Vous avez dit « sopraniste » ?

Roma travestita - L'art des castrats - Ambronay

Par Yvan Beuvard | lun 26 Septembre 2022 | Imprimer

Découverte par Max Emanuel Cenčić et Philippe Jaroussky, la voix de Bruno de Sà, quasi inconnue en France il y a deux ans (Bruno de Sà : « Peu importe… ») a conquis le monde du baroque, de Bayreuth à Drottningholm et Ambronay.

Le sopraniste brésilien est un phénomène : l’ambitus le plus large, rivalisant avec celui des « vraies » sopranos, le timbre clair, capable d’aigus stratosphériques, d’une ligne, d’un soutien et d’une longueur de voix incroyables, c’est proprement inouï. Accompagné par le non-moins excellent ensemble Il Pomo d’Oro, conduit du clavecin par Francesco Corti, le récital offert nous permet de l’écouter dans huit airs et récitatifs (sans compter les deux généreux bis), introduits et entrecoupés de pages instrumentales.

Une sinfonia de Telemaco (d’Alessando Scarlatti) est enchaînée au premier air : « Di che sogno » de la Griselda.  La surprise est forte, même en l’ayant déjà écouté au disque. L’émission féminine tromperait l’auditeur aveugle. L’articulation, les traits éblouissent, au service de la palette expressive qu’appelle le texte, heureusement reproduit et traduit dans le programme. L’air suivant, d’Il Giustino, de Vivaldi, très différent, est d’une conduite superbe, aux aigus clairs et étonnamment aisés, assortie d’un da capo dont l’ornementation n’est pas ostensible, ce qui sera la règle pour les pièces vocales suivantes. Après une sonate en trio de Corelli, génératrice de bonheur tant l’entente entre les musiciens est fructueuse, c’est un extrait de Achille in Sciro, qui nous est proposé. Le livret de Métastase, souvent illustré, est ici mis en musique par le Maltais Giuseppe Arena, dont c’était le premier opéra. Le texte, dont l’humour est en filigrane, sur le refus de l’amour, propre à raréfier l’infidélité, est servi avec aisance, désinvolture feinte avec brio. Succède un air que chante Berardo, dans Carlo il Calvo, de Porpora, œuvre qui révéla Bruno de Sà dans la production de Max-Emanuel Cenčić. Enlevé, très orné, d’une virtuosité rare, nécessitant une longueur de voix étonnante, c’est un bonheur que cet air splendide. Une sinfonia de Il Giustino permet au soliste de reprendre son souffle.


Bruno de  © Bertrand Pichène

L’Adelaide de Cocchi empunte elle aussi un livret souvent illustré (Porpora, Vivaldi, Haendel, sous le titre de Lotario…). A une sicilienne tendre, très retenue, va succéder une partie animée (« Se ancor muovessi i passi der orride dirupi », la plénitude des cordes soutenant une ligne de chant lyrique, chargée de tendresse et de crainte. On connaît Hasse, et l’écriture figuraliste des deux parties de l’air « Non mi chiamar » (de Cajo Fabricio), est l’occasion pour le soliste de faire valoir ses qualités expressives. Un Concerto a quattro de Galuppi sera la parenthèse bienvenue avant les deux derniers airs. La buona figliuola, de Piccinni, sur un livret de Goldoni, connut un incroyable succès. « Furie di donna irata » est déjà un programme… La souplesse, la légèreté de la ligne, qui n’exclut pas le souffle dramatique, la virtuosité nous laissent admiratifs. L’ample dernière pièce inscrite au programme a été écrite par Jherk Bischoff, autre phénomène, pour notre soliste (*), sur un texte baroque (authentique ou parodié de Metastase ou Salvi ?). La belle abandonnée de Poro chante d’abord un beau récitatif, tendu, tonal, puis l’orchestre s’éloigne quelque peu de l’harmonie baroquisante au profit de motifs répétés et de couleurs contemporaines pour soutenir la plainte de son amante (Cleofide ?). Un mariage heureux de styles, servi par un ensemble exemplaire. Bruno de Sà, surprenant sopraniste, est un fin musicien prodigieusement doué. 

Comme signalé, deux bis vont être offerts à un public galvanisé et insatiable.

 

 

(*) qui avait créé Andersens Erzählungen, à Bâle (La Petire Sirène, c’est lui)

 

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