Toutes les larmes de leurs corps

Orfeo - Baden-Baden

Par Catherine Jordy | dim 21 Juin 2015 | Imprimer

Décider d’aller voir un opéra mis en scène par Sasha Waltz peut se faire en toute confiance, puisque la chorégraphe allemande a déjà prouvé qu’elle était capable de merveilles en la matière. Il n’est qu’à se référer à son Didon et Énée aquatique ou encore un Matsukaze qui avait fortement impressionné Nicolas Derny à Lille l’an passé. Belle idée donc que celle de programmer l’Orfeo de Monteverdi au Festspielhaus ce 21 juin ; d’autant que si on ne fête pas (encore) la musique à Baden-Baden ce jour-là, on ne peut pas dire que la musique n’ait pas été à la fête, bien au contraire ! Voilà un spectacle exceptionnel, créé au Nederlandse Opera d’Amsterdam en septembre 2014, qu’on imagine bien devenir rapidement un classique. La synthèse opérée entre opéra et ballet est pour le moins fusionnelle et l’émotion constamment à fleur de peau et de chant.

Sur la grande scène, les musiciens sont rassemblés aux extrémités en deux blocs qui enchâssent une structure épurée, consistant principalement en un grand panneau de bois vertical qui va se transformer successivement en plancher et en plafond surmontant un portique s’ouvrant sur des portes battantes. Intemporel, le dispositif joue à plein son rôle de cadre et donne toute sa mesure à l’œuvre, à la fois solennelle, immense et étonnamment intime. Les costumes simples et les mouvements fluides sont sublimés par un travail sur la lumière subtil et poétique. L’éclairage ainsi obtenu rehausse encore l’élégiaque beauté des prés fleuris des moments heureux ou encore les terrifiantes ténèbres d’une traversée haletante vers des Enfers sombres où le monde des ombres devient tangible. Comment oublier la silhouette du nocher Charon actionnant un simple bâton sur une invisible barque, tableau proche du théâtre nô ou d’un film de fantômes chinois. De temps à autre, une projection montre un paysage immobile en apparence avant que l’on ne s’aperçoive que les arbres bruissent alors que l’eau ruisselle doucement, le temps devenant ainsi totalement élastique. Le résultat rappelle certaines mises en scène mythiques de l’Orfeo, comme celle de Ponnelle qui plongeait le spectateur dans une mise en abyme à Mantoue ou encore le travail de Trisha Brown, totale ascèse, non sans laisser planer la figure tutélaire de la grande Pina Bausch, tant pour sa vision poignante d’Orpheus und Eurydike de Gluck que pour les œillets de Nelken. Par instants, la gestion du plateau évoque le théâtre antique dont l’Orfeo est, après tout, une tentative de recréation. Mais avant tout, ce qui frappe les esprits, c’est que l’on assiste à un spectacle total, y compris olfactif. Orphée est flagellé comme par des Ménades peu avant le finale avec des branches de saule (pleureur, évidemment, on n’en attendait pas moins…). L’odeur du saule se répand fugacement dans la salle. Mais le tour de force, assurément, c’est ici la façon magistrale de combiner musique, chant, théâtre et danse. Sasha Waltz fait danser les chanteurs, certes dans une chorégraphie faussement simple mais, très vite, on confond chanteurs et danseurs, dont les morphologies respectives s’accordent heureusement. Non pas que les mouvements soient simplistes, mais parce la gestuelle des danseurs accompagne et parachève harmonieusement celle des chanteurs. Tout finit par une farandole, sorte de danse macabre qui peu à peu se transforme en ronde festive où tous, y compris les musiciens et le chef, sont entraînés.


@ Monika Rittershaus

À la tête de la distribution, Georg Nigl emporte l’adhésion du public pour son interprétation tour à tour joyeuse, hébétée, abattue, séductrice puis anéantie (se traduisant par des intonations rauques et âpres) d’Orphée. Sa performance tant vocale que physique laisse pantois. À ses côtés, Anna Lucia Richter joue les métamorphoses, solennelle et affirmée en Musique, évanescente et fragile en Eurydice, et sa voix ductile contrebalance un corps souple et sensuel. Les autres interprètes sont à l’unisson, très à l’aise dans leurs fonctions multiples, à l’exception peut-être de Konstantin Wolff dont on aurait aimé un Pluton à la profondeur plus caverneuse et affirmée. Quelle apparition que ce superbe athlète blond barbu, à la voix curieusement peu assurée et vaguement chevrotante… Mais il faut dire à sa décharge qu’il a chanté notamment avec une danseuse sur ses épaules, comme s’il s’était échappé de la Galerie Borghèse et du groupe de Pluton et Proserpine du Bernin. Plusieurs postures pour le moins complexes et baroques époustouflent ainsi le public. À noter la prestation remarquable de Julián Millán qui endosse pas moins de quatre rôles, dont celui d’Apollon perché sur une tribune latérale, magnifique deus-ex-machina.

Il reste à saluer la présence enveloppante et envoûtante du Freiburger BarockConsort, au service constant du drame, avec certains solos superbes et notamment celui de la harpe mémorables. À sa tête, souriant et apparemment très heureux, Pablo Heras-Casado impose une cadence certes rapide, mais équilibrée, entre sobriété mesurée et délicates ornementations. Au terme de près de trois heures de lamentations, on ressort comblé, alors que d’autres ont symboliquement pleuré toutes les larmes de notre corps. Cathartique, jouissif et inoubliable !

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.