Sur un disque de gomme-laque gravé à Berlin, une voix s’élève dans l’air de la grâce de Robert le diable, et ce qui traverse le souffle du sillon n’est pas une curiosité de musée: c’est un soprano d’une mobilité qu’on n’attendait pas. L’aigu sans effort. Des vocalises qui semblent ne rien coûter. La femme qui chante là s’appelait Emilie Herzog, elle fut Kammersängerin royale de Prusse et appartint pendant vingt et un ans à la troupe de l’Opéra royal de Berlin. Jusqu’à il y a peu, elle était si complètement oubliée que personne, pas même dans le village où elle était née, ne connaissait son nom.
Emilie Herzog en Kammersängerin royale de Prusse, ses décorations portées. Photographie de J. C. Schaarwächter, photographe de la cour, Berlin. Fonds Emilie Herzog, collection R. Knöpfel
Elle vient au monde le 17 décembre 1859 dans la maison d’école d’Ermatingen, au bord du lac de Constance, où son père enseigne et dirige le chœur d’hommes. La famille gagne bientôt Diessenhofen, petite ville murée au bord du Rhin, qu’elle gardera en mémoire toute sa vie: «mes souvenirs tendres et familiers de mes journées d’enfant et d’écolière tiennent à l’image de la vieille petite ville frontière, silencieuse, encore ceinte de ses murs et hérissée de ses tours». À quatorze ans elle tient l’orgue à l’office du dimanche. Elle a l’oreille absolue.
Puis elle apprend le métier de modiste. C’est une profession honorable pour une fille d’instituteur, et cela aurait pu être toute son histoire. À dix-sept ans seulement elle obtient de ses parents une formation de chant, se présente au Conservatoire de Zurich, et s’entend dire qu’elle a une jolie voix aiguë, mais très petite; assez peut-être pour enseigner, pas pour porter une salle.
La phrase mérite d’être retenue, non parce que l’examinateur s’est trompé, mais parce qu’elle montre à quel point la marge était étroite.
Elle débute le 10 septembre 1880 au Théâtre royal de la cour de Munich, dans le rôle du page Urbain des Huguenots. Elle y reste neuf saisons — environ six cent cinquante soirées, plus de cinquante rôles — et devient une favorite du public. En 1889 elle passe à l’Opéra royal Unter den Linden, où elle demeurera jusqu’à ses adieux en 1910.
Sa Reine de la Nuit fait sa réputation. Un critique note en 1898 que la bravoure avec laquelle elle escaladait la tessiture redoutée et dominait les traits les plus périlleux emportait autant l’adhésion que son jeu, traversé d’une passion brûlante, qui faisait d’un rôle habituellement traité comme un simple numéro de concert une véritable figure de théâtre. La remarque est plus instructive qu’il n’y paraît: elle ne chantait pas la Reine de la Nuit, elle la jouait, à une époque où les rôles de colorature passaient volontiers pour des exercices d’acrobatie.
Emilie Herzog en Reine de la Nuit, son rôle emblématique. Atelier Victoria, Berlin. Fonds Emilie Herzog, collection R. Knöpfel
Son répertoire va de Rosine à Gilda, de Micaëla à Isabelle de Robert le diable, d’Olympia à Marie de La fille du régiment. Elle chante à Paris, Vienne, Londres, Bruxelles, Dresde, Moscou et Saint-Pétersbourg. En mai 1896 elle participe aux fêtes du couronnement de Nicolas II. Les distinctions s’accumulent — Mecklembourg-Schwerin en 1895, Bavière en 1902, Anhalt en 1904, Saxe-Cobourg et Gotha en 1905, et en janvier 1906 la croix d’argent du mérite décernée par l’impératrice Auguste-Victoria. En 1900 elle est nommée Kammersängerin royale de Prusse.
En 1890 elle épouse Heinrich Welti, musicologue et critique musical. Ce qui rend ce mariage remarquable pour l’époque n’est pas qu’il fut heureux, mais la façon dont il était organisé: c’est elle qui gagnait l’argent du ménage. Il montait ses tournées de récitals en Allemagne et en Suisse, conçut avec elle une série de «soirées de lied historiques», et éleva leur fille Eva, née en février 1896 — les agendas montrent que la mère chantait encore en janvier, au terme de sa grossesse, et qu’elle était à Moscou en mai.
Welti tenait aussi les comptes. Dans trois agendas reliés de cuir il a consigné chacune des apparitions de sa femme, de 1880 à 1910, sans interruption: date, lieu, œuvre, rôle. Pour une chanteuse de cette génération, une telle source est presque sans équivalent — on peut reconstituer une carrière soir après soir. Plus de quatre mille.
Les compositeurs la recherchaient. Son fonds conserve les deux cahiers des Sechs Lieder op. 19 de Richard Strauss portant une dédicace à son nom, des partitions manuscrites signées Pfitzner et Humperdinck, et un exemplaire du Knaben Wunderhorn de Mahler avec une dédicace à l’encre.
Le 6 février 1910 elle fait ses adieux au public suisse à Zurich, en Marie de La fille du régiment. Le 1er juin de la même année elle paraît pour la dernière fois dans un opéra. Elle s’installe à Aarburg et dirige jusqu’en 1922 des classes de maître au Conservatoire de Zurich — l’établissement même qui, trois décennies plus tôt, avait douté de sa voix. La Première Guerre mondiale l’atteint durement: elle donne une large part de sa pension allemande aux soldats du front et vend les bijoux reçus de la cour de Russie au profit de la Croix-Rouge. Elle meurt à Aarburg le 16 septembre 1923, trois mois avant son soixante-quatrième anniversaire.
Emilie Herzog en Marie de La fille du régiment, le rôle de ses adieux au public suisse, Zurich, 6 février 1910. Otto Becker & Maass, Berlin. Fonds Emilie Herzog, collection R. Knöpfel
Puis plus rien. Aucune reprise, aucune rue, aucune plaque. Il n’y a pas à cela une cause unique mais plusieurs: la guerre, qui détruisit le monde où elle avait été célèbre; son attachement à une Allemagne qui, après 1918, n’avait pas bonne presse en Suisse; le fait qu’aucune création ne vint attacher son nom à une œuvre. Et surtout, que les chanteuses de sa génération ont bien plus mal survécu dans la mémoire que leurs collègues masculins.
En 2023, le chanteur et conservateur thurgovien Reto Knöpfel a retrouvé, chez une arrière-petite-fille, l’intégralité de son fonds: décorations, correspondance, albums de disques, une robe de dentelle, une broche offerte par l’empereur, une carte d’Europe où elle avait souligné en rouge les villes où elle avait chanté — et les trois agendas.
Il a du même coup supprimé la plus belle ligne de sa propre découverte. Presque tous les dictionnaires attribuaient à Emilie Herzog une carrière au Metropolitan Opera. Les archives du Met ne contiennent aucune Emilie Herzog; elles contiennent une Jeannette Herzog, qui y parut une seule fois, le 24 novembre 1904, en fille-fleur de Parsifal. De cette confusion de noms, un siècle de répertoires a fabriqué une carrière américaine.
Elle n’avait pas besoin d’un début au Met. Qu’il ait fallu lui en inventer un pour qu’elle sonne assez importante est peut-être le commentaire le plus exact sur son effacement.
Emilie Herzog dans un rôle non identifié, Berlin. Atelier Victoria. Fonds Emilie Herzog, collection R. Knöpfel — Si un lecteur reconnaît le costume, l’auteur et le conservateur seraient heureux de le savoir.
Reste la voix. Quinze matrices sont documentées, gravées entre décembre 1904 et juin 1907 à Berlin et à Vienne pour G&T, Columbia et sur cylindres Edison; plusieurs sont librement accessibles. Il existe aussi un film: un Tonbild de 1908 où on la voit chanter le duo de Nedda de Paillasse avec le baryton Baptist Hoffmann, synchronisé sur un disque Gramophone. Elle est l’une des rares chanteuses de sa génération que l’on puisse à la fois voir et entendre.
«La gamme quotidienne», disait-elle, «est la seule montée sûre vers la maîtrise du chant.» Cent vingt ans après les premiers enregistrements, cela ressemble à une définition très suisse de la gloire.
Stephan Lendi
(Stephan Lendi est journaliste indépendant en Suisse).

