Belle complicité

Par Catherine Jordy | dim 14 Juillet 2013 | Imprimer
 
Pour terminer sa saison avec éclat, le Festspielhaus de Baden-Baden offre comme tous les ans un gala de clôture doté de superstars. À l’affiche, voix et physique d’exception pour la mezzo lettone Elīna Garanča et le ténor munichois Jonas Kaufmann, qui auraient toutes leurs chances au concours de Monsieur Univers lyrique et Miss Monde opéra : un couple idéal de cinéma comme de studio, aux voix à l’unisson, puissantes et veloutées pour l’essentiel. En voilà deux qui ont tout et qu’on aurait presque envie de marier, s’ils ne l’étaient pas déjà chacun de leur côté ; leur programme, bien équilibré, évoque des amours contrariées et leur permet de tirer chacun son épingle du jeu.
On commence avec des extraits de Werther, dans lequel on les retrouvera au Met en 2014 et la magie opère immédiatement. Il faut dire qu’on embraye directement sur le duo du Clair de lune, auquel il est bien difficile de résister. On y retrouve les spécificités de Jonas Kaufmann, spécialiste des contrastes sonores : le « J’en mourrai, Charlotte » est susurré, à peine audible, expiré, en quelque sorte, alors que « Un autre, son époux » est vociféré avec une force à réveiller les morts et à faire jaillir les larmes. C’est là un déferlement de décibels qui ne sera pas unique au cours de la soirée. Elīna Garanča, quant à elle, n’est pas en reste à cet égard et à aucun moment on ne craint de les voir submergés par l’orchestre. Si le français n’est pas toujours irréprochablement prononcé par l’un et l’autre, l’émotion s’instille graduellement et culmine avec un « Pourquoi me réveiller ? » salué par une très longue ovation.
La Deutsche Radio Philharmonie Saarbrücken Kaiserslautern emmenée par Karel Mark Chichon nous octroie la Bacchanale de Samson et Dalila afin de nous calmer les nerfs après tant de tensions. Orientale et sensuelle à souhait, la formation surprend par sa grande homogénéité et une couleur très hollywoodienne. Le duo final de Carmen qui suit fascine par son intensité. L’apparence sophistiquée, glamour et un rien papier glacé de la star lettone n’évoque guère a priori la turbulente bohémienne, mais le timbre chaud, ambré et fier, soutenu par des moyens impressionnants, emporte l’adhésion. Le jeu de la comédienne-née qu’est Elīna Garanča fait le reste. Face à elle, la barbe de deux jours d’un Jonas Kaufmann aminci fait merveille pour camper un Don José franchement convaincant. Entre folie furieuse et désespoir impuissant, le ténor déploie des trésors de technique et toute la palette de son nuancier vocal.
 
Après la pause, on nous propose l’ouverture des Vêpres siciliennes qui nous rappelle peut-être que le Festspielhaus dispose d’un ambitieux Festival de Pâques. Jolie transition pour rester dans l’ambiance pascale de la Cavalleria Rusticana où les rôles sont inversés. Cette fois, c’est Elīna Garanča qui va devoir souffrir les affres de la jalousie. Arborant une nouvelle robe surmontée d’une coiffure sagement relevée, pendant l’entracte, en chignon qu’on n’a pas envie de crêper (au contraire, qu’on nous donne l’adresse du coiffeur, par pitié !), la diva sophistiquée n’est pourtant pas avare de fêlures qui humanisent son chant. Sa Santuzza cassée, humiliée, splendide dans les descentes chromatiques, se révèle digne et impériale. Jonas Kaufmann fait face, sicilien en diable, très noir, avec un legato mieux que séduisant. À ce stade-là, comment juger encore de la voix d’un être aussi beau ? À l’instar de Redford dans Out of Africa, on ne se demande plus s’il sait jouer la comédie, ou chanter dans le cas présent : il est la beauté incarnée, le romantisme fait homme et une divinité qu’on a pour soi, là, tout de suite. D’ailleurs, un spectateur arrive avec un magnifique bouquet de roses écarlates qu’il donne en cadeau à Jonas (beau clin d’œil au mariage pour tous…), sans toutefois oublier d’accorder une rose rouge à notre diva qui repart au bras de son complice du jour, non sans nous gratifier d’une œillade digne des blondes de Tex Avery. Le public, déjà debout, en devient hilare et définitivement conquis. Cela tombe bien car notre duo revient pour des rappels plus gais, après un programme bien triste et tragique. Notre romantique plus vrai que nature chante enfin dans sa langue natale un « tu es le monde entier pour moi » et murmure un « ich liebe dich » oxymore, c’est-à-dire incroyablement sonore. Pour égaler sa performance, Elīna Garanča se surpasse dans son « Al Pensar » où elle dégaine un trémolo qui n’en finit plus, bien plus long que celui déjà proposé à Baden précédemment. Kaufmann se doit ensuite de nous emballer avec un « Non ti scordar di me » à rendre tout aussi jaloux Mario Lanza que Beniamino Gigli. Pour réconcilier tout le monde, le couple élu du soir nous salue avec un Brindisi festif. Ça y est, le Festspielhaus est en vacances jusqu’à fin septembre. Un repos bien mérité.
 
 

 

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