Nouvelle version d’un petit chef-d’œuvre

Moscou Paradis - Paris (Athénée)

Par Brigitte Cormier | sam 10 Février 2018 | Imprimer

Tcheriomouchki, comédie musicale peu connue de Chostakovitch, déjà représentée avec succès en Angleterre et en Allemagne, a été créée en France à l’Opéra de Lyon en 2004 sous le titre de Moscou, quartier des cerises, dans une mise-en scène de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff, reprise en 2009.

Programmée périodiquement à la Cinémathèque, la magnifique adaptation cinématographique soviétique de Tcheriomouchki dont Chostakovitch avait retravaillé la musique, sortie en France en 1963, est aujourd'hui visible sur You Tube.

Titrée « L’utopie flinguée, la propagande en hors-jeu », la note d’intention du metteur en scène Julien Chavaz de l'adaptation de cet ouvrage sous le titre Moscou Paradis prétend répondre à trois enjeux. D’abord, démontrer que tout en conservant l’utopie du bien être pour tous inculqué par Staline, les moscovites rêvent de confort personnel — un transistor, un réfrigérateur, un dressing pour la femme aisée, un vide-ordure pour la prolétaire... Ensuite, préserver le merveilleux grâce à la stimulation de la musique pétillante et dansante de Chostakovitch. Enfin, faire comprendre au spectateur qu’il s’agit d’une opération de propagande déguisée par une force politique supérieure qui traite les individus comme des marionnettes devant absolument préserver le sens de la fraternité et de la solidarité.

Poétique, comique, onirique, le spectacle présenté — après la Suisse — au Théâtre de l’Athénée par Opéra Louise atteint son objectif. Membres tendus, mâchoire serrée, corps désarticulés... une chorégraphie très rythmée met en mouvement des personnages désorientés, athlétiques et excessifs. Pour les quatre couples en action, la recherche du logement idéal est une aspiration énergisante. Déclarations d’amour naïves, mensonges, désillusions, conflits se succèdent avant qu’un luxuriant jardin avec son banc magique — sérum de vérité — ne vienne tout aplanir et ré-enchanter pour aboutir à une « vision décomplexée de l’art lyrique »

Discrètement manipulées par les machinistes, les toiles peintes, représentant les façades d’immeubles collectifs neufs et des portions d’intérieurs d’appartements, tiennent lieu de décors. En contraste avec la triste salopette grisâtre du gardien, les jolis costumes de Severine Besson, réalisés dans un camaïeu de rose agréable à l’œil, s’inspirent de la mode des années 1950. En symbiose avec la scénographie et les costumes, les maquillages et les perruques contribuent à l'esprit humoristique du spectacle.


© Magali Dougados

Ce travail d’équipe s’étend aux chanteurs-danseurs, si bien que nous accordons d’emblée, pour leur engagement dramatique, un satisfecit commun à tous les interprètes. Citons plus particulièrement pour leur chant accompli : Sheva Tehoval (Lidotchka), remarquable Princesse de Fantasio à Rouen ; la mezzo Nina Van Essen (Macha). Et, côté masculin : la basse bouffe insolite, Alexandre Diakoff (Debredniov) et Jean-Pierre Gos dans le rôle hilarant de Babourov, le riche apparatchik. Aussi, le ténor roumain Sergiu Saplacan (Serguei) et l’élégant jeune baryton Yannis François (Sacha).

Un regret. La distribution étant majoritairement francophone, le chant en russe et les dialogues, prononcés en bon français, peinent à incarner l’âme russe. Ce qui n’était pas le cas à Lyon avec une distribution russophone parlant naturellement le français avec leur accent russe.

Enfouis dans la petite fosse, sous la direction musicale de Jérôme Kuhn, deux pianos de concert et deux percussionnistes. Se voulant fidèle à la puissance de Chostakovitch, cette transcription plus intime, plus proche du jazz, a pour objectif de faire ressortir le caractère étincelant et dansant de la partition. Cependant durant cette deuxième représentation, la musique n’avançait pas toujours suffisamment pour nous emporter avec elle. Espérons qu’après quelques jours de repos, les trois dernières représentations auront trouvé le rythme endiablé voulu.

 

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