On attendait Andrè Shuen, mais il s’est désisté pour raisons de santé, sans doute accablé de fatigue après avoir enfilé cinq représentations de Cosi fan Tutte à Salzbourg, et préfèrant se ménager pour pouvoir assurer la sixième le 29 août prochain. Entretemps, il était prévu qu’il fasse un saut ici à Schwarzenberg pour chanter la Belle Maguelone, ce sera pour une autre fois.
Face à des imprévus de la sorte, les responsables des Schubertiades ont eu la bonne surprise de pouvoir compter sur la présence sur place de Konstantin Krimmel, tout juste remis de son immense succès du concert de samedi soir, qui a accepté de prolonger son séjour à Schwarzenberg, et qui par chance était en passe d’inscrire ce cycle à son répertoire. Voilà notre baryton plongé pour 36 heures dans un travail intense avec le pianiste Daniel Heide, en ayant bien soin de ne pas fatiguer la voix ! Quelques heures pour revoir les textes, choisir les tempi, se mettre d’accord sur quelques intentions, et advienne que pourra !
Eh bien, ce qu’il advint n’était pas mal du tout. Bien sûr, il plonge beaucoup le nez dans la partition, on ne va pas lui en tenir rigueur ; bien sûr, le travail de musique de chambre avec le pianiste n’est pas complètement abouti, et si on le compare avec la prestation de l’avant-veille avec Ammiel Bushakevitz on mesure tout l’avantage qu’on peut retirer d’une collaboration régulière et au long cours entre un chanteur et son pianiste, qu’on ne retrouve pas avec entre des partenaires de circonstance, comme ici. Mais l’expression des textes, la diversité des couleurs, et bien entendu les qualités exceptionnelles de la voix sont bien présentes, et on s’en délecte.
Nous en avons largement rendu compte il y a quelques jours, et ne reviendrons donc pas sur les grandes qualités vocales, ni sur le sens narratif très développé de Krimmel. Il démontre qu’il peut aussi traiter le style propre de chaque compositeur de façon différenciée, et donner à la musique de Brahms le lyrisme à la fois un peu âpre, cuivré, chaudement romantique et ici passablement épique qui est le sien.
Krimmel choisit de donner non seulement l’intégralité des mélodies du cycle, mais aussi le texte parlé qui les relie entre elles, et qui aide beaucoup à la compréhension du cycle, Brahms n’ayant mis en musique que des extraits des poèmes de Tieck, qui à eux seuls ne permettent pas d’appréhender un récit suivi. Et c’est un vrai plaisir d’entendre aussi la voix parlée du chanteur, aussi généreuse et profonde que sa voix chantée, qu’il module d’ailleurs à peu près de la même façon pour émailler son récit de couleurs variées, toujours fort à propos.
Alors que cela ne parait pas nécessaire, les parties récitées (mais elles seules !) font l’objet d’une légère amplification électro-acoustique. Or la transition entre le texte parlé et le texte chanté est parfois très rapide, il arrive que le piano prélude déjà alors que le texte n’est pas terminé, ce qui entraîne des petites ruptures de ton entre parties amplifiées et parties acoustiques, pas toujours heureuses. A ce détail près, le déroulé narratif de l’œuvre est parfaitement rendu, avec tendresse, avec humour, et l’auditeur peut suivre dans le détail l’aventure des jeunes amoureux, depuis leur rencontre, leur fuite dans la clandestinité, leur séparation accidentelle, la longue attente de Maguelone, la vie tumultueuse de Pierre, et enfin leurs retrouvailles, tout est bien qui finit bien !
Ainsi donné avec les textes, le cycle prend l’allure d’un mélodrame romantico-médiéval, que Krimmel interprète, s’identifiant naturellement au personnage de Peter, avec un mélange d’humour, lorsque les situations décrites sont par trop caricaturales, de tendresse pour ses personnages, bien identifiables car il associe à chacun une voix différente, et une grande humanité pour les faiblesses des hommes (dans ce récit-ci, les femmes sont plus vertueuses…).
Il termine son récital sans aucune fatigue, visiblement soulagé d’avoir relevé le défi avec succès, offrant en bis un Mondnacht de Schumann, parfaitement à propos alors que dehors la lune luit déjà au-dessus du sommet des montagnes.