plus porteuse. On regrette seulement que certaines attaques soient relâchées et les fins de phrase peu soutenues car il est une excellente réplique à la triomphatrice de la soirée. Depuis « In quelle trine morbide » au deuxième acte Sondra Radvanovsky a sorti cette Manon de sa torpeur gênée. L’air salué par des « brava » dignes de théâtres italiens dit tout de l’art de l’Américaine. Puissance de la voix, opulence du timbre, morbidezza dans les graves… Celle qui s’attaque aux trois reines de Donizetti cette année au Metropolitan Opera sait aussi puiser dans sa technique belcantiste. Ici un trille élégant ou la voix torrentielle qui d'un coup s’allège. Là, la demi-teinte frisonne, le pianissimo passe la rampe et résonne de longues secondes sur le souffle. La fin de « sola, perduta, abbandonata » prend une ampleur et une signification involontaire. Ses « non voglio morire » sont presque des déclarations de rage où l’émotion semble la faire chavirer elle-même. Dans ce contexte les quelques vérismes (sanglots, halètements) trop appuyés sont broutilles ! Elle reçoit une ovation de la salle et fond en larmes. Elle écrira le lendemain sur son compte Facebook qu’il était dur de mourir sur scène ce soir-là.

 

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