Au lever de rideau deux mondes semblent se côtoyer, ou deux signes : à jardin, en guise de signe du XVIIIe siècle, un immense lambris rococo, aux chaudes teintes de bois ciré, orné de moulures chantournées et dorées (comme l’énorme imposte à sujet mythologique) ; par les deux immenses portes marquetées (puisqu’on est chez « l’homme le plus riche de Vienne ») passeront tous les acteurs du divertissement et de la tragédie qui se préparent ; signe de modernité (agressive) un immense cyclorama de tôle plus ou moins ondulée entoure la scène, une manière de palissade, une clôture sans indulgence ; autre signe de modernité, un lustre d’acier, des tubulures d’un contemporain brutalement chromé, est suspendu aux cintres. Cette scénographie abrupte et abstraite (dûe à Massimo Troncanetti) fait contraste avec les costumes dessinés par le metteur en scène Laurent Pelly, qui ne laisse à personne d’autre le soin d’habiller ses acteurs.

C’est justement la direction d’acteurs, qui fait la force de ce spectacle. Si l’insensible glissement du lambris de jardin à cour (et retour rapide à la fin du prologue) et la translation du luminaire dans l’autre sens, n’intéressent finalement que le temps de se demander comment ça marche, en revanche la manière dont Pelly fait de la douleur du Compositeur, de sa solitude d’artiste, de son idéalisme fébrile, le sujet essentiel du prologue, touche profondément.
La touche Pelly
Mais par ailleurs Pelly s’amuse, évidemment et comme toujours dissimule avec élégance sa gravité et sa mélancolie derrière fantaisie et pirouettes. Les quatre boys de Zerbinetta, un peu effrayants avec leur débardeurs noirs et leurs bonnets, ont l’air de dockers ou de charbonniers de l’East End ; le maître à danser est une caricature de grande folle en collant à paillettes ; le maître de musique est un vieux professeur en costume trois-pièces marronnasse et tirebouchonnant ; la primadonna et le ténor portent le même peignoir jaune canari, et Zerbinetta est en guêpière et bas résille comme la môme Crevette, avec des plumes à la Zizi Jeanmaire. Le Compositeur, à la silhouette un peu fatiguée déjà (ce n’est plus un adolescent, c’est un artiste qui joue sa dernière carte) est en triste costume sombre et gilet tricoté – Pelly a une vieille tendresse pour les gilets tricotés.

Musique de chambre
Il faut dire que la direction musicale de Robin Ticciati est dans le même esprit : autant elle est merveilleusement joueuse, piquante, dans les premières scènes du début (le ballet des serviteurs porteurs de chaises dorées sur l’ouverture, la conversation en musique sous forme de recitativo accompagnato du majordome (silhouette drolatique de vieux birbe et diction parfaite de William Relton) et du maître de musique (composition bonhomme et solidité vocale de Michael Kraus), distillant les détails d’orchestration, ici un trait de basson, là un motif à l’harmonium, des arpèges de piano derrière Zerbinetta, sans jamais perdre l’élan qui donne la vie, autant elle peut se faire pressante pour soutenir la fièvre de compositeur, puis soudain effusive pour soutenir ses exaltations de créateur (« O du Knabe, du Kind, du allmächtiger Gott ! »). Le son du London Symphony Orchestra est à la fois ample, riche en sonorités graves et veloutées, et très chambriste par sa clarté.

C’est Samantha Hankey qui incarne le Compositeur. Elle est magnifique. Un mezzo avec beaucoup de projection, beaucoup de netteté pour indiquer la fébrilité du personnage, mais de l’ampleur, de la générosité, de la puissance pour dessiner de vastes lignes exprimant son âme ardente, et surtout une versatilité lui permettant de changer d’humeur presque à chaque mesure, comme le demandent Strauss et Hoffmannstahl.
Les phrases où elle évoque Ariadne voyant arriver Bacchus comme le dieu de la mort, « In ihren Augen, in ihrer Seele ist er es », puis sa transfiguration dans les bras du dieu, « entsteht wieder in seinen Armen », et sa grande exaltation, « Musik ist heilige Kunst -– la musique est le plus sacré des arts » »sont d’une fougue, d’un vibrant, d’une ligne, d’une plénitude vocale, d’une sincérité extraordinaires.
Music hall
En parfait contraste avec elle, la non moins impeccable Alina Wunderlin dessine une Zerbinetta vif argent, à la silhouette de danseuse de music hall, ajoutant son second degré personnel à la frivolité sarcastique du personnage. Son aisance de mouvement, sa liberté insolente faisant contraste avec la maladresse d’un compositeur, dont l’âme s’envole mais dont le corps l’encombre.
Évidemment que les élucubrations du Compositeur sont pour elle des balivernes. Il n’empêche, dans une velleité de confidence la coquette confessera qu’elle vole d’homme en homme, mais se sent bien seule, « Ich scheine munter und bin doch traurig, gelte für gesellig und bin doch so einsam », moment où les corps des deux personnages se rapprochent, où quelque chose se tisse fugitivement entre eux et où la voix d’Alina Wunderlin, soprano colorature, sait prendre des couleurs de soprano lyrique.

L’entracte à Glyndebourne est un spectacle en soi. Pique-nique dans le parc, tables et chaises pliantes, paniers de chez Fortnum & Mason ou restaurants formels, smokings et robes de soirée s’égaillent sous les frondaisons ou dans les jardins clos. Cela dure une heure et demie, ce qui est parfait si on joue Wagner, mais après un prologue de quarante minutes, c’est extravagant. Mais bon, c’est la tradition…
On se retrouve dans le beau théâtre de bois clair pour la suite. Ambiance plus bruyante, champagne oblige… Le lambris baroque est maintenant à jardin et n’en bougera plus, un monticule de terre a envahi le plateau. Les quatre serviteurs qui transportaient des chaises dorées au tout début reviennent, toujours en frac, mais poussant des brouettes de terre qu’ils ajoutent à la colline, où le compositeur dort en chien de fusil. Bientôt c’est Ariadne qui viendra y gésir.
L’art des ensembles
Le préambule orchestral, d’abord feutré, confidentiel, entremêlant cordes et bois est d’une superbe délicatesse. À une flûte répondent un cor puis un violoncelle, et Ticciati laisse les instruments converser rêveusement, c’est très beau. Les basses n’entreront que quand la musique s’animera avec l’entrée de Naïade, Dryade puis Echo, et là encore on pourrait parler de chambrisme dans la conduite des voix (d’ailleurs on voit la main de Ticciati dirigeant les courbes et contrecourbes de ce trio aux voix justement assorties, un peu acidulées pour Naïade (Anna Denisova) et Echo (Eirin Rognerud), plus ronde pour Dryade (Ekaterina Chayka-Rubinstein).

La manière dont Ticciati et Rachel Willis-Sørensen construisent la montée du lamento d’Ariadne, d’abord fragile, presque ténu, l’entretissant avec les cordes dans un crescendo d’expression tout en finesse suggère une douleur sœur de celle du Compositeur – ou fille de sa douleur, puisqu’après tout c’est son œuvre qu’on entend. Willis-Sørensen va gagner en puissance tout au long de cette deuxième partie, mais son Ariadne restera toujours intériorisée, intense, blessée, sensible. La conduite de la voix, le legato sont magnifiques, d’une sensibilité frémissante.
Ce lamento est régulièrement interrompu par les fantaisies des comédiens dell’arte. Les boys de Zerbinetta ont tous quatre le même frac de satin blanc, le même haut-de-forme ridiculement petit, le même visage plâtré de blanc. Et de même qu’au premier acte ils dessinent une chorégraphie très nette, tout en chantant. Le leader du groupe, c’est Harlequino (Mikhail Timoshenko), l’amant du moment de Zerbinetta. À ses attitudes très graphiques, il ajoute un beau timbre de baryton et chante avec charme son ariette « Lieben, Hassen, Hoffen, Zagen ».
Qui précède le célèbre « Es gibt ein Reich », l’air fameux d’Ariadne. Rachel Willis-Sørensen ne lui fait pas un sort, elle l’intègre dans le mouvement qu’elle conduit, et intègre sa voix dans le tissu orchestral de plus en plus riche que lui offre Strauss. Beau travail à deux, belle entente avec le chef. Au passage on admire le rayonnement des aigus, la richesse du timbre, la générosité de la voix, au service du personnage et de sa douleur.

Elle sera interrompue par le quatuor pimpant des comédiens, accompagnant le retour de Zerbinetta. Laurent Pelly ne laisse pas passer l’occasion, il en fait un revival du « truc en plumes » de Zizi Jeanmaire, avec boa de plumes et boys de musical à la queue leu leu derrière la coquette. Laquelle va aller chercher une chaise en coulisse, monter dessus et lancer un « Großmächtige Prinzessin » de haut vol, dans un rond de projecteur du plus pur style Casino de Paris. Onze minutes de coloratures, de trilles, de virevoltes en tous genres, traitées en morceau de bravoure. Alina Wunderlin construit savamment l’ensemble, qui commence comme un plaidoyer pour la liberté d’aimer à sa guise, et on admire la virtuosité, la musicalité, les phrasés si souples, les ornements, avant que dans la strette ce ne soit plus que brio et panache (parfois à la limite du chavirage), d’où un triomphe final mémorable.
Zerbinetta et ses boys
Autre scène réjouissante, le nouveau numéro à cinq de Zebinetta et de ses boys, elle passant de l’un à l’autre, avec toutes sortes de clins d’yeux égrillards, dont Harlequin revenant des coulisses en se reboutonnant (avec les impeccables Caspar Singh, Liam James Karai et Liam Bonthrone en Scaramuccio, Truffaldino et Brighella). Et nouvel ensemble magnifiquement lyrique et musical, travaillant à nouveau la fusion entre les trois voix et la fosse, celui des trois nymphes, annonçant l’arrivée de Bacchus.

À David Butt Philip échoit ce rôle redoutable, fait pour un Heldentenor à l’ancienne, constamment dans la tension pendant un quart d’heure. En duo avec une Ariadne qui elle aussi doit déployer des moyens considérables. Ils seront l’un et l’autre superbes d’engagement dans ce moment où Strauss veut rivaliser avec Wagner.
Willis-Sørensen parviendra à ne pas quitter son personnage et à rester émouvante, et même à en suggérer la fragilité tout en accomplissant des exploits vocaux surhumains, d’une voix qui atteindra d’ailleurs une plénitude, une expansion, une largeur magnifiques. Sans rien perdre de sa musicalité rayonnante.
Et David Butt Philip, qui aborde toute sortes de rôles d’envergure (Florestan, Siegmund, Lohengrin), y déploiera des moyens de plus en plus sûrs et une tenue vocale éclatante. C’est ensemble qu’ils monteront jusqu’au climax dans cette surenchère, ce toujours plus dont Strauss ne peut s’empêcher.

Dans un final grandiose, la muraille métallique s’ouvrira alors pour révéler une lumière de feu, à l’image de l’exaltation des deux héros qui disparaitront derrière la colline…
Peut-être pour atténuer la grandiloquence de cette image ou son comique involontaire (?), cela se déroulera sous le regard de Zerbinetta, qui, complice, adressera au public un petit geste ironique signifiant « c’est bizarre, mais que voulez-vous, c’est comme ça ! » Après quoi elle se ruera sur Harlequin pour le dévorer à sa façon…
Magnifique succès public. Le spectacle le mérite largement. L’entente scène-fosse, le cast, la direction musicale, la direction d’acteurs, l’émotion et le brio à la fois.


