De mieux en mieux

35e International Hans Gabor Belvedere Singing Competition - Le Cap

Par Christophe Rizoud | sam 02 Juillet 2016 | Imprimer

En organisant sa 35e édition à Cape Town, le Belvedere donne une dimension véritablement internationale à ce qui constitue désormais un des concours de chant lyrique les plus prestigieux au monde. Pourquoi l'Afrique du Sud ? Pour plusieurs raisons, la première d'entre elle étant que ce pays représente aujourd'hui un vivier non négligeable de voix. La fin de l'apartheid a ouvert grand les portes d'un art jusqu'alors réservé aux « non colored people ». S'y engouffrent en masse de jeunes chanteurs, formés à la pratique chorale dès le plus jeune âge et désireux de reproduire la sucess story de Pretty Yende, elle-même premier prix du Belvedere en 2009. De fait, l'Artscape Centre Théâtre, qui accueille la compétition, bruit d'une foule mélangée où se côtoient joyeusement jet set locale et supporters des quatre chanteurs sud-africains sélectionnés, décidés à manifester chaque fois que possible leur indéfectible soutien à leurs compatriotes et vraisemblablement amis.

Dans ces conditions, c'est sans surprise que le prix du public revient à Noluvuyiso Mpofu, prima donna du Cape Town Opera où elle fut Madame Cortese (Il viaggio a Reims), Clara (Porgy and Bess), Violetta (La traviata), Maria Stuarda et sera à la rentrée Pamina (Die Zauberflöte) ainsi que Micaëla (Carmen). Cette énumération donne un aperçu de la nature de son soprano, lyrique à la base mais suffisamment agile pour se mesurer à des airs aussi acrobatiques que « Marten aller Arten » (Die Entführung aus dem Serail) en demi-finale et, en finale, « Sempre libera », contre-mi bémol compris. Le médium possède la densité caractéristique des voix sud-africaines, qui n'exclut pas un aigu, voire dans le cas de Noluvuyiso Mpofu un suraigu, précis et brillant. De même, le grave sonne naturellement, de sorte que l'ambitus atteint une longueur suffisamment confortable pour envisager les principaux rôles du répertoire. Soprano à tout chanter ? Peut-être si l'on en juge au caractère parfois mécanique de l'interprétation mais encore faut-il avoir la capacité de surmonter les innombrables difficultés techniques d'écritures virtuoses. Seul, le trille n'est qu'esquissé, comme chez la majorité de ses consœurs. Péché estimé véniel par le jury qui ajoute, au plébiscite du public, un deuxième prix que nous ne lui aurions pas forcément concédé.


Noluvuyiso Mpofu © Kim Stevens, limelightphotography.capetown

Au sein d'un millésime d'un niveau supérieur à celui – déjà satisfaisant – des années précédentes, d'autres candidats nous paraissaient en effet mériter tout autant de figurer au palmarès. Selene Zanetti, par exemple, soprano italienne au timbre soyeux, offrant en demi-finale dans l'air d'Amelia, extrait de Simon Boccanegra, comme en finale dans la romance de Rusalka, un chant délicatement ouvragé avec des notes filées de toute beauté. A défaut, le jury de la presse internationale – dont nous faisions partie – lui a attribué son prix. Ou encore, Oksana Sekerina, la voix la plus envoûtante de la compétition, étirant « Dove sono » en un long ruban de velours, malheureusement disqualifiée par une placidité qui n'est pas tant vocale que gestuelle. Qui d'autre ? Juliette Aleksanyan, soprano arménienne âgée de 20 ans seulement, éclairant la demi-finale d'un « Ach, Ich fühl's » (Die Zauberflöte) tout de pureté et de souffle tenu, moins convaincante deux jours après dans la valse de Juliette (Gounod) – le trille encore – mais agile cependant, et auréolée d'une fraicheur qui donne au personnage toute sa vérité. Et aussi Jomante Slezaite, soprano lituanienne surprenante en demi-finale dans l'air de Salomé (Herodiade de Massenet), déjouant les pièges de la langue française, rivalisant d'intentions et d'inflexions mais hélas fourvoyée en finale dans un « Come scoglio » (Cosi fan tutte) inadapté à sa vocalité, abordé impérieusement, telle Lady Macbeth décidant d'un nouveau crime alors qu'il s'agit de Fiordiligi en proie à la tourmente des sentiments. Puis, Raehann Bryce-Davis, récompensée par un troisième prix, Eboli en mal d'impact lors de l'épreuve finale quand l'air de Sapho en demi-finale, laissait présager la récompense suprême car habité d'une voix large et longue, campée sur un médium altier auquel rien ne semblait pouvoir résister. Svletana Moskalenko également, dont le soprano souvent métallique est racheté par une technique imparable à laquelle ne fait défaut qu'un surcroît de tempérament. Ou pourquoi pas, Ko Byung Jun ? Le baryton sud-coréen nous avait paru hors de propos en demi-finale dans l'air de Ford, extrait de Falstaff, empêtré dans les passages parlando, outré sinon. La violence, en finale, d'un « Nemico della patria » (Andrea Chénier), contrôlé dans chacun de ses excès, estomaque. Comment enfin ne pas s'attarder sur le premier prix de cette 35e édition, Nicholas Brownlee – rien à voir avec Lawrence, si ce n'est la nationalité américaine. Le baryton-basse proposait en demi-finale une interprétation nerveuse de « Schweig, damit dich niemand warnt » (Der Freischütz), secouée d'accents fauve et mouillée de bave noirâtre. L'air de Banquo, en finale, nous a semblé intervenir un peu tôt dans un parcours qui doit aujourd'hui s'attarder davantage sur la case Mozart. Mais comme deux jours auparavant, quel souci de la ligne, quelles couleurs et quelle énergie déployée au service de l'incarnation !


 Nicholas Brownlee © Kim Stevens, limelightphotography.capetown

Les autres candidats procurent moins de satisfaction. « Non mi dir », l'air de Donna Anna dans Don Giovanni confirme le défaut d'imagination de Valentina Teresa Mastrangelo dont le timbre ambigu, entre mezzo-soprano et soprano, convenait mieux en demi-finale à Elisabetta, Regina d'Inghilterra. Hyungseok Lee se débat d'une voix égale dans « Pourquoi me réveiller » (Werther) avec une prononciation phonétique du français et des intonations approximatives. Sophia Theodorides propose un « Durch Zärtlichkeit » anesthésié par trop de technique. Caroline Nkwe, dont « Come scoglio » avait fait forte impression en demi-finale par sa gestion habile des sauts de registre, s'embourbe dans « Je dis que rien ne m'épouvante » (Carmen). Larissa Alice Wissel, déjà insuffisante en demi-finale dans l'air des bijoux (Faust) – le trille une fois encore – propose en finale une Donna Anna furieuse, tout d'un bloc, quand la fille du commandeur voudrait plus d'ambiguïté. Lukhanyo Moyake et Siphamandla Yakupa enfin, les valeureux mariés du Belvedere, repartent tous les deux les mains vides, lui désavantagé par un chant exempt de nuances, elle affectée d'un vibrato pénalisant dans l'air de Louise.

A la tête du Cape Town Philharmonic Orchestra, Kamal Khan se montre d'abord d'une lourdeur prudente qui s'avère le revers de l'attention portée aux chanteurs. Plus que la polonaise d'Eugene Onéguine en début de soirée, l'ouverture de Nabucco, avant l'annonce des résultats, laisse entrevoir combien ce geste, apparemment agité, sait galvaniser les forces en présence. L'année prochaine, le Belvedere devrait retrouver ce qui lui tient lieu désormais de quartier général : Amsterdam. Souhaitons que la compétition se maintienne à ce niveau haletant de qualité. 

1er prix : NICHOLAS BROWNLEE, Bass-Baritone, USA
2e prix : NOLUVUYISO MPOFU, Soprano, South Africa
3e prix : RAEHANN BRYCE-DAVIS, Mezzo-Soprano, USA
Prix de l'International Media-Jury: SELENE ZANETTI, Soprano, Italy
Prix du public : NOLUVUYISO MPOFU, Soprano, South Africa
 
Prix spéciaux
  • Prix Hans Gabor : Byung Jun Ko, Baritone, Korea South
  • Prix spécial attribué par Margaretha Deysel : Noluvuyiso Mpofu, Soprano, South Africa
  • Will Keune Prize : Julietta Aleksanyan, Soprano, Armen
Engagements :
  • Gran Teatre del Liceu Barcelona: Jomante Slezaite, Soprano, Lithuania
  • Theater Erfurt, Nicholas Brownlee, Bass-Bartione, USA
  • Gauteng Opera, Mandla Mndebele, Baritone, South Africa
  • Israeli Opera Tel Aviv, Nicholas Brownlee, Bass-Bartione, USA
 
Live streaming disponoble sur www.capetownconcerthall.com puis sur Youtube.
 

 

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