« L’amour est enfant de bohème. Il n’a jamais connu de loi », et encore moins d’intérieurs bourgeois et de salons dorés, nous fait remarquer Jeanne Désoubeaux dans sa note d’intention. L’opéra de G. Bizet dans la relecture qu’en fait la metteuse en scène est donc donné en extérieurs dans une version en partie fidèle au livret, en partie improvisée par les chanteurs, tous instrumentistes (et vice-versa). Cette version allégée d’une grosse demi-heure, ramenée à trois actes, avec disparition de Micaela, est aussi réécrite pour faire résonner l’intrigue (elle l’aime, elle le quitte, il la tue) aux problématiques des violences contemporaines. La note d’intention en dresse une énumération conséquente. Cette reprise d’un spectacle créé à la Cartoucherie de Vincennes en 2024 appartient à la saison 2026-2027 hors-les-murs de l’Opéra Comique, en travaux.
Pour faire tomber le quatrième mur, faire léger avec un décor minimal mais faire cadre pour le spectateur, en échappant ainsi à la catégorie de théâtre de rue, le public est d’abord invité à un cours d’autodéfense donné par Frasquita et Mercedes devant le mur arrière de la Cité internationale des Arts, quai de l’Hôtel de ville (d’une laideur soviétique pour cette construction des années 60). Dans cette foule bigarrée on croise pas mal d’enfants, de scolaires, des adultes de tous âges, y compris un public populaire. Bien vu, c’était l’idée. L’acte I se fera devant cette façade alors que nous sommes invités à nous asseoir sur des tabourets certes guère confortables, mais provisoires puisque l’itinérance est revendiquée et la déambulation doit aussi rythmer la soirée.
Avec un instrumentarium réduit mais bien pensé par Jérémie Arcouche et Igor Bouin, la troupe va jouer plusieurs rôles (hormis le couple formé par Anaïs Bertrand et Kaëlig Boché). Les costumes tout droit sortis d’un tableau d’Edouard Manet sont jolis et astucieux, les femmes portent pantalons et ceintures corset, telles des toréadors féminines.
Malheureusement on n’entend pas toujours les artistes à l’acte I puisque le choix a été fait de se passer de sonorisation. C’est médiocrement que le chant parvient à qui n’est pas au centre de la cour dans ce dispositif.
Alors que la nuit est tombée et que nous partons vers la cour de récréation du Collège François Couperin voisin (admirable organisation d’ailleurs pour ces déplacements), on entend ci-et-là : « C’est potache », dit un monsieur d’un certain âge manifestement abonné à l’OC, « C’est ouf ! », ajoute cet autre spectateur vingtenaire, alors que les scolaires, un peu surpris et ricanants dès les premiers chants, ne laissent pas de s’amuser ensuite et de battre le rythme irrésistible de la musique de Bizet.
Alors que les nombreuses sirènes du quai en ce jour de visite papale se font envahissantes, on regrette certaines scènes sans accompagnement musical qui perdent en force (comme la scène de la fleur au I). Mais pour ce spectacle l’incroyable investissement des artistes est réjouissant, compensant allègrement ces quelques défauts.
Dans la belle cour du collège agrémentée de tapis, de coussins et de bancs, la sonorisation et l’adjonction d’autres instruments hissent la soirée plus haut dans la joie et la fête, les personnages venant chercher sans cesse le public ou y allant de leur tour de chant au micro tandis que Lillas Pastia sert à boire, littéralement à certains spectateurs. Tout s’emballe et prend sens alors que la fête devient klezmer avec la clarinette. Le pari de la mise en scène bohème est réussi.
Ex Morales, Jean-Christophe Lanièce se fait Escamillo (très convaincant), hyper sexualisé, Don José et Carmen (Anaïs Bertrand très Catherine Ringer) prenant tout à fait les marques de leur rôle lyrique. Ils sont superbes. Tous courent parmi le public, l’interpellent et ce dernier doit participer, applaudir, chanter.
Igor Bouin, hyper drôle et comme en transe à la trompette, est pour beaucoup dans la réussite de la soirée, il est formidable en Zuniga bateleur et cicérone, faisant patienter le public dans la rue alors qu’on installe le décor de l’arène de l’acte 3, en se plaignant des budgets comparés de la Défense et de la Culture. Le public lui-même devient attraction, se faisant photographier par des touristes japonais quelque peu surpris. Après un début de la scène des cartes façon chanson pop au collège, la suite est reprise plus lyriquement au début du dernier acte à nouveau derrière la façade de la Cité.
Alors que chaque spectateur et spectatrice reçoit une carte à jouer et que les artistes se font placeurs, Flore Merlin au piano replonge le public dans le drame. Le cercle de tabourets se referme autour d’un cercle de sable, l’arène sera le décor des dernières scènes. Carmen c’est le taureau, évidemment. La sonorisation n’est à nouveau plus de mise mais c’est beaucoup moins gênant alors que nous faisons cercle autour des chanteurs et instruments.
Don José chante son dernier air d’avertissement alors qu’on assiste au défilé d’Escamillo, les mains pleines de sang – pour dénoncer la culture machiste. Chacun se dépense sans compter, la corrida devient folle.
Carmen meurt sous les coups du caporal derrière le piano, ce dernier en sort avec les mêmes mains rouges que son rival. Tous valeureux, les artistes font l’unanimité et sont acclamés. Pour repartir chez soi, il faut passer devant les dizaines de tentes des migrants installés juste sous le long péristyle de la Cité côté quai. Cette violence se sera fait oublier le temps d’une belle utopie devenue réalité.
BIZET, Carmen – Opéra Comique (Hors-les-murs)
Partager sur :
Spectacle
29 septembre 2026
Carmen, opéra pour tous
- Œuvre
- Auteur
- Compositeur
- Editeur
- Labels
- Lieu
- Saison
- Orchestre
Note ForumOpera.com
3
Légende
❤️❤️❤️❤️❤️ : Exceptionnel
❤️❤️❤️❤️🤍 : Supérieur aux attentes
❤️❤️❤️🤍🤍 : Conforme aux attentes
❤️❤️🤍🤍🤍 : Inférieur aux attentes
❤️🤍🤍🤍🤍 : À oublier
Infos sur l’œuvre
Carmen, opéra-paysage itinérant d’après Georges Bizet
Spectacle en 3 actes
Arrangements de Jérémie Arcache et Igor Bouin
Détails
Conception & Mise en scène
Jeanne Desoubeaux
Scénographie
Cécilia Galli
Costumes
Alex Constantino
Lumières
Thomas Coux
Carmen
Anaïs Bertrand
Don José
Kaëlig Boché
Zuniga
Igor Bouin
Lillas Pastia
Jeanne Desoubeaux
Morales, Escamillo
Jean-Christophe Lanièce
Mercedes
Pauline Leroy
Frasquita
Agathe Peyrat
Violoncelle
Solène Chevalier
Piano
Flore Merlin
Clarinette
Vincent Lochet
Compagnie Maurice et les autres
Direction musicale et arrangements
Jérémie Arcache, Igor Bouin
Paris, Cité internationale des Arts, Collège François Couperin, vendredi 25 septembre, 19h30
Commentaires
VOUS AIMEZ NOUS LIRE… SOUTENEZ-NOUS
Vous pouvez nous aider à garder un contenu de qualité et à nous développer. Partagez notre site et n’hésitez pas à faire un don.
Quel que soit le montant que vous donnez, nous vous remercions énormément et nous considérons cela comme un réel encouragement à poursuivre notre démarche.
- Œuvre
- Auteur
- Compositeur
- Editeur
- Labels
- Lieu
- Saison
- Orchestre
Note ForumOpera.com
3
Légende
❤️❤️❤️❤️❤️ : Exceptionnel
❤️❤️❤️❤️🤍 : Supérieur aux attentes
❤️❤️❤️🤍🤍 : Conforme aux attentes
❤️❤️🤍🤍🤍 : Inférieur aux attentes
❤️🤍🤍🤍🤍 : À oublier
❤️❤️❤️❤️❤️ : Exceptionnel
❤️❤️❤️❤️🤍 : Supérieur aux attentes
❤️❤️❤️🤍🤍 : Conforme aux attentes
❤️❤️🤍🤍🤍 : Inférieur aux attentes
❤️🤍🤍🤍🤍 : À oublier
Note des lecteurs
()
Votre note
/5 ( avis)
Aucun vote actuellement
Infos sur l’œuvre
Carmen, opéra-paysage itinérant d’après Georges Bizet
Spectacle en 3 actes
Arrangements de Jérémie Arcache et Igor Bouin
Détails
Conception & Mise en scène
Jeanne Desoubeaux
Scénographie
Cécilia Galli
Costumes
Alex Constantino
Lumières
Thomas Coux
Carmen
Anaïs Bertrand
Don José
Kaëlig Boché
Zuniga
Igor Bouin
Lillas Pastia
Jeanne Desoubeaux
Morales, Escamillo
Jean-Christophe Lanièce
Mercedes
Pauline Leroy
Frasquita
Agathe Peyrat
Violoncelle
Solène Chevalier
Piano
Flore Merlin
Clarinette
Vincent Lochet
Compagnie Maurice et les autres
Direction musicale et arrangements
Jérémie Arcache, Igor Bouin
Paris, Cité internationale des Arts, Collège François Couperin, vendredi 25 septembre, 19h30
Nos derniers podcasts
Nos derniers swags
Plus qu’un témoignage, une somme capitale
LivreSWAG
Les dernières interviews
Les derniers dossiers
Zapping
- 6 septembre 2026
- 1 septembre 2026
- 26 août 2026
Vous pourriez être intéressé par :
Au concert du dimanche
Magdalena KOŽENÁ, Martha ARGERICH, Iddo BAR-SHAÏ
La magie opère toujours
Ricarda MERBETH, Ruzan MANTASHYAN, Alexander ROSLAVETS
« The sea sings round me… »
Catriona MORISON, Nikolaj SZEPS-ZNAIDER
Gloire à Kazushi Ono
Kazushi ONO, Aphrodite PATOULIDOU, Denzil DELAERE

