L’opéra de Rennes fait salle comble pour les fêtes avec douze représentations du Cendrillon de Pauline Viardot, au point que l’auditoire investit la fosse d’orchestre et qu’une séance supplémentaire a été programmée pour répondre à l’appétit des spectateurs.
Il faut dire qu’une fois encore, la co[opéra]tive fait mouche en proposant cette confiserie pétrie de malice qui tournera en France pour plus de soixante-dix dates cette année avant une large reprise la saison prochaine.
L’incroyable Pauline Viardot, sœur cadette de la Malibran, brillante pianiste, cantatrice puis professeure de chant, était une salonnière émérite qui composait pour ses élèves.
Elle était âgée de quatre-vingt-trois ans lorsqu’elle créa sa version de Cendrillon, subvertissant subtilement le conte sans en perdre les marqueurs essentiels : Olivier Naveau campe un père dépressif au passé trouble placé sous la coupe de ses insupportables belles-filles. Clarisse Dalles et Romie Esteves jubilent du grotesque de leurs personnages tout en assumant crânement une composition qui inclut l’air d’entrée d’Elvire de Don Giovanni chanté en duo avec un superbe aplomb.
Lorsque l’on sait que la compositrice acheta le manuscrit de Mozart à prix d’or, tant et si bien que l’on peut aujourd’hui le consulter à la BNF, ce clin d’œil sonne comme un irrévérencieux hommage à son illustre prédécesseur.
Jérémie Arcache fait merveille en orchestrant l’œuvre initialement écrite pour piano seul en un petit bijou de chambre où la créativité le dispute à l’humour musical. Bianca Chillemi dirige avec énergie depuis le piano et le clavier numérique trois poly-instrumentistes très investis qui rajeunissent la pièce avec brio.
Le salon du baron et son décor de parvenu, tout en dorures clinquantes, intègre deux grands tableaux derrière lesquels se devinent ces musiciens. La scénographie maligne d’Alwyne de Dardel, grâce à un simple lever de pendrillon, convoque la salle de bal et son escalier de music-hall qui met alors les instrumentistes à l’honneur.
Là, la Cendrillon d’Apolline Raï-Westphal brille également là où on ne l’attend pas : « air libre » mentionne les didascalies. Avec l’ébouriffant Stripsody, de Cathy Berberian, collage d’onomatopées issues de l’univers de la bandes dessinée, l’intrusion du burlesque dans le conte nous permet de sortir des lieux communs de l’égérie romanesque et de rappeler avec fantaisie que décidément – n’est ce pas là une caractéristique fondamentale de son personnage ? – Cendrillon n’est pas celle que l’on croit. La soprano y démontre, de son timbre fruité, la formidable étendue de sa palette du touchant jusqu’au loufoque. L’ensemble du plateau vocal partage de belles qualités comme la grande clarté de la diction, la liberté physique ainsi que des timbres légers et lumineux qui irradient de joie l’ensemble de la partition.

David Lescot, dramaturge reconnu à qui l’on doit notamment le livret et la mise en scène des Trois Contes de Gérard Pesson – si réussis – a délicieusement retravaillé les textes de ce qui s’apparente à un opéra-comique de chambre. Ainsi actualisés, les dialogues n’en n’ont que plus de sel et remportent un succès qui se juge à l’aune des éclats de rire des nombreux enfants présents dans la salle. Il faut dire que les rimes les plus savoureuses émaillent la soirée.
Sa direction d’acteur, pimpante, enlevée, est également portée par ce parlé rythmique qui ponctue l’action en l’éloignant du réalisme. Les comédiens-chanteurs s’y amusent visiblement. Offrons une mention spéciale à ce titre pour le déhanché « travoltesque » de Benoît Rameau, habitué de la co[opéra]tive comme de l’Opéra de Rennes. Présent dans Narcisse ou encore le Pélerinage de la Rose, il avait illuminé d’humanité le Monostatos de la Flûte Enchantée. Il est également à l’affiche des Ailes du Désir, autre création de la co[opéra]tive reprise au théâtre de l’Athénée en février prochain.
Il incarne ici le chambellan du palais et, nouveau clin d’oeil à Don Giovanni, échange son rôle avec celui de son maître, campé par le fringant Tsanta Ratia. L’incontournable fée, Lila Dufy, ne manque pas d’abattage, elle non plus. Dans un amusant syncrétisme elle entre par la cheminée – c’est de saison – mais lorgne également du côté de Mary Poppins lorsqu’elle extrait de son cabas toutes les occurrences possibles de baguettes !
La fantaisie des silhouettes est encore soulignée par les costumes. Si un efficace color-block domine, la salle entière attend naturellement la métamorphose de la servante en reine du bal. Et à nouveau prévaut l’espièglerie puisque les spectateurs restent frustrés de ce temps fort. Manière de dire une nouvelle fois que ce ne sont ni le ramage ni le plumage qui font de Cendrillon un être d’exception.
A l’issue de la représentation, cette question de la robe était sur toutes les lèvres. Ma fille me suggéra que le superbe manteau argenté porté par la fée – qui est également la tante de la jeune femme – aurait pu constituer un joli élément de transmission intergénérationnelle marquant la transformation de l’héroïne plutôt que ce (trop) discret changement de tenue en coulisses. L’évocation de l’inénarrable citrouille mobile que l’héroïne – après avoir demandé le prince en mariage – met un point d’honneur à conduire elle-même, met finalement tout le monde d’accord.
Retransmis en direct depuis l’Opéra de Rennes le jeudi 1er janvier à 16h, le spectacle sera à découvrir en 2026 à Angers, Nantes, le Havre, Besançon, le Mans, Dunkerque, Créteil ainsi qu’au théâtre de l’Athénée à Paris.

