Violetta, Germont et la fanfare

La Traviata - Avenches

Par Benoît Berger | ven 04 Juillet 2008 | Imprimer
Il y a des fois où, submergé par une vague de misanthropie, que l’on ne cherche même pas à cacher, on se prend à rêver d’un opéra sans public. Sans bruit, sans toux, sans commentaires. Sans raclements de gorge. Sans froissement de papier de bonbons. Il y a des fois où l’on se dit que l’être humain a été perverti par la société de consommation : qu’il a pris l’habitude de regarder – je ne parle pas d’écouter – s’époumoner les stars du lyrique sur le petit écran solitaire de son salon ; de mettre dans sa chaîne Hi-fi une galette quelconque et de la commenter, pour lui-même ou pour les autres. Mais voilà, à l’opéra, on n’est pas chez soi !
Il y a des fois où, l’oreille agressé par ses voisins – comment peut-on émettre autant de sons incongrus sur « Dite alla giovine » ? – il arrive que l’on regrette que, témoignant d’un attachement philologique à une partition, un chef puisse ne pas se rendre compte que son orchestre sonne comme… comme quoi d’ailleurs ? Peut-être comme un vieil enregistrement acoustique des années 1910 – le genre où on n’entend que des « cuivres » et une percussion envahissante. Peut-être comme une vieille fanfare du dimanche – celle que l’on imagine, avec un émoi proustien, sous une gloriette repeinte de frais, dans une gentille ville d’eau ou dans une sous-préfecture d’opérette.
Et on se dit que tout cela est bien dommage ; que l’on passe à côté de quelque chose. Qu’avec ses cordes anémiques Graziella Contratto, avec un geste pudique – et toujours on ne peut plus dramatique – tend des voiles souples autour de ses chanteurs ; qu’elle leur laisse toujours la bride légère – quelle discrétion pour laisser Violetta et Alfredo s’alanguir dans leur premier duo. Il y a un automne nostalgique au bout de sa baguette – la si belle valse du prélude ; de l’amour aussi ; de la tendresse toujours et bien des déchirements.
Franchement dommage ! Et d’autant plus, même, que le plateau ferait pleurer les pierres. Peut-être pas forcément Sacca, bon sans plus, chez qui Alfredo n’est pas aussi consubstantiel que Mozart et qui force du coup un peu ses moyens- par ailleurs impressionnants dans ce plein air moins clément que d’autres. Mais Bruson ! Et Ciofi ! Lui, promène sa stature de bon vieillard – 47 ans de carrière, quand même – comme on pu le faire Bruscantini ou Panerai à une autre époque. Malgré l’émail à jamais terni, malgré la fêlure du timbre, malgré quelques phrases un peu courtes, on tient là un grand baryton Verdi – peut-être l’un des derniers – fascinant de projection… et d’humanité.
Ciofi, quant à elle ne déçoit pas – ne saurait décevoir. Chez elle aussi, il y a la fêlure du timbre ; l’aigu parfois douloureux – mais il l’est sans doute plus pour elle que pour nous : tout ce qui fait sa marque de fabrique. Il y a, surtout, tout ce qui est d’une grande artiste : le don de soi, évidemment ; une ascèse aussi, des gestes simples – ah ! la manière de se protéger d’un châle jeté au creux des reins – rien d’histrionique en somme, puisque de cela l’art n’a pas besoin. Il y a une ligne, enfin, un galbe du son, du mot, des maniérismes sans doute – les longues, longues ouvertures dans l’aigu de « Ah forse lui ». Tout ce qui donne les grandes morts qui laissent sans voix.
On en veut, donc, doublement à un public bruyant d’avoir gâché de si beaux moments parce que la production, classicissime – ce n’est pas Visconti mais ce n’est pas, et cela est mieux, du Zeffirelli, donc pas uniquement de l’occupation d’espace surdécoré – valait franchement le détour !
Benoît BERGER