Et si Le Vaisseau Fantôme était en fait l’opéra le plus énigmatique de Richard Wagner ? On disserte plus volontiers sur les mystères de Parsifal, les symboles du Ring, les racines des Maîtres-Chanteurs de Nuremberg ou les jeux successifs d’ellipses et de dilatation du temps dans Tristan et Isolde que de cette rugueuse légende de capitaine maudit errant sur les flots déchaînés dans l’attente de trouver la femme qui lui offrira la rédemption. Et pourtant ! Rien, dans ce qui est encore une œuvre de jeunesse, ne se livre facilement. De cette musique, qui annonce les chefs-d’œuvre en gestation du compositeur tout en laissant à découvert ce qu’elle doit encore à Weber, à Marschner, mais aussi à Meyerbeer, Halevy et même au bel canto dont on retrouve des traces au détour de quelques cadences, on peut dire qu’elle ne fait que refléter les sinuosités des protagonistes, dont les motivations tendent à nous échapper, et les doubles fonds d’une intrigue dans laquelle on ne cesse de découvrir de nouvelles portes. Ces portes, Marie-Eve Signeyrole a le grand mérite de les ouvrir toutes. Devenu passeur de migrants à la tête d’une fragile embarcation qui prend l’eau de toutes parts et menace de se disloquer dès l’ouverture, le Hollandais promène d’un pas lent son inquiétante silhouette encapuchonnée avant de se confronter à une Senta moins ingénue que dans la tradition, consciente d’entrée de jeu de l’identité de cet homme dont elle a, dans sa petite enfance, partagé l’embarcation. Fusillée par Erik, elle finit blottie contre le corps du Hollandais (qui était peut-être son père, se dit-on en se souvenant de la disparition d’un enfant dans le naufrage présenté en lever de rideau) dont Daland se résout à endosser le long manteau : un nouveau cycle de sept ans commence, et qu’il embarque un autre protagoniste n’entamera en rien son cours régulier et impitoyable. Bien sûr, une telle lecture, où le fait divers embrasse tour à tour le symbolique et le politique, n’évite pas toujours les pièges de la confusion, mais force est de constater qu’elle s’impose : par une esthétique d’abord, parfaitement maîtrisée dans ses moindres détails, de cette eau noire qui stagne sur la scène et flétrit chanteurs et figurants à ces vidéos tournées en direct avec une réelle virtuosité ; par un intense engagement ensuite, qui ne néglige aucune scène – ni aucun personnage.
Simples silhouettes le plus souvent, Mary et le Pilote sont ainsi de vraies incarnations, elle tout à la fois vigie et maîtresse de Daland, lui plus ambigu et cruel qu’à l’accoutumée – tant mieux pour Héloïse Mas, d’une grande tenue scénique et vocale, et pour Julian Hubbard, sonore mais quelque peu gêné dans ses sauts d’octave. Rôle ingrat s’il en est, Erik prend un nouveau relief dans la composition colérique qu’en offre Robert Lewis, impeccable de projection et d’intonation. A l’inverse, on serait disposé à prêter des circonstances atténuantes à l’affreux Daland, tant Grigory Shkarupa sait en faire un brave type dépassé par les événements et, bientôt, broyé à son tour par les océans. On applaudit, surtout, la chaleur naturelle de son timbre – tout en regrettant que son allemand soit parfois embrouillé. Senta trouve en Silja Aalto une figure plus attachante encore, frondeuse à force de souffrance rentrée, et prête à accepter ce que le destin veut lui faire endurer. Et surtout quelle voix idéale, pour dessiner une héroïne à la fois juvénile et désabusée ! Tout ravit : les teintes adamantines du timbre, la maîtrise de la projection, la précision des attaques de sa ballade, le déploiement de la ligne dans son grand duo avec le Hollandais… Et ce dernier réussit incontestablement à Alexandre Duhamel. Le baryton français aurait pu se satisfaire de sa voix noire et de son imposante stature pour assurer sa prise de rôle – c’eût été déjà beaucoup. Mais il fait mieux, laissant entrevoir les fissures qui entaillent le marbre, trouvant, dans le creux même de sa voix, les couleurs qui nous font saisir toutes les meurtrissures de son personnage.
Ben Glassberg sait probablement déjà qu’il sera regretté quand il quittera, à la fin de la saison, les musiciens et le public de Rouen. Cette soirée ne fera rien pour consoler tous ceux que son départ attriste : nerveuse mais équilibrée, à la recherche de l’effet expressif de chaque scène sans sacrifier ni le rythme d’ensemble ni bien entendu les voix, sa direction donne à l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen toutes les raisons de se dépasser – il en va de même pour les choristes d’Accentus, qui gardent leur homogénéité même quand ils chantent tout en pataugeant dans l’eau ou en faisant de la corde à sauter (les fileuses au début du II !). On regrettera d’autant plus qu’au troisième acte, les voix de l’équipage du Hollandais nous parviennent via des haut-parleurs. Problème d’effectif ou choix de la metteuse en scène, qui en a profité pour rajouter des souffleries et des grincements de haubans dans la tempête ? Avec ces chanteurs et cet orchestre, il n’y a pourtant pas besoin de bruitages pour avoir du théâtre !



