Mystique et jubilatoire

Parsifal - Baden-Baden

Par Catherine Jordy | lun 02 Avril 2018 | Imprimer

« Toute bonne maison d’opéra qui se respecte devrait donner Parsifal le Vendredi Saint », nous confiait un jour, en plaisantant (à peine), une puriste wagnérienne. Le Festspielhaus de Baden-Baden semble avoir pris la chose à la lettre pour la dernière participation in loco de Sir Simon Rattle à la tête du Berliner Philharmoniker.

À chaque pause, on a pu entendre des voix s’élever contre la mise en scène et sa laideur, son caractère insipide, la pauvreté des arguments ou encore les choix « osternsiblement » (Oster signifie Pâques en allemand, pardon pour ce mauvais jeu de mots) à l’encontre de l'ouvrage. Par exemple, pourquoi avoir caché une partie des chœurs féminins pour un résultat pianissimo, alors qu’il aurait fallu entendre un fortissimo, notamment à la fin du premier acte, s’offusque-t-on, ou quelle idée que d’avoir choisi de montrer Kundry en blonde au second acte ou et ces filles-fleurs repoussantes et hideuses, en crêpe couleur chair peu sexy surmonté de pétales en plastique parfaitement anti-érotiques ? Fallait-il fermer les yeux pour véritablement apprécier la musique ?

Eh bien, quitte à se prendre une volée de bois vert ou un tir nourri d’œufs pourris, osons défendre les choix artistiques de Dieter Dorn et lui tresser une couronne (de laurier/rose, pas d’épines). Entendons-nous bien, cette mise en scène est par moments spectaculairement laide et certains choix ou interprétations bousculent, mais pourtant les idées fourmillent, de quoi donner largement du grain à moudre et émoustiller le regard critique. Pour ne s’arrêter qu’à l’aspect visuel, évoquons le décor qui consiste en quelques plans inclinés où sont tracés des ébauches de paysages, à l’arrière desquels apparaissent des échafaudages. D’un côté, donc, des traces de paysages sino-japonais ou cézanniens (on pense en souriant au Cézanne qui répétait « tout fout le camp »), de l’autre, les chevalets sur lesquels l’œuvre se dessine ou ne demande qu’à devenir. Ces structures en bois rudimentaires sont par moments manipulées en tous sens, ce qui en a agacé plus d’un. Mais ces trajectoires désordonnées imposées à ces matrices qui finissent par laisser apparaître les images, notamment la salle du trône ou l’empreinte de la table ronde des chevaliers, résument l’errance et sont comme un jeu de cartes qu’on bat avant d’en révéler la donne. On aboutit à une construction qui tient autant du théâtre élisabéthain que du sénat antique, de la potence ou même de la guillotine, dans un syncrétisme où tout se mélange pour mieux prendre forme et véhiculer les idées complexes de Wagner aussi bien que les références visuelles qui lui sont contemporaines et notamment celles de la peinture préraphaélite (on pense notamment au Christ dans la maison de ses parents de Millais, par exemple) ou symboliste (la production se réclame de Ferdinand Hodler). Si les références abondent (il nous faut renoncer ici, à regrets, de les repérer et les agrémenter de toutes les digressions qu’elles inspirent), il est tout de même une idée qui semble résumer cette production : le traitement de la couleur particulièrement atone, comme si, dans cette œuvre où il est sans cesse question de sang (la blessure, le Graal, etc.), tout était devenu exsangue, comme un cochon saigné (on ne peut s’empêcher de faire la correspondance entre le décor et le Bœuf écorché de Rembrandt, par exemple). Évidemment, les seules traces de rouge, donc de vitalité, de renouveau et de rédemption, sont perceptibles sur les vêtements ou l’armure de Parsifal. Les autres protagonistes sont ternes et délavés, sortes de chevaliers du Graal en haillons ou de sénateurs romains de la décadence dont la pourpre aurait pâli avec le temps et qui se seraient mêlés à des survivants d’une ère post-apocalyptique, dans une esthétique à la Mad Max. Ainsi, l’univers visuel créé par Dieter Dorn et son équipe pourrait être un commentaire désabusé d’un monde à la dérive, comme le fameux continent de plastique dont les ridicules atours des filles-fleurs déjà mentionnés seraient un constat amer et impuissant de nos paradis pollués et menacés. Bref. Chacun se fera son idée, mais il est au moins un élément qui fait apparemment, ce soir, l’unité : Dieter Dorn sait diriger les chanteurs dont le moindre geste fait sens.


© Monika Rittershaus

Et ces chanteurs se révèlent tous non seulement d’une justesse remarquable, mais en plus de cela forment un plateau vocal d’une cohésion et d’une qualité exemplaires. Il faut d’abord signaler la merveilleuse performance de Franz-Josef Selig, époustouflant Gurnemanz, tout de chaleur humaine et de compréhension délicate. La basse allemande parcourt son long marathon vocal sans difficulté ni fatigue apparentes, tout en rondeur et avec une diction aguerrie : on l’entendrait volontiers raconter jusqu’au bout de la nuit, pour mieux profiter encore de toute la sagesse de son personnage qui irradie de plus en plus intensément. Très convaincant également, Stephen Gould habite son Parsifal et parvient sans peine à nous faire croire à sa rapide évolution, passant du quasi demeuré qui n’a pas inventé le fil à couper le Graal, au chevalier initié au potentiel royal légitimé. Le jeu est subtil, la voix puissante et pleine de ressources, et l’on est frappé par cette vaillance apparemment sans faille qui sied idéalement au rôle. Ruxandra Donose est une Kundry inattendue mais réellement émouvante. Elle exploite avec brio toutes les facettes de ce personnage complexe, sorte de Marie-Madeleine doublée d’une version féminine du Juif errant, créature meurtrie et maudite. Vocalement, la mezzo-soprano roumaine s’adapte à toutes les transformations du rôle, avec la même vaillance que ses partenaires. Gerald Finley, pour sa part, est tellement investi dans l’infinie profondeur de son mal incurable que l’on se trouve en totale empathie avec ce souverain pathétique. L’aristocratique douleur est diluée dans des accents virils et sombres à la fois nobles et douloureux. Evgeny Nikitin est noir à souhait et peut se mesurer à ses partenaires sans complexe. Robert Lloyd attendrit d’autant plus en Titurel qu’on se souvient avec émotion qu’il a fait partie de l’aventure du somptueux Parsifal de Hans-Jurgen Syberberg où il incarnait Gurnemanz. Quant au reste de la distribution, elle équilibre harmonieusement ce plateau vocal exceptionnel de cohérence et d’équilibre.

Il faut dire que tous sont admirablement soutenus par un chef éblouissant. Sir Simon Rattle est plus qu’en grande forme. Est-ce parce que l’aventure du Berliner Philharmoniker s’achève, que le plateau vocal est idéal ou parce que l’œuvre lui sied parfaitement, toujours est-il que la masse sonore se déploie avec une intensité, une harmonie et une évidence rare. Un véritable petit miracle de perfection sonore, où tous les pupitres se font entendre distinctement tout en s’emboîtant, sans se faire d’ombre, dans un flux d’une richesse infinie. Le tempo, d’abord lent, se fait plus véloce, mais sans jamais s’emballer. Toute cette richesse sonore accompagne, transcende et sublime les tensions dramaturgiques de l’œuvre et le chef parvient à soutenir efficacement, avec un dévouement sans faille, les efforts des chanteurs. Le public ne s’y trompe pas ; Simon Rattle et son orchestre sont ovationnés debout. L’expérience vécue est d’une qualité et d’une intensité rares, expérience mystique et jubilatoire dont on se souviendra longtemps.

 

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