La guerre vue par Anna Netrebko
On n’est guère surpris de découvrir la manifestation – bruyante mais au total plutôt bon-enfant – de quelques personnes devant le Licéo, agitant les soirs de représentation avec Anna Netrebko des banderoles et des affichettes colorées déclinant le nom de Poutine (Vladímir Putin en catalan, je vous laisse donc imaginer à votre guise les jeux de mots qui peuvent en découler), pour dénoncer la supposée collusion entre la soprano et le pouvoir russe, qui a entraîné son éviction de plusieurs théâtres américains et européens. Mais rien concernant l’autre cantatrice russe de la distribution, Ekaterina Semenchuk, qui continue de chanter au Marinsky, mais qui évite soigneusement de prendre parti et de répondre à la moindre question dans le domaine politique, maintenant ainsi une certaine équivoque.
La guerre des téléphones portables
Une fois de plus, malgré les annonces répétées invitant à éteindre son téléphone, on a eu droit à la fin du prologue à une musiquette interminable venant d’un portable non identifié situé aux places d’orchestre. On n’en sortira pas ! Mais le pire restait à venir : au troisième acte, après l’arrivée de Radamès et son début de duo avec Aida, le bruit immense d’une alarme stridente et d’une vibration intense a envahi la salle, émis simultanément par les hauts parleurs du théâtre et par les téléphones portables de l’assistance qui ont sonné tous ensemble, même ceux qui étaient réglés sur silencieux, obligeant le chef à baisser sa baguette et interrompre la représentation : le responsable en était « ES-Alert de la Generalitat de Catalunya », qui émettait une alerte rouge concernant les risques de fortes pluies et d’inondations visant le littoral de Barcelone pour la journée du lendemain ! Alors que le ténor restait pétrifié, on a alors découvert une Netrebko pleine de fantaisie, dansant au rythme de l’alerte en agitant frénétiquement les bras, avant de s’asseoir par terre, toujours riante, attendant que ce moment de grande confusion cesse enfin, que le calme revienne dans le public, et que le spectacle puisse reprendre son cours normal. Ce n’était pas la classe, mais au moins c’était drôle. Alors, Anna, à quand les grands rôles comiques du répertoire ?
La guerre dans Aida vue par Shirin Neshat
Je ne reviendrai pas sur la mise en scène de Shirin Neshat, déjà abondamment commentée dans nos colonnes (Salzbourg août 2022, Paris septembre 2025 et Paris octobre 2025). Cette vidéaste iranienne a souvent avoué qu’elle ne connaissait pas la musique occidentale, encore moins l’opéra, et qu’au total cet art l’intéressait peu. Cela peut expliquer pourquoi sa vision colle si mal avec l’œuvre de Verdi, malgré ses diverses reprises et modifications. D’abord soucieuse de défendre le droit de la femme en Iran, elle en est venue, au fil de l’actualité, à émettre un discours anti-guerre. Mais que dire des trois intermèdes devant le rideau, ombres soupirantes, soldats se voulant belliqueux et hommes et femmes défilant nus, qui ont déclenché une inextinguible hilarité des spectateurs, ponctuée d’apostrophes humoristiques lancées par le public de tous les points de la salle augmentant en la nourrissant encore cette hilarité, en même temps qu’il criait son ras-le bol de ces pertes de temps ?
Aida au Licéo
Il faut dire qu’Aida est une œuvre chérie du Licéo et de son public, représentée près de 470 fois, notamment dans les décors de Josep Mestres i Cabanes, l’un des grands décorateurs classiques du théâtre catalan. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille sans cesse reprendre les vieux péplums à succès, mais c’est vrai que l’on s’y amusait bien, sans arrières pensées politiques ou colonialistes. Mais sans verser dans les excès de Madame Neshat, il y a quand même eu ces trente dernière années des productions sorties du contexte pharaonique qui emportaient l’adhésion des spectateurs et leur faisaient dire : bon, ce n’était peut-être pas tout à fait ça, mais on a passé une bonne soirée. Ce soir, à cause d’elle, ce n’est pas le cas, et l’on se dit : quelle histoire, on n’y croit pas !
Les interprètes
Le nombre de changements de titulaires (une dizaine) dans les diverses distributions des 18 représentations programmées au Licéo est tel que nous ne l’infligerons pas à nos lecteurs. Heureusement, le plateau de ce soir était d’une très grande qualité vocale, ce qui toutefois ne règle pas tous les problèmes. Car comme souvent, il est difficile de savoir qui, du metteur en scène ou de l’interprète, est responsable de la caractérisation scénique d’un personnage. Anna Netrebko est très certainement une des grandes interprètes d’Aida du moment. La voix, parfois un peu dure, s’épanouit librement dans des aigus filés pianissimo et des nuances subtiles. L’ut de l’air du Nil est pour elle un jeu d’enfant et pour nos oreilles un délice sonore. Mais que dire du personnage ? Très poupée russe, minaudant outrageusement, les bras en l’air, marchant pieds nus à petits pas de danseuse en se dandinant, elle ne construit en rien un personnage, elle joue simplement une cantatrice désuète jouant le rôle d’Aida. À ses côtés, Arsen Soghomonyan est un peu aussi une caricature des Radamès du passé. D’un calme olympien, statique à l’extrême, il n’exprime pas grand-chose… Il a du moins réussi l’exploit de ne pas soulever la moindre once d’applaudissement à l’issue de son air d’entrée (sans la note finale morendo), ce qui était du reste très injuste, car il n’a pas vraiment démérité, ne serait son allure impossible. Cela a dû le perturber au point de stimuler le reste de sa prestation, que l’on peut qualifier de sans reproche. Nuances délicates, voix sonore et percutante, l’enregistrement audio de la représentation pourrait être plus que satisfaisante.
Et c’est un peu la même chose pour l’Amnéris de routine d’Ekaterina Semenchuk : une voix somptueuse, que nous avions particulièrement apprécié dans sa Dalila au Marinsky, aussi à l’aise dans la véhémence que dans le côté parfois enjôleur du personnage. Mais au total une personnification d’un personnage sans grand intérêt, là aussi, comme pour ses partenaires, pas du tout mis en valeur par la metteuse en scène. Et son fameux duo avec Aïda, au deuxième acte, laisse à penser : oui, c’est bien, mais on a vu tellement mieux en termes de perfidie et de violence (par exemple, sous la direction scénique de Götz Friedrich, avec Wilhelmenia Fernandez et Ute Walther). Artur Ruciński (Amonasro) est peut-être celui qui tire le mieux son épingle du jeu, grâce à un parti pris d’originalité qui le démarque des autres : il n’est pas le personnage monobloc habituel, il a des attentions paternelles envers Aida ; sa voix est d’une étonnante mobilité et ses inflexions d’une grande variété, changeant en une seconde de la douceur à l’invective. Vittorio de Campo (le Roi), Alexander Köpeczy (Ramfis), Moisés Marín (le messager) et Carmen Buendia (la prêtresse) sont également tous très bien. Une direction plutôt enlevée d’Antonello Manacorda laisse la part belle aux moments les plus orchestraux de la partition, tandis que les chœurs peinent parfois à trouver leurs marques et leur cohésion (encore une fois, du fait de la mise en scène).

