Ciofi, seule au monde

I Capuleti ed I Montecchi - Liège

Par Philippe Ponthir | dim 31 Janvier 2010 | Imprimer
Vincenzo BELLINI (1801-1835)
 
I Capuleti ed I Montecchi
Tragedia lirica en deux actes. Livret de Felice Romani.
Créé au Teatro La Fenice, Venise, le 11 mars 1830.
 
 
Mise en scène, Maria Cristina Mazzavillani Muti
 
Giulietta, Patrizia Ciofi
Romeo, Laura Polverelli
Tebaldo, Aldo Caputo
Capellio, Maurizio Lo Piccolo
Lorenzo, Luciano Montanaro
 
Orchestre et Chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie
Direction musicale, Luciano Acocella
 
Palais Opéra de Liège, dimanche 31 janvier 2010 en matinée,

Le rôle de rédacteur n’est pas aisé. Entre volonté de rendre compte de ce qu’il faut bien appeler une modeste soirée et l’envie de ne blesser personne, l’équilibre est ardu. Il s’agit pourtant bien de ce cas de figure auquel nous sommes conviés avec ces Capuleti ed I Montecchi.
 
Shakespeare en trame originelle, c’est dans une collaboration avec Romani que l’on trouvera l’inspiration de Bellini. Romani avait contribué au succès du Giulietta e Romeo de Vaccai considéré comme un modèle supérieur à l’édition bellinienne, au point que le final du Vaccai vint souvent remplacer l’épilogue bellinien (marotte Malibran). Les amants de Vérone composaient un sujet idéal pour l’imaginaire mélodique du Catanais : fin malheureuse d’amours déchirées sur fond de troubles politiques, le scenario était parfait. Tout en recelant de multiples beautés dans ses espaces féminins, Capuleti e I Montecchi ne requiert pas de ses interprètes, les monstrueuses aptitudes dramatiques nécessaires à l’aboutissement de véhicules comme Norma ou Il Pirata. En nos jours de disette, réunir une affiche cohérente, même en faisant confiance à de jeunes chanteurs dotés de jolies voix bien menées, peut être tout à fait envisageable. Dès lors, on s’explique mal le naufrage quasi-total de cette après-midi.
 
On doit sans doute au Maestro Muti1, la venue de madame Muti en tant que metteur en scène… Entendons-nous bien, nous n’avons rien contre les coups de pouce familiaux. Ils sont légions dans le milieu comme partout et à talent égal, pourquoi pas. Malheureusement, l’histoire du chant nous a souvent conduits à de cruelles désillusions. De monsieur Cossotto aux monstrueuses expériences en laboratoire de la fratrie Alagna, les exemples sont légions. Maria Cristina Mazzavillani Muti nous propose sa vision, datée de dix ans, du Festival de Ravenne qu’elle dirige, Festival que son époux a transcendé. On nous dit que madame Muti est prolixe en outil multi médias, nous sommes enclins à le croire. Pourrait-on dès lors lui exposer que depuis l’invention du rétro projecteur tremblotant de chromos désuets, la technologie a connu quelques révolutions en matière d’image ? Peut-on également lui expliquer que le manichéisme politique de Bellini se suffit à lui-même, qu’il est donc inutile de traiter le public en enfant attardé et de se croire obligée de surcharger chaque phrase, d’éléments sensés décoder le propos ? Au-delà d’une rare laideur dans sa vision scénique, madame Muti brille par une absence totale de conduite de ses acteurs. La cerise étant l’aberrante apparition audio, au moyen d’une mauvaise bande son, de quelque voix féminine psalmodiant un mysticisme oriental pour introduire la scène du tombeau… Sœur Marie Keyrouz, priez pour nous. Et madame Muti de penser qu’elle a inventé le fil à couper le beurre… A défaut de génie patronymique, madame Muti aurait été bien inspirée d’adopter envers les partitions dont elle a la responsabilité, le même respect dont a toujours fait montre son légendaire mari. Pauvre Bellini… A cet encombrant fatras, laid et vide, s’ajoutent des éclairages crus, ridicules dont les chœurs en petite voix, font les frais, ainsi que des costumes d’un rare daté. Seule Ciofi se tire de cette embuscade. Mais grâce à Dieu, madame Ciofi jouerait sur des caisses à oranges, qu’elle nous captiverait encore.
Stefano Mazzonis a également réinvité Luciano Acocella. L’époux de Ciofi officiait déjà lors des deux premiers rendez-vous liégeois de Patrizia. On se retrouve une fois encore, devant une baguette attentive à ses chanteurs, mais incapable de conférer quelque ossature à l’œuvre ou terminaison nerveuse au drame. Sa lecture ne dépassera pas l’enchainement des onze numéros que comporte l’œuvre. Il nous faut - une fois encore -, rendre compte de la mauvaise prestation d’un orchestre retombant dans ses pires travers. A sa décharge, la disposition particulièrement étendue de la fosse d’orchestre du Palais Opera, compliquant le rapport visuel avec le chef. Encore faut-il avoir la bonne idée de lever le nez de sa partition … Surréaliste. Faussetés récurrentes, anémie soporifique et monochrome, seuls les pupitres de flûtes toujours rigoureux et de violoncelles en situation, inspireront la clémence. Le sommet est atteint avec le solo instrumental introduisant le Oh quante volte de Giulietta. A ce niveau d’indigence, on ne parle plus de tristesse, mais de colère devant le manque de respect envers une cantatrice entrant en scène et étant déjà Giulietta dans sa souffrance. Cette introduction instrumentale, fausse de part en part, émaillée de prévisibles canards, résume tout ce que Ciofi va devoir affronter pour non seulement mener son rôle à bien, mais également porter l’ensemble de la soirée.
 
D’un entourage vocal, que retenir ? Rien ou peu. Résultat consternant du Lorenzo de Luciano Montanaro. Frate caricatural, tout droit échappé de l’abbaye du Nom de la Rose. Basse indigne à titre individuel et mettant en difficultés, les échanges avec Ciofi. Maurizio Lo Piccolo est un Cappelio monolithique et grossissant, trouvant in fine quelque humanité dans ses derniers échanges avec sa fille. Aldo Caputo, totalement desservi capillairement et vestimentairement par son costumier, tire davantage son épingle du jeu. Les moyens sont modestes, mais le chanteur est intelligent et le musicien tente des contrastes de belle facture. Laura Polverelli, à notre connaissance, pour une prise de rôle de Roméo, déçoit. La mezzo est vocalement méconnaissable. Scéniquement crédible, l’adolescent de Polverelli forme un couple visuel adéquat avec la douce Ciofi. Vocalement, Romeo piège la mezzo par un médium pris en défaut et une extension grave naturelle qu’elle n’a jamais possédé. Prisonnière d’une tessiture trop large et trop grave, la belle italienne est prise à froid dans sa redoutable scène d’entrée. Voix épaissie, opaque, réduite à des coups de butoir pour des notes aigües qui dans Mozart, la trouvent d’ordinaire dans une toute autre liberté. Les duos ne tiennent pas leurs promesses dans leur finition. Seule l’intimité de la scène du tombeau, nous vaudra de réels beaux moments bien tardifs.
Seule, contre tout et tous, plus d’une fois, on murmure  «Pauvre Patrizia». Qu’est-elle venue faire dans cette galère ? Et pourtant, Patrizia Ciofi sera Giulietta, démontrant combien ce type d’emplois de femmes victimes, lui convient. Idéale dans sa tessiture par rapport aux moyens actuels, Ciofi bouleverse une fois encore. Bellini dans ses ombres et ses lumières, un phrasé, un texte, DU CHANT ENFIN ! Torturée, écartelée psychologiquement et physiquement entre son amour filial, sa passion pour Romeo, consciente de l’enjeu politique qu’elle représente, Ciofi étale en toute humilité, un métier de cantatrice et d’actrice confondant au service d’un compositeur. Encore et toujours, une des plus attachantes artistes de sa génération par sa générosité et sa sincérité.
 
Succès d’estime pour tous, chaleureux pour Ciofi. On est loin des tumultes dont Liège à la facile réputation. On sort infiniment triste de la soirée. Tout miser sur une tête d’affiche peut s’avérer aléatoire dans une telle démission des autres métiers. On suivra néanmoins la retransmission internet2, Stefano Mazzonis ayant la bonne idée, après le DVD, d’utiliser désormais les retransmissions visuelles sur internet pour les spectacles à venir.
 
Philippe PONTHIR.
 
1 Riccardo Muti a accepté de diriger dernièrement à Liège un remarquable Don Pasquale de concert qui fit également les beaux soirs de la capitale parisienne.
 2 Lire la brève du 19 janvier 2010