Voici la scène telle qu’habituellement décrite : le ténor donne un récital privé dans les salons d’une riche mécène new-yorkaise. Le concert terminé, Luciano se laisse tomber dans un large fauteuil. Il sent alors, quelque part dans les profondeurs de son arrière-train, un mouvement inhabituel. Il se relève péniblement et découvre avec épouvante qu’il vient d’écraser le chien de la maîtresse de maison — un chihuahua (Canis lupus familiaris), un ratier de Prague (Canis lupus familiaris), un spitz nain (Canis lupus familiaris) ou peut-être un pékinois (Canis lupus familiaris) : la taxonomie, avec un remarquable manque d’imagination, range tout ce petit monde sous le même nom que le dogue allemand.
Pavarotti appelle son entourage à la rescousse. Plutôt que d’avouer l’accident, ses proches dissimulent le cadavre derrière des rideaux. La chute varie peu selon les versions, mais quelques jours plus tard, la pauvre dame cherche toujours son chien.

Tout, bien sûr, indique que cette histoire est fausse. Elle a pourtant été racontée très sérieusement par un journaliste italien attaché à un quotidien des plus respectés. Il affirmait la tenir d’un proche de Pavarotti et invitait même un confrère, qui devait bientôt rencontrer cet homme, à recouper les faits. Peut-être préparait-il une plaisanterie de très mauvais goût et imaginait-il déjà la tête du témoin lorsqu’on lui demanderait, avec toutes les précautions du métier, si le grand Luciano avait réellement étouffé un pékinois sous ses chères fesses.
Mais le journaliste paraissait sincère. Il avait probablement recueilli l’histoire dans le petit monde de l’opéra, où elle avait dû circuler assez longtemps pour que la répétition lui donne la consistance d’un souvenir. Elle était trop horrible pour être vraie, mais trop belle pour ne pas être racontée. Les Italiens disposent pour ce genre de cas d’une formule parfaite : Se non è vero, è ben trovato. Si ce n’est pas vrai, c’est du moins bien trouvé. Un mensonge n’a parfois d’autre vertu que de faire rire. Celui-ci en possède une deuxième : il englobe toute une époque.
Humour de la post dépression
Il en a d’abord la sociologie. Un récital privé, une riche mécène, des salons new-yorkais : le décor semble sortir d’une comédie sophistiquée de Howard Hawks, d’Ernst Lubitsch ou de George Cukor. Dans Les Invités de huit heures, le dîner ne commence véritablement qu’à la fin du film ; tout ce qui importe se produit dans son antichambre. La scène d’un ténor star écrasant le pékinois de la maîtresse de maison aurait très bien pu figurer parmi les incidents qui précèdent l’arrivée des convives à table.
Mais ces salons appartiennent à la comédie sophistiquée tandis que l’accident relève du slapstick : la tarte à la crème, la planche mal fixée, le clou sur lequel on marche et tout ce que le corps peut subir lorsque l’univers décide de lui appliquer la loi de Murphy. Cet humour paraît bête. Il repose pourtant sur une mécanique extrêmement savante, réglée au millimètre, et sur une intuition presque biblique : tout ce qui peut arriver de pire finira par arriver. Buster Keaton n’est jamais très loin du Livre de Job. Dans l’histoire du chien, le fauteuil joue le rôle de la planche descellée et Pavarotti celui du corps que le destin a choisi pour accomplir son œuvre.
Il lui fallait Pavarotti.
Né à Modène, mais indissociable du Metropolitan Opera et devenu l’une des grandes figures publiques de New York, Pavarotti avait cessé d’être seulement un chanteur. Il était devenu un personnage. Son manager, Herbert Breslin, avait compris très tôt la puissance de cette transformation. Le frac, la barbe, le sourire et surtout l’éternel mouchoir blanc composaient une iconographie immédiatement reconnaissable.
Dans les églises, les saints se distinguent par leurs attributs : le gril de saint Laurent, le lion ou le crâne de saint Jérôme. Pour reconnaître Pavarotti, nul besoin de visage. Un frac et un mouchoir suffisent. L’auréole est remplacée par un contre-ut.
Encore fallait-il que Pavarotti consentît à devenir cet archétype. Or il semble y avoir consenti avec une remarquable bonne humeur, y compris lorsque le personnage se construisait autour de son poids. Reste une question impossible à trancher : en plaisantait-il parce qu’il savait que l’autodérision le rendrait sympathique, ou simplement parce que son embonpoint l’amusait réellement ? Était-ce de la stratégie ou de la gaieté ? La réponse repose désormais quelque part dans la conscience éteinte du ténor.
Il voyageait parfois avec son propre cuisinier, ou du moins la légende l’affirme. Il racontait surtout lui-même ses mésaventures avec un sens très sûr de l’effet. Lors d’une représentation de Tosca à l’Opéra de Paris, une chaise jugée trop fragile avait été renforcée pour supporter son poids. Sa partenaire, emportée par la scène, s’était assise sur ses genoux. La chaise s’était effondrée. « On la cherche toujours », concluait Pavarotti devant un public hilare.
Lors d’un autre échange, une spectatrice britannique lui déclara, au nom de toutes les femmes présentes, qu’elles aimaient les hommes imposants, surtout lorsqu’ils possédaient de grandes voix. Pavarotti éclata de rire. Il raconta alors le plus beau compliment qu’on lui eût jamais adressé : un passant l’avait bousculé dans la rue avant de s’excuser en disant qu’il ne l’avait pas vu.
Tout Pavarotti est peut-être là : dans la faculté de prendre ce qui aurait pu être une humiliation et d’en faire une histoire dont il maîtrisait lui-même la chute.
C’est pourquoi, dans les années 1970 ou 1980, le récit du chien pouvait circuler dans les dîners en ville sans être reçu comme particulièrement malveillant. Il s’accordait avec l’image publique que Pavarotti contribuait lui-même à construire. Il appartenait aussi à une époque où la comédie italienne ne s’embarrassait guère de délicatesse. Il suffit de revoir Les Nouveaux Monstres ou Affreux, sales et méchants : les corps, les infirmités et les humiliations y font partie du costume. L’humour italien ne travaille pas toujours dans la dentelle.
Mais les histoires voyagent dans le temps, et le temps les transforme.
Racontée aujourd’hui, la même anecdote susciterait probablement une lecture différente. Elle serait décrite comme grossophobe, cruelle, peut-être même comme une rumeur malveillante. Interrogée sur les premières occurrences du récit, une intelligence artificielle préféra d’ailleurs s’indigner de sa méchanceté plutôt que d’en rechercher l’origine.
Cette réaction n’est pas nécessairement excessive. Elle appartient à l’air du temps — expression qui ne devrait comporter ici aucun jugement. Les années 1930 avaient leur mécanique comique, les années 1970 leur brutalité joyeuse et les années 2020 leur attention aux vulnérabilités. L’évolution de la sensibilité collective a permis de découvrir une victime dans cette histoire : le pauvre et gros Luciano Pavarotti.
La connaissance de sa fin assombrit encore rétrospectivement la plaisanterie. Pavarotti est mort d’un cancer du pancréas, et l’excès de poids figure, parmi d’autres, au nombre des facteurs associés au risque de cette maladie. Cela ne permet évidemment d’établir aucune causalité individuelle. Mais le seul rapprochement suffit à donner à la vieille blague un reflet funèbre. Ce qui passait pour un attribut comique du personnage paraît soudain toucher à la vulnérabilité de l’homme.
La victime a donc changé avec l’époque. Le ténor, autrefois instrument du gag, devient l’objet de l’empathie.
Il demeure pourtant un détail curieux : personne ne pense au chien.
Ni les premiers narrateurs, ni les convives qui répétèrent l’histoire, ni ceux qui la relisent aujourd’hui à la lumière de la grossophobie, ni même l’intelligence artificielle très morale qui s’indigna de la rumeur. Chacun choisit sa victime selon la sensibilité de son temps. Pendant ce temps, le chien occupe toujours exactement la même place dans le récit : il est écrasé sur un fauteuil, puis abandonné derrière des rideaux.
Pourquoi cette remarquable absence d’empathie ?
Sans doute parce que personne n’a jamais vraiment cru à l’existence du chien. Si Pavarotti avait effectivement tué l’animal d’une mécène avant que son entourage n’en dissimule le cadavre, l’affaire aurait laissé davantage qu’une légende de dîner. Dans les années 1970 comme dans les années 1980, et plus encore aujourd’hui, il existe une chose que l’opinion pardonne difficilement à une personnalité publique : avoir tué un chien ou un chat.
Le chien n’est donc pas seulement la victime oubliée de l’histoire, ou sa victime expiatoire. Il en constitue aussi la preuve par l’absurde. Hercule Poirot aurait conclu : « Si personne n’a jamais pleuré Médor, c’est que tout le monde sait pertinemment que Médor n’existe pas ! »
Ce que l’on sait de Médor
La recherche documentaire suivante a été effectuée avec l’assistance de Codex (OpenAI), modèle GPT‑5.6 Sol, conversation du 31 août 2026. Les occurrences signalées ont été vérifiées dans les sources citées.
Aucune occurrence indexée n’attribue directement l’histoire à Pavarotti, malgré des recherches en français, anglais et italien. En revanche, le récit existe presque trait pour trait dans le folklore anglophone sous le nom de The Crushed Dog— « Le Chien écrasé ».
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En 1988, le grand spécialiste des légendes urbaines Jan Harold Brunvand recueille plusieurs versions : un invité s’assied sur le chihuahua de ses hôtes et le tue; dans une variante anglaise, un Écossais écrase précisément un pékinois, puis cache le cadavre dans un seau à charbon. Brunvand précise que la première version qu’on lui avait rapportée circulait déjà oralement dix à quinze ans auparavant, donc dans les années 1970. Article de Jan Harold Brunvand
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En 1980, Tom Robbins utilise le récit dans Still Life with Woodpecker : un prétendant tue le chihuahua adoré de la mère de sa bien-aimée en s’asseyant dessus, puis le dissimule dans un piano. Le roman, devenu un best-seller, a probablement contribué à diffuser la légende. Brunvand en décrit précisément la scène
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Plus extraordinaire encore : la plus ancienne occurrence que j’aie repérée en ligne remonte à 1924. Une critique du film muet Dangerous Money raconte que le personnage joué par Tom Moore s’assied sur un pékinois et commente ensuite l’aspect singulier de sa face. Le motif existait donc onze ans avant la naissance de Pavarotti. Revue Screenland, décembre 1924
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Le récit possède enfin une faculté manifeste à se greffer sur des personnages réels. Dans un hommage publié en 1998 au célèbre philatéliste Robson Lowe, l’auteur évoque comme « apocryphe » l’histoire selon laquelle Lowe aurait écrasé le chihuahua de quelqu’un et fait sortir clandestinement le cadavre avant que sa propriétaire s’en aperçoive. Bulletin de la British West Indies Study Circle, p. 13
La conclusion la plus probable est donc que Pavarotti n’est pas l’origine de l’histoire, mais l’un de ses hôtes successifs. Son embonpoint, son humour et sa célébrité en faisaient un support narratif idéal. Quelqu’un, dans le monde de l’opéra, a vraisemblablement greffé son nom sur une légende déjà ancienne.
