Créé à Paris en 1787 sur un livret de Beaumarchais, Tarare est, avec Les Danaïdes et Les Horaces, l’un des trois opéras que Salieri a composés pour la scène française. Malgré le grand succès de sa création, cette tragédie lyrique n’a été reprise que deux fois depuis : à Schwetzingen en 1988, puis à Strasbourg en 1991. Au disque, l’ouvrage a heureusement trouvé en Christophe Rousset un défenseur acharné, à qui l’on doit un très bel enregistrement. Pour son ouverture de saison, l’Opéra Royal de Versailles offre une précieuse rareté, à défaut d’une véritable résurrection, en réunissant ses forces vives autour d’un plateau vocal et scénique d’habitués.
Comment monter aujourd’hui une œuvre dont le livret, brillant et un rien rocambolesque, affiche une audace plus feutrée que révolutionnaire ? Jean-Romain Vesperini répond en transformant le prologue en expérience : les génies du feu et de la nature y distribuent les rangs sociaux, puis regardent l’usage qu’en font les personnages. D’où une structure unique de verre et de métal doré, conçue comme un « vivarium » où les chanteurs sont scrutés, et dont les parois, telles une lanterne magique, laissent passer les belles projections d’Étienne Guiol, qui débordent jusque dans la salle. Quant au cadre oriental, le metteur en scène le veut composite, de la Perse antique aux années 1930, afin d’en tirer un espace de pensée où la question de Beaumarchais, la naissance ou le mérite, reste entière. Le décor de Bruno de Lavenère, au sol-miroir, se renouvelle à chaque tableau, tandis que Christophe Chaupin l’éclaire avec finesse. Les costumes d’Alain Blanchot assument enfin une opulence de music-hall rêvé, bien plus à propos qu’une turquerie illustrative face à l’extravagance de l’intrigue.
Le pari est tenu : Jean-Romain Vesperini n’impose aucun concept, il puise ses idées au plus profond du livret. Il en résulte une clarté exemplaire : même le spectateur qui découvre l’ouvrage saisit sans peine le fil du drame. Le metteur en scène sait s’effacer derrière son propos, qu’il laisse affleurer sans le souligner, et s’en remet à la dramaturgie de Beaumarchais plutôt qu’à l’effet. Cette retenue sert la déclamation, capitale dans un opéra où le texte prime : les mouvements laissent respirer les chanteurs, ceux du chœur sont millimétrés, et l’équilibre entre passages tragiques, pris au sérieux, et ressorts comiques est subtilement ménagé. Tout juste regrettera-t-on quelques chorégraphies superflues.
Tous les solistes se distinguent par une diction soignée, un réel investissement et une délicatesse dans l’ornementation. Dans le rôle-titre, créé par Étienne Lainez, futur premier Licinius de La Vestale (1807), Reinoud Van Mechelen est une nouvelle fois remarquable : timbre lumineux, style français impeccable. Il sait donner toute leur tendresse aux pages intimes, comme « Astasie est une déesse », tout en déployant, quand il le faut, une franche vaillance (« Qui veut la gloire »). Aussi convaincante au jeu qu’au chant, Éléonore Pancrazi restitue avec beaucoup de naturel les émotions d’Astasie. Elle habite chaque mot de « Ô mort ! termine mes douleurs », au début de l’acte IV, scène où elle fait entendre la détresse du personnage. Jean-François Lapointe campe un Atar tyrannique, d’abord sûr de son pouvoir, presque glacial, dont l’assurance se fissure peu à peu. Son articulation tranchante fait mouche, dans « Vertu farouche et fière » (I, 8) comme dans « Fantôme vain ! Idole populaire » (V, 1). Alexandre Adra, de l’Académie de l’Opéra Royal, prête à Arthénée, grand prêtre et intriguant, un phrasé onctueux, même si la voix est souvent gênée dans l’aigu.
Gwendoline Blondeel brille dans ses deux emplois : la Nature du prologue et Spinette, suivante d’Astasie, qu’elle anime avec esprit dans « Dans nos vergers délicieux » (III, 4). Enguerrand de Hys, très applaudi, déjà présent dans l’enregistrement de Rousset, tient en Calpigi, confident de Tarare, un rôle à sa mesure : voix claire et souple dans « Je suis natif de Ferrare » (III, 4), puis plus incisive dans « Va ! L’abus du pouvoir suprême » (IV, 8). Jean-Gabriel Saint-Martin, également Génie du Feu, incarne un Urson sobre et efficace dans « Seigneur, c’est ce guerrier » (I, 5). Comme toujours à Versailles, les seconds rôles sont excellemment tenus, Alexandre Baldo en Altamort en tête.
Il faut savoir passionner dans une œuvre qui alterne continûment récitatifs accompagnés et très courts passages purement musicaux (airs, ensembles). Théotime Langlois de Swarte, qui glisse au programme deux extraits orchestraux d’Axur, re d’Ormuz, la version italienne de Tarare remaniée pour Vienne, y parvient avec brio. Il dirige avec sûreté et sens du théâtre, trouve le bon dosage entre les voix et une fosse de plus de quarante musiciens, trombones inclus, sculpte les récitatifs et fait ressortir les contrastes de la partition. L’Orchestre de l’Opéra Royal séduit par la vivacité de son jeu et la variété de ses couleurs, et l’on remarquera la virtuosité de Gabrielle Rubio dans une partie de flûte particulièrement sollicitée. Cette réussite augure bien des symphonies de Beethoven que le chef dirigera en 2027 à la tête de cette même phalange. Le Chœur de l’Opéra Royal, d’une parfaite cohésion, se montre percutant dans les nombreux ensembles.
Photos du spectacle : © Baptiste Lacaze

