Une heureuse réapparition

La fuga in maschera - Jesi

Par Maurice Salles | ven 31 Août 2012 | Imprimer
 
De nos jours, Spontini est surtout connu comme l’auteur de La Vestale. Et pourtant la majorité de sa production lyrique consiste en une douzaine d’opéras bouffes dont relève La fuga in maschera. Crée au Teatro Nuovo de Naples lors de la saison de carnaval 1800, cette partition était considérée comme perdue. La réapparition inespérée du manuscrit dans une librairie d’Exeter en 2007 et son acquisition par la Fondation Pergolesi-Spontini aboutissent enfin à sa résurrection scénique à partir de l’édition critique établie par Federico Agostinelli, qui expose sa démarche dans un texte passionnant publié dans le programme de salle.
Le livret n’est pas des plus simples. Un chef de famille à l’autorité battue en brèche par ses proches, influençable et d’une ridicule vanité, veut marier sa fille. Celle-ci est déjà éprise d’un « bon sauvage » - pas si bon que ça car il gruge sa sœur depuis longtemps – qui vend ses récoltes de fruits et de légumes. Le gendre choisi par le père se prétend médecin ; c’est en réalité un escroc professionnel. Une de ses victimes survient et le reconnait : il l’a dépouillée dans une auberge. Or elle est la sœur du jardinier (le rival) responsable selon elle de la vie d’expédients qu’elle mène. Le charlatan fait profil bas et collabore au plan de la coureuse : une séance de spiritisme servira à convaincre le père d’épouser le medium (elle-même), de donner sa fille au médecin et d’envoyer le jardinier se faire pendre. La présence d’esprit du paysan fait échouer le complot mais les aigrefins reprennent leur ascendant sur le père et tout semble perdu. La constance de la fille et la détermination de la nièce – elle veut épouser le pseudo-médecin y compris de force si nécessaire - finiront par l’emporter : à la faveur d’un bal masqué la fille et son jardinier seront unis et s’enfuiront. Le pardon leur étant promis, ils pourront revenir. Tout finit par des chansons.
On devine à la lecture de ce résumé la difficulté à mettre en scène cette succession de « je te tiens, tu me tiens par la barbichette ». Fort sagement, Leo Muscato est parti des personnages, issus de la commedia dell’arte, comme le livret le suggère explicitement. Mais dans son souci de rapprocher l’œuvre du public d’aujourd’hui et en particulier des jeunes il les représente, avec l’aide de la costumière Giusi Giustino, comme des personnages de bande dessinée dont les connaisseurs peuvent reconnaitre les références. Cela n’exclut pas d’autres « clins d’œil » : les trois domestiques porte-flingues du père sont des Paillasses qui rappellent les Trois Stooges, celui de la nièce serait Jacob – celui de La Cage aux folles – trente ans après, et il n’est jusqu’à Harpo Marx qui ne vienne jouer de la harpe. Ces personnages muets concourent à meubler un espace le plus souvent privé du moindre accessoire ; souvent ils amusent, parfois leur présence est superflue, selon l’éloquence de la musique.
 
Tous les chanteurs jouent le jeu, et on salue leur investissement. Le père, interprété par Filippo Morace, manque un peu de relief, aussi bien scéniquement que vocalement ; on aimerait sentir mieux la contradiction entre le paraitre exubérant et l’être indécis. Dans le rôle d’Elena, Ruth Rosique réussit bien son personnage ici caricatural ; vocalement, cette partie longue et difficile la met à l’épreuve plus d’une fois dans les aigus qui sonnent alors désagréablement stridents. En charlatan on pourrait souhaiter Dionigi d’Ostuni plus torve mais son bagout initial en impose et globalement la prestation du ténor, dont les notes aigues sont peu sollicitées, est satisfaisante. Alessandro Spina n’a qu’un air pour déployer une voix ample et sonore de baryton, mais son personnage de majordome frisé et poudré s’impose avec force dès la première scène. Caterina di Tonno est une Olimpia surprenante : de loukoum écervelé elle n’a que l’air et malgré sa tenue rose bonbon la fermeté de sa voix ronde et homogène exprime bien celle du personnage. A la Corallina d’Alessandra Marianelli il ne manque rien : l’aplomb scénique et vocal de cette séduisante punkette dévergondée est à déguster sans gêne. Clemente Daliotti (Nardullo) enfin rafle la mise : en naturel de la Campanie – il s’exprime en dialecte napolitain – revu et corrigé rasta, l’acteur et le chanteur, impressionnent et conquièrent sans tarder. Il devrait faire un excellent Papageno.
Et la musique ? Sans porter à l’extase, elle a maints côtés séduisants et souvent surprenants, qui la soustraient à l’aimable banalité d’une bonne part de la production de l’époque. Si Spontini, en quête de succès, se plie aux formes en vogue, y compris dans la distribution des airs et la longueur des actes, on retrouve les nombreux changements de mesure qui sont chez lui une constante. L’ouverture, sous la conduite volontaire de Corrado Rovaris, prend avec les cordes l’allure tourbillonnante d’une tarentelle qui emporte sans retour. En fait, il s’agit déjà d’un accelerando, tout comme le sextuor et le finale du premier acte, tout en syllabes et en syncopes, et un crescendo qui anticipent ceux de Rossini (même l’air du ténor au premier acte annonce celui de Bruschino !). On trouve aussi des échos mozartiens dans le vif échange entre Elena e Corallina, et des experts de Paisiello et de Cimarosa en relèveraient des traces. Il n’est jusqu’à la présence inusuelle d’une harpe soliste dans l’introduction de la séance de spiritisme qui ne rappelle l’intérêt de Spontini pour cet instrument dont le facteur principal, Erard, deviendra son beau-père en 1811. Les musiciens de l’ensemble I Virtuosi Italiani sont du reste souvent sollicités comme solistes (basson, flute, clarinette, hautbois, cor) dans des introductions ou des airs accompagnés où les qualités mélodiques des instruments vont de pair avec leur utilisation symboliquement narquoise. Car dans cette comédie, comme au Guignol, rien ne doit être pris au sérieux. C’est probablement ce refus de toute lenteur susceptible de passer pour un attendrissement qui conduit Corrado Rovaris à imprimer à l’œuvre et à la compagnie une vivacité intraitable, une verve et un éclat difficiles à soutenir mais contagieux. Epuisés mais ravis, les interprètes sont au rideau final submergés d’acclamations. Que la Fondation Pergolesi-Spontini en prenne sa part : elle vient de rendre vie à un bijou du répertoire musical. Même s’il ne s’agit pas d’une gemme de première grandeur, elle est aussi scintillante que bien d’autres et méritait, tant par l’articulation du livret – le savoureux trio du deuxième acte est à lui seul un régal – que par l’adéquation musicale au sujet, de revivre sur d'autres scènes. Coproduit par le San Carlo de Naples, où il sera repris, le spectacle a été conçu dans l’esprit d’économie devenu condition de survie. Cela pourrait, on l’espère, faciliter sa diffusion en attendant le DVD.
 

 

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