Carthage n'est pas morte

Salammbô - Marseille

Par Maurice Salles | sam 27 Septembre 2008 | Imprimer
L’année du centième anniversaire de la mort d'Ernest Reyer, compositeur né à Marseille, sa ville natale lui rend hommage en ressuscitant un opéra disparu des scènes depuis plus de soixante ans. Intitulé Salammbô, comme le roman duquel il est tiré, son livret repose sur un canevas de Flaubert lui-même, qui avait indiqué les « scènes à faire ». Sa rédaction, d’abord confiée à Théophile Gautier, puis à son gendre Catulle Mendès, fut finalement l’œuvre d’un professionnel du genre, Camille du Locle, auteur entre autres du texte du Don Carlos de Verdi.
Il serait long de retracer les vicissitudes qui, sur près de trois décennies, retardèrent la naissance de ce grand opéra en cinq actes. Au moins peut-on se dire qu’elles contribuèrent certainement à la maturation musicale d’une personnalité victime déjà en son temps de jugements sommaires qui en faisaient un simple épigone de Wagner. Or Reyer ne fut pas homme à renier ses admirations, et celles qu’il revendiqua avec constance sont Gluck et Berlioz. Deux noms qui en effet s’imposent à la découverte de la partition.
Ainsi l’acte deux, censé se dérouler dans le temple de la grande déesse Tanit, protectrice de Carthage, baigne dans un climat de solennité et de menace qui évoque sans peine la tragédie lyrique revue par l’auteur d’Alceste, dans la déclamation de Salammbô comme dans la ferveur ou la tension du chœur. (Notons au passage que Reyer infirme par avance ce que Philippe Fénelon écrira dans le journal tenu pendant la composition de sa Salammbô : « Il serait très risqué de faire passer au chant cette (invocation)… : O Rabbetna ! Baalet !... Tanit !... Anaïtis !... Astarté !... Dirceto !... »). Il en est de même de la prière de Salammbô à l’acte IV, où l’éloquence garde une mesure somme toute classique.
Quant à Berlioz, il est présent dans les brillances d’une orchestration qui restitue l’atmosphère guerrière au sein de laquelle se nouent les drames individuels, dans les affrontements au Conseil des Anciens ou l’évocation du camp des mercenaires, où passe le souvenir des Troyens, mais aussi dans les douceurs de l’apparition initiale de Salammbô, ou le roucoulement amoureux de Narr’havas, ou encore la scène finale avec son hautbois si éloquent, qui réveillent les échos mélodieux des Nuits d’été.
Faut-il comprendre que Reyer est un musicien sans valeur parce que sans originalité ? Et l’oubli dans lequel il est tombé serait donc la juste rétribution de ses mérites par une postérité clairvoyante ? Il nous semble au contraire, à l’écoute de Salammbô, que cette œuvre témoigne à la fois de sa maîtrise de langages à l’efficacité prouvée, qu’il a intégrés suffisamment pour se les approprier et les réemployer en situation sans pour autant être taxé d’imitation, et d’une exigence personnelle d’élégance qui lui fait refuser les expressions les plus tapageuses, les plus porteuses d’effets. La luxuriance instrumentale s’accorde aux scènes, à leur contenu, non à l’intention d’ébaubir, et la preuve en est dans la portion congrue réservée aux sonorités « orientales » et dans les finales qui comme systématiquement se résolvent sans recours aux fracas prévisibles ou attendus. Au fond, peut-être cette mesure stricte des moyens, dictée par une exigence artistique, est-elle à l’origine de la désaffection pour cette œuvre. On n’en est que plus heureux de l’opportunité proposée à Marseille.
Une autre raison de sa disparition des scènes tient aussi à ses dimensions et aux exigences d’une représentation qui prendrait en compte les changements de lieux et de décors. Le temps n’est plus des horaires interminables pour le personnel et la gestion des maisons d’opéra n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était. On comprend donc que porter à la scène un ouvrage de ce genre relève aujourd’hui du fantasme. A moins de mettre en action les moyens modernes de représentation, plateaux tournants, décors gérés par électronique, projections tenant lieu de décors, images hologrammes. Cela ne faisait pas partie des plans de l’Opéra de Marseille, qui faute d’avoir les moyens d’une mise en scène satisfaisante se limite sagement à une mise en espace.
Yves Coudray, assisté de Valentine Stumpf, parvient à animer le plateau de façon pertinente et convaincante, par un dispositif très simple, composé d’un praticable à degrés et de deux colonnes dont les agencements moduleront des espaces divers à l’aide d’une tenture, d’une statue, de bancs et d’un canapé. Les chœurs et les personnages s’y disposent de manière lisible, la compréhension étant facilitée par la projection de sous-titres. Les éclairages de Philippe Grosperrin contribuent superbement à cette exposition ; bien réglés sur les solistes ils varient en fonction du climat des scènes, épousant étroitement leur contenu, lumière zénithale créant un clair de lune pendant la prière à Tanit, lueur rosée du zaïmph, ciel ensanglanté par les incendies, et notre préféré, la salle du Conseil des Anciens transformée en plage léchée par la mer lors de l’entrée d’Hamilcar. Chaque acte, voire chaque tableau sont précédés de projections des décors et des costumes de la création, procédé qui renseigne autant qu’il frustre !
Et, au nombre des raisons qui ont fait disparaître Salammbô de nos scènes alors que, l’écoute le prouve, l’œuvre n’a rien à envier à beaucoup d’autres encore représentées, il faut bien en venir à la difficulté d’exécution, aujourd’hui, de rôles principaux écrits pour des chanteurs liés à une école et à une pratique professionnelle – celle de la troupe- aujourd’hui disparues, et exigeant des interprètes des prouesses en termes de tension et d’endurance vocales. C’est pourquoi nous commencerons par féliciter et remercier tous ceux qui ont accepté l’aventure d’apprendre une œuvre inconnue, aux difficultés redoutables, et du même coup regretter amèrement que l’entreprise ne débouche pas sur la publication d’un disque. Il faudra donc être vigilant le samedi 11 octobre, quand France Musique diffusera une des représentations.
Gilles Ragon, poursuivant avec constance son évolution vocale, se lance généreusement dans la mêlée sonore comme les « forts ténors » d’autrefois; il soutient la vigueur de l’orchestre et communique ainsi les affres et le caractère entier du mercenaire amoureux. Dans le tableau où Salammbô rejoint Mathô sous sa tente, il est presque trop élégant pour incarner la force brute dont la proximité physique affole la sensualité de l’héroïne ; mais porter l’habit ne l’y aide guère ! Kate Aldrich répète l’exploit habituel de nombre de ses compatriotes, chanter un français d’une intelligibilité presque parfaite sans rien perdre des intentions musicales ou de la précision de l’intonation. Elle fait évoluer le personnage, de la placidité un peu absente du début vers l’extase mystico-sentimentale, et résout sans difficulté notable l’amplitude des exigences vocales. On en dira autant de Sébastien Guèze qui s’investit immédiatement dans le personnage du Grand-prêtre avec la solennité ou la cautèle requises, malgré la tessiture tendue dans l’aigu. Une fois la voix dégagée d’engorgements initiaux, Jean-Philippe Lafont trouve sans peine les accents autoritaires requis pour Hamilcar.
Rien à dire en revanche, sinon du bien, pour les autres intervenants, Wojtek Smilek, André Heyboer, Antoine Garcin et Eric Martin-Bonnet, dont les rôles, bien que plus courts, ne sont pas pour autant dépourvus de difficultés. Tous sont irréprochables.
On voudrait en dire autant des chœurs ; quelques décalages persistants l’empêchent. Mais si l’on tient compte des efforts accomplis, de l’importance des interventions, de la difficulté de l’œuvre, on peut penser que le meilleur est à venir pour les représentations restantes. Et, qui le croirait, on pourrait le dire de l’orchestre ! On sait que les musiciens de l’Opéra de Marseille ne sont pas des tendres. L’intelligence et le pragmatisme de Lawrence Foster ont obtenu que la partition soit affrontée avec l’honnêteté et l’enthousiasme nécessaires, si bien que le résultat est une exécution - allégée dans la durée d’une vingtaine de minutes - d’une belle qualité musicale. Ce n’est pas si souvent que la fosse applaudit le chef ! C’est donc une belle réussite à l’actif de l’opéra de Marseille que cette brillante ouverture de saison. Consacrée à exalter une gloire locale souhaitons qu’elle redonne à ce compositeur l’audience qu’il n’aurait jamais dû perdre !

 

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