Best of enchanteur de la Tragédie lyrique

Monstres, Sorcières et Magiciennes - Paris (TCE)

Par Guillaume Saintagne | ven 18 Mars 2016 | Imprimer

Nous n’étions pas venu ce soir entendre de la nouveauté : entre les œuvres déjà applaudies récemment (Thésée, Armide, Médée) ou que l’on entendra bientôt (Persée) ici-même, et celles que d’autres salles d’Ile-de-France ont aussi eu l’heur de programmer (Dardanus, Scylla & Glaucus), il ne restait finalement au programme de ces « Monstres, Sorcières et Magiciennes » qu’un Acis & Galatée de Lully complètement absent des scènes françaises depuis les concerts dirigés par Marc Minkowski dans les années 1990. Las, pas de Destouches, de Colasse, de Marais, de Campra, tout juste un Rebel, mais c’est le Chaos des biens connus Eléments qui ouvre le concert. C’était donc un best of, lequel pouvait parfois prendre des tournures étranges : la tragédie lyrique n’isolant que rarement des airs au sein de son drame, en extraire des scènes entières nuit forcément à leur impact, surtout ainsi concaténées avec celles d’un autre acte, et privées de leur chœur. On ne comprends pas grand-chose à la scène de Thésée si l’on s'en tient à la mythologie, sans avoir révisé son Quinault. Etrange idée également de faire suivre la scène de la Haine d’Armide par « Enfin il est en ma puissance » : l’héroïne qui vient tout juste de se résoudre à préserver son amour pour Renaud, prend soudain le couteau pour l’assassiner pendant son sommeil, avant de se raviser, quelle girouette !

Passées ces réserves, on apprécie d’entendre ces scènes servies par d’aussi grands interprètes. Anne Sofie von Otter semble trouver une seconde carrière dans ce répertoire (voire une troisième, à moins que cela ne soit toujours la même pour cette artiste habituée à tous les cross-over). Un peu comme Natalie Dessay dans la comédie musicale, elle est la preuve qu’un chanteur aux dons théâtraux hors du commun et avec un vrai génie de la déclamation peut très bien survivre à la perte ou l’usure de sa voix, pour peu qu’il choisisse le bon répertoire. Sa Galatée ne nous a cependant pas convaincu : dans une tessiture trop aigue, elle en fait une agaçante écervelée, sans doute aussi pour suivre son partenaire qui fait tout pour révéler le caractère comique de ces scènes, mais une nymphe astucieuse et spirituelle aurait mieux convenu. Là où elle étonne toujours, c’est pour peindre les magiciennes, ce qui tombe bien puisque c’était le thème de la soirée. Après une Médée chez Lully un peu éteinte mais déjà pleinement maitresse de son verbe, quelle Armide, quelle Médée de Charpentier et surtout quelle Circé ! Si l’on peut lui reprocher un flow, comme dise les rappeurs, trop saccadé pour Lully, avec quel art elle sait nuancer l’expressivité de sa voix pour sublimer le texte sans jamais l’éclipser. Contrairement à beaucoup de ses consœurs, ses magiciennes ne sont pas des maitresses femmes qui impressionnent le public par leur toute puissance vocale, elles sont ici cyniques, fourbes et malignes, grinçantes et intelligentes.

Face à elle, un autre monstre sacré des baroqueux qui vogue depuis longtemps vers d’autres répertoires, Laurent Naouri. Chez lui aussi le français est plus que limpide, il est naturel, et on sait tout ce que ce mot suppose de travail à l’opéra. Impayable même en concert, il ne ménage pas son énergie, et c’est avec un burlesque grimaçant assumé qu’il entre en scène en mimant les serpents sur tête ou l’œil unique sur son front avant de chanter Méduse et Polyphème. Il joue avec l’orchestre, de façon si contagieuse que von Otter aussi ira faire elle-même tourner la machine à tempête en fin de concert. Comment ne pas louer aussi sa souveraineté vocale sur une large tessiture et avec une projection impressionnante, qui fait complètement oublier les outrages que le temps a fait subir à son timbre.

On est toujours un peu gêné (bien moins que chez Handel ou les italiens cela dit) par l’essoufflement permanent qu’Emmanuelle Haïm imprime toujours à son Concert d’Astrée. Ce manque de respiration se signale par le refus quasi-systématique d’accorder sa résonnance à une note, comme si l’énergie de l’ensemble devait se consommer aussi bien dans la production du son que dans son interruption. Ce jugement très personnel ne doit cependant pas faire oublier que l'orchestre remarquablement tenu et dirigé : à quelques départs flous près (que la tournée devrait corriger), les grands ensembles et danses sont parfaitement équilibrées et d’une harmonie toujours très cohérente qui offre un écrin fécond et bienveillant pour les chanteurs.

Dans les bis, Emmanuelle Haïm signale astucieusement que ces deux artistes qui ont passé leurs concert en imprécations haineuses vont maintenant se réconcilier à travers une « Paix favorable » de Rameau puis se déclarer leur amour dans un « Le plus sage s’enflamme et s’engage » de Lully. Ces pièces ont certes été beaucoup moins préparées et manquent donc d’assertivité dans la déclamation, mais elles viennent gaiement conclure un concert tout entier placé sous le sceau du plaisir d’interpréter ce répertoire enchanteur.

 

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