L’expression monstre sacré est particulièrement galvaudée et on la ressort à chaque anniversaire, ou plutôt, plus tristement, dans les nécrologies plus souvent qu’à son tour.
Mais si l’on parle de Riccardo Muti, chef d’orchestre, alors évidemment, le débat est vite clos : monstre sacré, lo è senz’altro.
D’aucuns diront peut-être qu’il est même un sacré monstre, en raison de son niveau d’exigence et de sa sévérité avec les musiciens auxquels il est de notoriété publique qu’il impose une discipline drastique dans un respect presque religieux de ce qui est écrit ; sans parler de ses relations avec les administrations et autres surintendances d’orchestres et de maisons d’opéras. Il a claqué des portes, s’est fâché avec tel ou tel chanteur ou musicien, a fait la leçon publique à des puissants sans que sa baguette tremble. Son nez d’aigle volontiers porté haut a toisé plus d’un récalcitrant et la comparaison avec le dictatorial Toscanini n’est pas pour lui déplaire. Il paraîtra à certains d’une intolérable suffisance, d’un orgueil démesuré et d’une rigidité qui n’est plus de mise. Pour d’autres, il sera le conservateur indécrottable voire nationaliste, chantre d’une « italianità » répétée toujours et partout comme une sorte de nostalgie du monde d’hier. Peut-être le dira-t-on trop élitiste, trop déconnecté. Sans doute attaquera-t-on sa conception de la direction, trop lourde pour ceux-ci ; trop datée pour ceux-là ; trop corsetée pour d’autres. Et puis vous aurez les inévitables comparateurs qui viendront opposer l’héritier de l’autocrate Toscanini et le démocrate Abbado, de huit ans son aîné, comme pour comparer le feu et l’eau et créer des tifosi de l’un face aux tifosi de l’autre avec ce petit supplément d’italianità, justement, consistant à rappeler l’air de rien que le premier est né à Naples et l’autre à Milan et que donc tout est dit ! L’imperium intuitif d’un côté et la sagesse intellectuelle de l’autre. Deux ennemis irréconciliables, forcément.
Eh bien non. Car Muti, c’est un peu de tout cela et beaucoup d’autres choses. C’est un Napolitain pugliese de Molfetta qui vit à Ravenne et qui a précisément une grande estime pour Claudio Abbado. C’est un musicien du monde qui le court depuis plus de 60 ans. Au-delà de l’italianità, qu’il chérit parce qu’elle est dans son sang, c’est bien d’abord et uniquement de la Culture dont ce merveilleux interprète de Cherubini, Schubert, Haydn ou Tchaïkovski parmi tant d’autres, parle devant tous, inlassablement et avec la même passion. De la culture et de son apport à l’humanité, à la paix, à l’harmonie ; du crime que constitue sa relégation à ce qui n’est pas essentiel, à ce qui la ferait passer de la nourriture spirituelle à un loisir banal. Car ce chef « à l’ancienne », perfectionniste, vissé au texte et à la discipline hiératique respecte profondément les musiciens qui sont les premiers messagers de l’œuvre qu’ils interprètent avec lui. Prima la musica, a-t-il écrit paraphrasant Mozart : eux avec lui et lui avec eux doivent tout donner pour respecter la partition et la porter au plus haut, comme un contrat moral, artistique, spirituel même, entre musiciens. Cela crée des tensions et des ruptures depuis toujours, mais cela a aussi produit des partenariats fantastiques avec des institutions réputées elles-mêmes très exigeantes avec les chefs ou très frondeuses, de Vienne à Milan, en passant par Chicago et bien sûr Paris où l’Orchestre national de France vient de l’honorer. Et cela a donné des interprétations pour l’éternité avec des pépites brulantes au sein d’une abondante discographie. Pour Muti, point de culte aux artistes, si brillants soient-ils, pas plus aux chanteurs qu’aux metteurs en scène : seul l’ensemble compte et il ne peut être qu’au service de l’œuvre. Et peu importe d’ailleurs si ce n’est pas celle qu’on attend : pour sa première fois à l’Opéra national de Paris, tout le monde espérait un Verdi plein de tonnerres, d’éclairs et de lumière. Muti a choisi le rarissime (et peu dramatique) Demofoonte de Jommelli avec son propre orchestre des Jeunes Luigi Cherubini en hommage à la tradition lyrique napolitaine, s’attirant bien des critiques. Ma ch’importa ?
S’il faut cent fois mettre l’ouvrage sur le métier, eh bien on travaille ; on crée -des orchestres s’il le faut- ; on transmet aux jeunes générations ; on va à la rencontre des festivals et des bande qui lui sont chères comme elles l’étaient à Verdi ; on dirige des chorales d’amateurs dans des gymnases ou des prisons comme dans ce Va pensiero qui symbolise tant de choses pour cet éternel amoureux de Verdi. Finalement, bien plus que l’orgueil, ou le conservatisme, le mot qui caractérise le plus le « maestrissimo », c’est peut-être le mot respect.
Alors respect pour Riccardo Muti, qui a aujourd’hui 85 ans et qui paraît tellement in gamba qu’il donne corps à cette anecdote qu’il a racontée à propos de Vittorio Gui, autre chef de l’italianità et à propos de l’humilité qu’implique la fonction de chef d’orchestre en dehors de tous les profils d’aigle impérieux : « J’ai pensé à Vittorio Gui qui, vers les 90 ans [et considérant son âge après près de 70 ans de carrière], disait : « dommage, juste au moment où j’étais en train d’apprendre ce que signifie diriger un orchestre »… »
Tanti auguri, Maestro. Et merci.


