Aušrinė Stundytė a intégré il y a peu le cercle restreint des Elektra qui comptent sur le circuit. Sa prestation à Salzbourg en 2020 avait été remarquée et on comprend que Dmitri Tcherniakov ait jeté son dévolu sur la cantatrice lituanienne. Le triomphe que lui réserve fort justement le public hambourgeois à l’issue de cette reprise d’Elektra dit la force d’attraction qu’exerce sur l’auditeur et le spectateur la prestation (que ce soit la voix ou le jeu) qu’elle livre ; elle est décidément entrée dans la cour des grandes Elektra du moment. Comme toujours chez le metteur en scène russe, l’exigence et la précision dans la direction d’acteurs sont de mise. Et Aušrinė Stundytė se plie aux innombrables sollicitations de Tcherniakov. Comme celle la conduisant par deux fois à reconstituer le corps de son père Agamemnon grâce à des vêtements et des polochons, à « entreprendre » sa sœur dans le duo juste avant l’arrivée d’Oreste, et l’on pourrait multiplier les exemples.
Elle incarne une Elektra frêle, blessée (on devine qu’elle a pu être violentée dans sa jeunesse), se cherchant, y compris dans son identité (aux allures de garçon, elle semble trahir auprès de sa sœur un penchant lesbien), le tout dans la maîtrise d’un chant dont on connaît les exigences. La voix est splendide dans les aigus, qu’elle arrache parfois dans la douleur, mais sans aucune défaillance. Nous serons davantage réservé sur les médiums et les graves, parfois peu audibles du cinquième rang (mais après tout on pourra nous objecter que Strauss, dans sa fosse d’orchestre, avait lui-même fixé comme objectif à ses musiciens de surpasser en puissance « ces dames là-haut » !)
Autour de Aušrinė Stundytė, on retrouve Violeta Urmana en Klytämnestra ; elle aussi a été choisie délibérément par Tcherniakov qui avait tenu ensuite à ce qu’elle incarne Herodiade dans Salome. Le rôle est maîtrisé du début à la fin ; aujourd’hui les graves ont gagné en intensité, on « lit » véritablement le drame qui se déroule dans l’esprit de la mère d’Elektra. Mention aussi toute particulière pour la Chrysothemis de Jennifer Holloway. Sieglinde remarquée à Bayreuth l’été dernier, la soprano américaine débute son monologue lors de son entrée prudemment, puis gagne en assurance et en présence jusqu’à la scène finale. Toutefois un peu trop dépendante visuellement de la cheffe, elle déploie des aigus puissants et ses derniers mots (« Orest ! Orest ! ») auront glacé l’assistance. Magnifique Kyle Ketelsen qui campe un Orest trouble (on comprendra pourquoi à la toute fin). La basse est bien posée, percutante, laissant transparaître aussi la douceur qui sied à l’incarnation d’un frère retrouvant sa sœur. Aegisth est un maitre de maison bien craintif et Wolfgang Ablinger-Sperrhacke donne authentique vie à ce personnage.
© Monika Rittershaus
La mise en scène d’August Everding était restée près d’un demi-siècle au répertoire de l’Opéra d’État de Hambourg, et c’est en 2021 (le Covid avait reporté la nouvelle production prévue initialement en 2020) que Dmitri Tcherniakov a proposé cette nouvelle vision d’Elektra. Il s’agit là du premier volet de ce que l’on a appelé sa trilogie hambourgeoise des opéras de Strauss, Salome (2023) puis Ariadne auf Naxos (2025) complétant le trio.
Plus encore que dans Salome, la transposition à laquelle opère Tcherniakov est frappante. Nous sommes, comme dans Salome (les décors sont presque interchangeables), dans un appartement bourgeois du XXe siècle : Orest sortira en effet de la bibliothèque un vinyle d’Elektra, l’enregistrement de 1966 (Solti, Nilsson, Resnik) ! Possiblement à Vienne (bustes de Mozart et Beethoven dans les étagères).
C’est à un drame familial que nous sommes conviés. Au début de la pièce, Klytämnestra, atteinte de sénilité, réunit autour d’une tasse de thé ses amies qui médisent sur Elektra. Celle-ci est une femme-enfant qui n’a jamais pu mûrir, passant brutalement de l’enfance à l’âge adulte. Elle reste un être pour ainsi dire asexué, aux allures de garçon, qui, à travers des actes compulsifs répétés de manière rituelle, invoque le passé, c’est-à-dire ramène dans sa vie son père assassiné par sa mère et son amant. Elle sort les vêtements de son père d’un carton et les assemble sur la table à manger, tel un fétiche, pour reconstituer sa silhouette d’autrefois. Puis elle dispose en grand nombre sur cet autel les petits chevaux et les petits chiens de son enfance. C’est lorsqu’elle se couvre le visage de couleur sang, que l’on suppose qu’elle a été abusée dans son enfance.
Chrysothemis est bien la sœur sage jusqu’au bout des ongles, dans l’incapacité de comprendre les souffrances d’Elektra. Quant à Orest, sa mine patibulaire laisse soupçonner qu’il a plus d’un mauvais tour dans son sac, mais nul n’aurait pu imaginer qu’il s’agissait d’un tueur en série ! Après avoir trucidé sa mère et son beau-père, il pousse le vice jusqu’à ramener leurs cadavres à la table de la salle à manger, avant d’y asseoir une Elektra déjà morte dans son extase finale et même sa sœur Chrysothemis qu’il poignardera, peut-être pour s’assurer que ses forfaits n’auront eu nul témoin. Ces outrances ultimes étaient certainement dispensables.
C’est Anja Bihlmaier qui dirige d’une main de maître l’orchestre de l’Opéra de Hambourg en grande forme. Capable de rendre justice à la surpuissance demandée par la partition, capable aussi de laisser le plateau respirer, la cheffe allemande a délivré elle aussi une partition de toute beauté.




