Ovation à l’Opéra de Paris

Mireille - Paris (Garnier)

Par Marcel Quillévéré | sam 19 Septembre 2009 | Imprimer
La première de Mireille à l’Opéra de Paris a suscité bien des polémiques dans le public et les médias, concernant entre autres la mise en scène de Nicolas Joël, nouveau directeur général. La seconde représentation a été un tel succès qu’il est juste d’y revenir et de voir les choses de façon plus positive, au-delà des réserves sur la production elle-même. Le Palais Garnier affichait, en effet, complet ce soir du 19 septembre. Un public très mélangé, où se mêlaient beaucoup de jeunes, a ovationné tous les artistes : orchestre, chef et chanteurs. Beaucoup découvraient avec bonheur un chef d’œuvre de notre répertoire lyrique qui n’avait pas été représenté à Paris depuis des lustres et les commentaires à la sortie allaient bon train en ce sens.
 
Le choix de Nicolas Joël n’est pas anodin. Désire-t-il redonner à un répertoire lyrique français délaissé la place qu’il aurait toujours dû avoir ? Un complément, en quelque sorte, au travail, réalisé avec succès depuis quelque temps, par l’Opéra-Comique ? Sûrement. Il s’agit bien là de la défense d’un patrimoine incluant la sauvegarde d’une culture du chant français avec des interprètes capables de le défendre au mieux. Pour cette Mireille, Nicolas Joël a réuni un plateau d’une rare homogénéité composé d’excellents chanteurs, en majorité français, qui ont défendu l’œuvre avec un bel engagement et une probité artistique dignes d’éloges. (Dans le même ordre d’idée, Nicolas Joël a confié le rôle de Wozzeck à Vincent le Texier et celui de Rosine à Karine Deshayes.) C’est évidemment un grand défi et il mérite d’être encouragé.
 
Le choix de Mireille n’est pas non plus anodin : ouvrage réputé populaire voire « folklorique » qui faisait le bonheur de nos aïeux et dont la supposée désuétude ferait reculer plus d’un grand metteur en scène actuel. C’est vrai qu’il faut une certaine audace pour monter Mireille aujourd’hui. Renée Auphan s’y était risquée, avec bonheur, à Lausanne en 1993 et plus récemment (mais dans des conditions tellement plus difficiles) à Marseille. Mireille fourmille de chausse-trappes, à commencer par la forme rapsodique des deux premiers actes qui invite facilement à l’illustration régionaliste et au tableau de mœurs alors que le drame couve sous les chansons populaires. D’autre part, le répertoire français, dans son ensemble, requiert un chef d’orchestre hors pair et de telles qualités de voix, de style, de déclamation lyrique, qu’il ne souffre pas de l’à peu près.
Il fallait pour cela trouver un directeur musical complice de l’aventure. Marc Minkowski ne pouvait que répondre à l’appel. Le chef français est passionné par ce répertoire et il sait lui appliquer, à bon escient, toutes les leçons du baroque. Cela s’applique à Gounod à merveille d’autant que ce dernier aimait passionnément Bach et Mozart. Et le résultat est là : une réalisation musicale remarquable. C’est un bonheur que d’écouter le Chœur et l’Orchestre de l’Opéra sous sa battue (que de beaux solos, quelles belles couleurs, quelles dynamiques !). Pas une seule baisse de tension : bravo !
 
L’opéra s’inscrit dans le mouvement romantique français mais aussi dans le courant fantastique populaire du premier romantisme germanique. Il a été composé en1864, juste après Faust (1859) et avant Roméo et Juliette.(1867). C’est durant son séjour à la villa Médicis, en 1840, que Gounod avait rencontré Fanny Hensel et découvert la musique de Mendelssohn et des jeunes romantiques allemands. Il se passionne pour eux et cela s’entend. Le premier choeur et, plus encore, la scène du Val d’Enfer, sont très « mendelssohniens ». La scène du Rhône avec ses échos en coulisses et les chœurs des moissonneurs de l’Acte IV font songer à Weber. C’est dire toutes les richesses insoupçonnées d’une partition magnifique qui a tant apporté à la musique lyrique française. Contrairement à certains clichés, véhiculés par certains littérateurs, l’oeuvre est en parfaite harmonie avec le poème de Frédéric Mistral qui a écrit Miréio en 1859. Ce dernier s’était nourri toute sa jeunesse de Goethe et des romantiques de son temps (Gautier, Hugo, Lamartine, etc…). Et le douloureux chemin de Mireille, vers l’émancipation et l’illumination finale, s’inscrit, lui aussi, dans le même courant « merveilleux » européen où ont puisé tant de régionalismes et de nationalismes romantiques (En provençal, « Miréio » est un doublet de « meraviho », merveille).
 
C’est sur cet aspect essentiel de l’œuvre qu’achoppe la production du Palais Garnier. Les décors d’Ezio Frigerio sont souvent beaux, mais ce carton-pâte si pesant ôte à l’œuvre ce « merveilleux » en la rendant réaliste à l’extrême et banalement prosaïque. Nicolas Joël en grand artisan du théâtre lyrique sait parfaitement mettre le chant en valeur en habitant son plateau de main de maître, mais il délaisse trop la direction d’acteurs. Du coup, la plupart des personnages manquent de consistance et d’impact et les chanteurs semblent souvent laissés à eux-mêmes. Par bonheur, et malgré bien des conventions, ils s’en sortent par un exceptionnel engagement.
Alain Vernhes a un jeu sobre et noble et cette souveraine déclamation lyrique à la française dont devraient s’inspirer les jeunes générations. De même, le jeune ténor américain Charles Castronovo possède une présence naturelle et une justesse de jeu rare qui forcent la sympathie. C’est l’interprète idéal de Vincent auquel il apporte une émotion et une intensité inhabituelles tant son chant est expressif et raffiné : diction exemplaire (on ne perd pas un mot), timbre chaleureux, aigus radieux et beaux messa di voce. Inva Mula est émouvante et totalement investie. Elle domine avec superbe ce rôle si difficile et passe avec maestria de la légèreté de la première partie au dramatisme de la seconde, grâce à une voix brillante et une technique sûre. Elle chante un air de la Crau déchirant devant un simple rideau blanc (pas de décor ce soir-là ). Elle déchaîne l’enthousiasme du public et c’est plus que mérité.
 
Il en est de même pour Sylvie Brunet, tout à fait dans son emploi en Taven, et pour Anne Catherine Gillet qui se taille un franc succès dans le court rôle de Vincenette, sans oublier le ténor Sébastien Droy qui chante à ravir le Berger. Frank Ferrari a la voix du bon Dieu et a tout pour faire un Ourrias de haut vol. Qu’il veille simplement au juste appui de son haut medium. Un grand bravo aussi à Nicolas Cavalier, Amel Brahim-Djelloul et tous les autres rôles.
 
Paris a enfin retrouvé Mireille !
 
 
 
 
 
 
 

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.