Extension du domaine du lied

Par Fabrice Malkani | mer 11 Avril 2012 | Imprimer
 

 

 

Le concert débute, sous la baguette sobre et précise de Paavo Järvi dirigeant un Orchestre de Paris tout en nuances, par l’Ouverture de Manfred de Schumann, dans la réorchestration de Mahler (1909), déclamation tragique aux accents beethovéniens. En mobilisant les affects, elle prépare l’auditeur à la confrontation avec l’intériorité des lieder orchestrés de Schubert et de Strauss, et illustre les affinités esthétiques de Schumann avec ces deux compositeurs : même intelligence des textes, même quête de l’absolu dans l’écriture musicale, même recherche de l’équivalence ou de la fusion entre le verbe et la musique.

Matthias Goerne peut alors faire son entrée, souriant et détendu, adressant des regards lumineux au public et aux musiciens, et, prenant son inspiration, prendre aussi son élan – son corps, à l’instar de ceux des musiciens de l’orchestre, se mouvant au rythme du chant et de la musique. Dès le premier lied, À Silvia (texte de Shakespeare traduit par Bauernfeld), le texte se fond dans la musique de l’orchestre, dans une approche très différente du récital chant-piano, où chaque mot se détache avec précision. Ici, à l’inverse, le verbe – par la voix souple et chaleureuse de Goerne – fusionne avec les sons des instruments, le halo sonore prime sur la nécessité de faire entendre les syllabes de chaque terme. Nul besoin de les percevoir distinctement (et dans le bas medium, chanté piano, le texte n’est en effet pas toujours compréhensible) pour saisir de quoi il retourne et pour être envahi par l’émotion.

À Schubert, qui assurait le lien avec Schumann, succède Richard Strauss : c’est d’abord un Rêve au crépuscule, évocation du bonheur et de la quiétude (« Je ne marche pas vite, je ne me hâte pas »), qu’illustre le balancement serein de Matthias Goerne, puis la superbe Guirlande de roses de Klopstock, dont « l’ombre du printemps » annonce le thème de la 1ère Symphonie – Le Printemps – de Schumann qui sera donnée en seconde partie de concert. Chant concentré, là encore, orchestre intimiste, à l’image du texte (« Silencieusement j’ai murmuré à son oreille »), même si l’on n’en perçoit pas toujours la lettre, ce qui n’empêche pas de vivre pleinement le dernier vers (« Autour de nous était le paradis »). Dans Vision aimable, le temps semble suspendu sur le frémissement des cordes avec sourdine. Goerne a certes été à l’école de Dietrich Fischer-Dieskau et d’Elisabeth Schwarzkopf (dont l’interprétation de ces lieder orchestrés donne, au disque, une bien plus grande clarté au texte), mais il privilégie ici l’estompe, ou encore l’équivalent sonore du sfumato. Le détail du texte est fondu dans le souffle de la phrase : c’est un mouvement lyrique, un geste sonore et non une articulation verbale.

Changement de registre et de ton avec le Chant du vieillard de Schubert, poème de Rückert tiré de ses Roses orientales. Effet dramatique de rupture (« Le givre a recouvert le toit de ma maison ») négocié avec talent par le chanteur et par l’orchestre, et qui confirme l’évidente nécessité de ne pas applaudir entre les lieder (ma voisine, au parterre, le rappelait opportunément à son enthousiaste compagnon prêt à acclamer chacun d’eux) : leur agencement ne prend tout son sens qu’avec le silence qui les entoure. Après l’Invitation secrète de Strauss vient l’un des grands moments de la soirée : Repose, mon âme, poème de Henckell rappelant le Goethe des deux Wandrers Nachtlieder. L’utilisation du célesta, qui double la flûte puis le violon, crée des effets absolument magiques ; la voix de Matthias Goerne s’y meut avec délicatesse sans renoncer au tumulte de la deuxième strophe (« tu as traversé de rudes tempêtes ») souligné par l’orchestre.

Le programme se poursuit avec Au couchant de Schubert, qui nous dit toute la beauté du monde, et Toussaint de Strauss, où les cordes enveloppent le chant d’un voile de nostalgie (malgré une harpe paradoxalement trop sonore), Pluie de larmes (extrait de La Belle Meunière de Schubert) et, après ce nocturne au clair de lune, l’ineffable Demain ! (poème de Mackay) de Strauss. Ce onzième lied, dont le texte ne figure pas au programme (pourquoi ?) – ce qui nous vaut, avant son début, des applaudissements intempestifs vite jugulés par un geste de Matthias Goerne – est magnifiquement introduit et conclu par un solo de violon (Roland Daugareil) dont l’instrument dialogue avec la voix du chanteur.

Longuement ovationnés par une salle transportée (bien que non entièrement remplie), chanteur et chef proposent un bis : An die Musik, célébrissime lied de Schubert, orchestré par Max Reger. Habile transition entre les deux parties du programme, après Morgen ! où la parole cèdait en dernière instance la place à la musique.

Pour sa Symphonie nº 1 en si bémol majeur, Schumann a retenu comme épigraphe un vers d’un poème de Böttiger : « Im Tale blüht der Frühling auf » (« Dans la vallée, le printemps fleurit »), lu comme une métaphore de ses propres sentiments. Belle interprétation, sonore et joyeuse, du premier mouvement, qui contraste avec les lieder. Le larghetto est particulièrement réussi. Un tempo très rapide dans le dernier mouvement entraîne quelques décalages qui sont corrigés au cours de l’exécution, bien enlevée. Toute cette exubérance ne fait pas oublier le charme prenant des lieder qui précédaient ; mieux encore, elle en exalte le souvenir déjà nostalgique.

 

 

 

 

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