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DRAGHI, Il terremoto — Versailles

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Spectacle
28 mars 2018
Les tremblements de l’âme

Note ForumOpera.com

3

Infos sur l’œuvre

Rappresentatione sacra (sepolcro) en huit scènes

Créée à Vienne le Jeudi Saint 1682

Sur un livret de Nicolo Minato

Détails

Mise en scène

Benjamin Lazar

Costumes

Julia Brochier

Maquillage

Stéphanie Aznarez

La Beata Vergine

Léa Trommenschlager

Maddalena

Claire Lefilliâtre

San Giovanni

Zachary Wilder

Scriba

Riccardo Angelo Strano

Fariseo

Emmanuel Vistorky

Centurione

Victor Sicard

Lume di Fede

Anna Zawisza

Lume di Scienza

Helena Poczykowska

Récitante

Alexandra Rübner

Le Poème harmonique

Direction musicale

Vincent Dumestre

Versailles, Chapelle royale, mercredi 28 mars, 20h30

Bien que la Semaine Sainte s’achevait avec la Passion selon saint Matthieu confiée au Tölzer Knabenchor, l’une des meilleures maîtrises d’outre-Rhin, Versailles a volontiers quitté les sentiers battus en programmant la Passion selon Marc de Bach dans la reconstitution de Jordi Savall et la Passio per il Venerdi santo de Gaetano Veneziano que Leonardo Garcia Alarcón couplait au Stabat Mater d’Antonio Nola. En outre, mercredi, avant cette plongée dans le baroque napolitain, Vincent Dumestre nous proposait un détour par la cour des Habsbourg avec Il Terremoto d’Antonio Draghi (1682) dont le Festival d’Ambronay avait accueilli la création française l’automne dernier. Installé à Vienne en 1658, ce musicien originaire de Rimini y entame une longue et féconde carrière de librettiste, compositeur et administrateur, à la tête de la Chapelle Impériale puis de la musique dramatique. A côté d’une abondante littérature profane qui comporte pas moins de cent vingt opéras, Draghi (1635-1700) conçoit près d’une trentaine de sepolcri, un genre musical pratiqué exclusivement à Vienne, entre 1660 et 1705, et dans lequel s’illustrent également Bertali, Ziani, Cesti, Pederzuoli, ainsi que l’empereur Léopold Ier.

Inspiré de la Passion ou d’un épisode annonciateur puisé dans l’Ancien Testament, le sepolcro se donne le Jeudi Saint dans la chapelle de l’Impératrice douairière et le Vendredi Saint dans la Hofkapelle. Contrairement à l’oratorio, cette représentation sacrée, de dimensions plus modestes, fait l’objet d’une mise en scène : costumés, les protagonistes évoluent autour d’une réplique du Saint Sépulcre, la Hofkapelle s’ornant même, le Vendredi Saint, d’un décor peint en toile de fond. Antonio Draghi noue une collaboration privilégiée avec le poète de cour Nicoló Minato comme d’ailleurs avec l’architecte et scénographe Ludovico Ottavio Burnacchi, qui deviennent ses partenaires habituels dans le répertoire lyrique comme à l’église. Il Terremoto a pour thème le tremblement de terre qui, dans l’évangile selon Matthieu, survient après la mort du Christ et s’accompagne d’événements surnaturels tels que l’obscurcissement du ciel, la résurrection de plusieurs saints ou, en l’occurrence, l’apparition des allégories de la Science et de la Foi.

S’il oppose d’abord l’affliction de la Vierge, de Marie-Madeleine et de Jean, face à l’agonie de Jésus, aux sarcasmes et aux provocations des incrédules, campés par un Scribe et un Pharisien, Nicoló Minato s’intéresse très vite à l’effroi qui les saisit et à leur repentir, repentir qui trouve également à s’incarner dans le rôle plus démonstratif d’un Centurion de la milice chargée de garder la Croix. Ponctué de formules simples mais fortes, propres à marquer les esprits, le texte de Minato n’est pas seulement propice à l’expression des affetti et à la piété : il développe aussi une riche herméneutique. Si ce n’est pas la douleur du Christ qui agite la terre, celle-ci prépare peut-être le sépulcre du dieu terrassé ou alors celui de l’homme qui en est issu et doit y retourner, à moins que, rougissant de voir la nature criminelle et vile d’une partie d’elle-même, elle ne cherche à retourner au chaos ? Elle pourrait aussi, par ses tremblements, accompagner les souffrances de la Vierge, dont, confie celle-ci, elle augmente les palpitations, ou tendre au pécheur une image spéculaire de sa crainte, comme le suggère l’implacable madrigal à neuf voix sur lequel se conclut l’ouvrage : « Homme, tremble encore, toi qui de terre es fait ».


© Piotr Krochmal

Le sujet même d’Il Terremoto n’autorise pas le recours à un simulacre de tombeau en guise de décor et Benjamin Lazar s’est concentré sur la direction d’acteurs, fidèle à son esthétique, nourrie de gestuelle baroque et magnifiée par la lumière des bougies (à peine renforcée par un discret éclairage électrique). Toutefois, l’adéquation entre le verbe et le jeu de scène ne sera jamais aussi totale que dans le très éloquent prologue, tiré des Ecritures et optant pour la prononciation dite restituée du français, où Alexandra Rübner narre les événements avant que ne résonnent les premières notes de Draghi. La figure centrale de la Vierge, onctueuse, fragile et qui paraît quelquefois sur le point de défaillir, possède davantage la morbidezza d’une madone de Raphaël que la vigueur d’un Caravage. Cependant, si le ramage se montre souvent à l’avenant, les raisons sont sans doute à rechercher autant chez Draghi que dans les options interprétatives. De fait, Léa Trommenschlager semble corseter un instrument aux ressources considérables mais heureusement fort malléable, allégeant constamment l’émission au profit de nuances dont la délicatesse s’apprécierait mieux dans un cadre intime, sinon chambriste. Le compositeur, pour sa part, se focalise sur la mère aimante et répugne à traduire la violence de son deuil, pourtant abordée en termes explicites par Minato (« peine atroce », « âpres tourments », « cruelles douleurs »), laissant à Marie-Madeleine, à Jean et surtout au chœur le soin d’explorer le potentiel pathétique de certains lamenti. N’était un italien parfois exotique, les huit chantres (deux par partie), étrangers à l’action et assis derrière les instrumentistes du Poème harmonique, remplissent parfaitement leur office.

Inégalement inspiré, Antonio Draghi ne saisit que partiellement les opportunités offertes par le livret d’apporter relief et variété à l’habillage musical d’Il Terremoto, à commencer par le tremblement de terre lui-même. Nous attendions une page spectaculaire, puissamment suggestive, fût-elle brève, or le traitement déçoit et ne distingue guère le séisme d’un orage. Si l’écriture emprunte au registre comique ses rythmes comme ses tournures pour traduire les railleries du Scribe et du Pharisien qui défient Jésus sur la Croix, la caractérisation demeure relativement sommaire et peine à retenir l’attention. Il faudrait sans doute aussi le métier et la verve de chanteurs rompus aux rôles de caractère, à l’instar de Dominique Visse, pour en faire quelque chose – Vincent Dumestre avait d’ailleurs attribué au contre-ténor la partie du Scribe lors de la création mondiale du sepolcro  à Cracovie en avril 2017. Néanmoins, Ricardo Angelo Strano, qui n’avait pas encore abordé l’ouvrage, réussit à s’approprier le suave et lumineux dolorisme de sa dernière plainte, tirant, ipso facto, son épingle du jeu, un exploit alors que notre oreille reste captive des inflexions extraordinairement raffinées que Léa Trommenschlager vient de distiller dans son ultime monologue. Nous avons hâte de retrouver cette dernière à l’affiche de Phaéton en juin et nous nous en voudrions de ne pas signaler que Riccardo Angelo Strano, que nous avions découvert en Néron à Aix, s’y produira lui aussi, le 10 juin, au cours d’un week-end dédié aux castrats réunissant également Franco Fagioli et Filippo Mineccia.

Victor Sicard, baryténor clair et sonore, embrasse avec bonheur l’imposante stature du Centurion, partie vocalement plus gratifiante et dramatiquement mieux dessinée que celles du Pharisien et du Scribe. Si la Vierge n’est que tendresse, par contre, l’indignation et les reproches sont pleinement assumés par Marie-Madeleine et Jean, déchirés entre leur affection pour le Christ et leur ressentiment à l’endroit des hommes. La première retrouve la noblesse et l’autorité que lui conférait déjà Claire Lefilliâtre lors de la création polonaise du spectacle tandis que Zachary Wilder, qui remplace Jeffrey Thompson, prête son ténor ferme et corsé à Jean. Du disciple que Jésus aimait et qui peut-être aimait Jésus plus que les autres, Draghi brosse un portrait vivement contrasté et, cette fois, n’élude aucun changement d’humeur. Stupeur, attendrissement ou colère, Zachary Wilder les restitue avec cette plasticité expressive et cette attention au texte que nous avons maintes fois admirées chez Monteverdi et plus largement dans le Seicento. Vincent Dumestre et ses musiciens épousent aussi le moindre frémissement de l’âme, déployant un luxe de demi-teintes et de sonorités infiniment séduisantes, auxquelles nous succombons mais non sans imaginer ce que pourrait donner Il Terremoto s’il était investi par un chef aux ambitions dramatiques plus affirmées.

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Mise en scène

Benjamin Lazar

Costumes

Julia Brochier

Maquillage

Stéphanie Aznarez

La Beata Vergine

Léa Trommenschlager

Maddalena

Claire Lefilliâtre

San Giovanni

Zachary Wilder

Scriba

Riccardo Angelo Strano

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