La « légende dramatique », régulièrement détournée sous forme d’opéra (1) trouve ici une illustration visuelle convaincante. Sur le fond de l’immense scène, comme sur les côtés, de belles projections animées, correspondant idéalement aux didascalies de la partition, permettent à l’auditeur de se plonger dans l’action. Le réalisateur, anonyme, aurait pleinement mérité d’être mentionné dans le programme.
Les moyens requis par la partition sont considérables (2). Ce n’est pas tant la démesure que l’usage le plus juste fait de chaque instrument, de leur subtile association, de chaque pupitre, qui caractérise La Damnation de Faust. L’alto solo, le cor anglais-hautbois – on connaît l’affection que leur portait le compositeur –, les trois flûtes, la petite harmonie, les cuivres, et bien entendu les cordes, sans omettre les nombreuses percussions, l’orchestre sera un régal quasi constant. La Marche hongroise réjouit par son énergie, son articulation et ses couleurs. Le tempo rapide, bienvenu, adopté à son début, va insensiblement perdre de sa vigueur, s’essouffler, mais les musiciens n’en seront pas responsables… Le Menuet des follets, la Danse des sylphes seront de belle tenue. La fluidité des transitions n’appelle que des éloges, comme l’accompagnement des nombreux dialogues.
Pas moins de cent-vingt choristes ont pris place sur les gradins de fond de scène. Même si fédérer autour du chœur Spirito des chanteurs issus de nombreuses formations régionales fait partie de l’ADN du festival, l’énumération des formations participantes (3) engendrait d’abord une certaine perplexité : comment l’amalgame allait-il fonctionner ? Le travail de Thibaut Louppe, fondé sur une expérience acquise de longue date, a porté ses fruits : le chœur s’est hissé à un niveau d’exception, rivalisant sans peine avec les formations professionnelles les plus prestigieuses. Homogène, puissant, articulé, dès la Ronde des paysans… Le Chœur des buveurs, la fugue sur l’Amen, dionysiaque et blasphématoire… il faudrait tout énumérer tant le plaisir est réel à chacune de ses interventions. Mentionnons l’excellence des hommes, souvent seuls et divisés, non seulement à quatre voix, mais aussi en deux chœurs distincts et éloignés. Faute d’avoir réuni « 200 à 300 enfants » comme le rêvait Berlioz (était-ce réaliste ?), le Chœur des esprits célestes sur lequel s’achève La Damnation de Faust est un moment où les voix féminines nous ravissent.
Les solistes appellent quelques réserves, malheureusement, donnant trop souvent l’impression de personnalités réunies pour la circonstance plutôt que celle d’une équipe complice.
Commençons par oublier le gentil Brander, sous-dimensionné faute de moyens appropriés, confié à Arthur Dougha, dont la voix (projection, truculence) n’a pas encore la puissance requise pour l’espace du concert. Ambroisine Bré, appréciée par ailleurs, nous vaut une Marguerite gracieuse, sensuelle, mais à laquelle la plénitude vocale fait aussi défaut. On cherche la poésie et le mystère de la Chanson gothique du roi de Thulé, mais la Romance (« D’amour, l’ardente flamme ») vaut pour le beau cor anglais autant que pour le chant, animé, juste, touchant.
Le Faust de Jérémie Schütz, dont le français porte la marque de ses origines germaniques, a l’émission vaillante, forte. La projection quasi constante (ainsi, le Chant de la fête de Pâques mériterait davantage de nuances, d’égalité de soutien) ne contribue pas à rendre le personnage crédible.
A sa différence, la prononciation altérée que prête Alexandre Roslavets à Méphisto dérange moins, voire participe à l’étrangeté du personnage maléfique et roublard. Son incarnation, physiquement magistrale, est d’une intelligence vocale constante. Les moyens sont au rendez-vous et la caractérisation réussie, d’un tempérament de feu. Le duo, auquel il se joint à la fin de la troisième partie, demeure superficiel, inabouti, traduisant les faiblesses de la distribution.
Le geste de Mathieu Herzog est ample, sa direction sait se faire caressante comme bondissante, toujours attentive à chacun. Cependant, des moments de grâce voisinent parfois avec une lecture dépourvue de poésie comme de passion. Le lyrisme, la souplesse sont à chercher à l’orchestre et dans les chœurs.
Une très bonne soirée, malgré les déceptions, liées pour l’essentiel à une distribution hasardeuse, et une direction inégale. Après la romance de Marguerite, et une Invocation à la nature insipide, la quatrième partie nous enthousiasmera pour sa course à l’abîme, son Pandaemonium et son apothéose de Marguerite. Les chœurs et l’orchestre, qui auront rallié tous les suffrages, n’auront pas suffi à notre entier bonheur.
(1) depuis 1893 où Raoul Gunsbourg osait cette adaptation, un an après avoir été nommé à Monte-Carlo par Albert 1er.
(2) 3 flûtes, dont 2 jouant du piccolo, 2 hautbois (dont un jouant le cor anglais), 3 clarinettes, dont une basse, 4 bassons, 4 cors, 2 trompettes, 2 cornets à pistons, 3 trombones, 2 tubas, 2 harpes, de nombreuses percussions (confiées ici à 3 percussionnistes), les cordes abondantes (ce soir, approximativement 14 violons I, 12 violons II, 8 altos, 8 violoncelles, 5 contrebasses.) (3) Le Jeune Chœur de Lyon, le Jeune Chœur d’Auvergne, la Maîtrise de la cathédrale de Lyon, le Canterel de Lyon, le chœur Inspirations, l’Ensemble Imero, le Chœur régional d’Auvergne, le Conservatoire régional de Lyon et de Grenoble.
