Ris donc, Paillasse !

Rigoletto - Bregenz

Par Jean-Marcel Humbert | mer 17 Juillet 2019 | Imprimer

C’est bien connu, on vient avant tout à Bregenz pour voir du grand spectacle, des grandes machines, et vibrer devant des jeux de décors dignes en plus grand du Châtelet (d’antan), de Broadway ou de Londres. Ce soir, pour Rigoletto, nous sommes dans le monde du cirque. Une fanfare « à la Fellini » nous y prépare dès avant la représentation. Sur la « scène flottante », une tête de clown roulant des yeux et ouvrant la bouche, une main articulée et un ballon captif, tous admirables de technique et quasi silencieux, constituent l’essentiel de la machinerie. Celle-ci est directement héritée, dans ses principes comme dans son esthétique, des formidables Géants de Royal de Luxe de Jean-Luc Courcoult qui, depuis 1994, animent la ville de Nantes et ont essaimé des spectacles de rue dans le monde entier. Dans les années 1995, parallèlement, leur énorme tête du sphinx de Guizeh s’animait et parlait dans Péplum.

Mais ici, la tête de clown ne parle ni ne chante. Elle exprime surtout une imagerie simpliste et un peu répétitive. En résumé, la tête est le lieu du duc de Mantoue, il en habite les yeux (qui, vidés, ressemblent à des loges de théâtre d’où il regarde le spectacle), la bouche (qui avale Gilda lors de son enlèvement), et le sommet du crâne. De temps en temps, des guirlandes lumineuses en forme de cornes évoquent un diablotin. Au fur et à mesure de la déchéance de Rigoletto, qui est passé ici de l’emploi de bouffon à celui de clown, la tête perd ses dents, ses yeux, son nez, pour devenir à la fin l’île du crâne chère aux pirates (Peter Pan de Disney, entre autres), et donc le repaire de Sparafucile, habillé en squelette blanc sur tissu noir, pour que les choses soient bien claires…


© Bregenzer Festspiele / Anja Köhler

La main de gauche constitue notamment la demeure de Rigoletto, où ses retrouvailles avec Gilda sont très caressantes, quasi incestueuses. Gilda, dont la silhouette et la robe font de loin penser à celle d’Alice au Pays des merveilles (toujours Disney…) est une trapéziste de haute voltige, et son grand air la monte en ballon captif au gré des notes également périlleuses (excellents doublages et acrobaties du Wired Arerial Theatre). De même, son âme rejoindra le ciel par ledit ballon captif. Toute la troupe du cirque, omniprésente, peuple et anime de manière hyper-professionnelle tous les moments de l’action requérant de la figuration. Ce sont eux qui poignardent Monterone (au lieu de la simple arrestation habituelle) et jettent son cadavre à l’eau.

La sonorisation a été entièrement refaite, mais toujours d’une manière excellemment spatialisée. Il n’en reste pas moins que l’on n’entend les chanteurs et l’orchestre que par des haut-parleurs, ce qui rend difficile tout jugement de la qualité et de la réelle puissance des voix. A noter deux effets larsen tout à fait inhabituels, qui ne peuvent s’expliquer que par des réglages encore imparfaits en ce soir de première.

Les chanteurs (en alternance), tous excellents, sont choisis autant pour leurs qualités vocales que pour leur jeu scénique. Triomphant de toutes les embûches, la Française Mélissa Petit, qui continue une importante carrière essentiellement dans les pays germaniques, est une Gilda charmante et délurée, mais là s’arrête la compréhension que l’on peut saisir à grande distance de son personnage. Vocalement, la voix est idéale, et elle interprète avec perfection son air. Vladimir Stoyanov est également parfait en Rigoletto, dont il évite les excès vocaux et expressifs souvent liés au rôle. Stephen Costello est un duc de Mantoue très bien chantant, à la voix claire et percutante. Miklós Sebestyén et Katrin Wundsam sont seuls vocalement un peu en deçà des rôles de Sparafucile et Maddalena. L’orchestre (retransmis comme à l’habitude sur des écrans vidéo) est très finement dirigé par Enrique Mazzola, qui allège au maximum les parties qui parfois sont assénées beaucoup plus lourdement, et les chœurs sont en excellente forme.

Si vous adhérez au principe de la transposition du monde de la cour de Mantoue dans celui de la vie du cirque, et si vous réveillez votre âme d’enfant, vous passerez une très bonne soirée, malgré tous les impondérables liés aux spécificités de Bregenz, et bien que ce spectacle n’atteigne pas la qualité de certaines des productions antérieures devenues mythiques.

 

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