La vingt-et-unième édition du concours Neue Stimmen a ses vainqueurs ! Ils étaient quelque 1 126 candidats, venant de 69 pays, à avoir tenté leur chance lors des présélections de cette année. La finale du vendredi 9 octobre, qui s’est tenue comme d’habitude à Gütersloh, a distingué six chanteurs sur les huit qui avaient été admis à ce dernier tour. L’impression générale qui se dégage de la soirée est celle d’un très bon niveau d’ensemble : même si l’on peut (et l’on va) établir des distinctions entre les finalistes, chacun d’entre eux a proposé une prestation qui mériterait amplement d’être applaudie sur des scènes professionnelles, ce qui n’est pas toujours le cas, même dans des concours aussi prestigieux que celui-ci.
Récipiendaire du 1er Prix féminin, Arpi Sinanyan a conquis le jury avec sa voix sombre et ample, dont elle a prouvé l’intensité dramatique en interprétant Lisa (La Dame de pique, Tchaïkovski) et Margherita (Mefistofele, Boito). La voix est impressionnante de profondeur et de volume, ce qui ne l’empêche pas de triompher avec netteté des quelques coloratures de « L’altra notte in fonde al mare ». Sans doute aurait-on aimé entendre un peu plus de contrastes et de ligne, et l’on a cru entendre des aigus un peu tendus, mais le velours mélancolique de cette jeune voix mérite effectivement l’attention.
À seulement 22 ans, Jiazhou Wang s’est distingué par la vigueur de son baryton percutant et bien projeté. Devenant le plus jeune vainqueur de l’histoire du concours, il s’avère en outre un comédien sympathique, que le public a chaudement applaudi, notamment après son « Largo al factotum » (Il barbiere, Rossini), auquel revenait la lourde tâche d’ouvrir la soirée. « Hai già vinta la causa », après l’entracte, est de la même étoffe, brillante et irrésistible – tout juste pourrait-on lui reprocher dans les dernières mesures des coloratures savonnées et un aigu un peu écourté.
Qu’il nous soit permis de dire tout le bien qu’on a pensé des chanteurs qui se hissent à la seconde place et qu’on aurait bien vu, de notre côté, remporter les premiers prix : la soprano kazakhe Aigerim Altynbek a proposé un « Depuis le jour » (Louise, Charpentier) proprement stupéfiant, servi par un timbre riche de mille couleurs ainsi qu’un contrôle admirable des dynamiques (même si le français est très perfectible) et cela alors même qu’il s’agit d’un air parfaitement redoutable. « Embroidery in childhood » tiré de Peter Grimes lui a moins réussi : malgré ses mélismes hypnotiques qui mettaient en avant la pure beauté de sa voix, l’air exigeait des sauts de registres difficiles à négocier et était peut-être moins marquant pour l’exercice d’une finale de concours. Mais on suivra avec intérêt la suite de la carrière de cette chanteuse, déjà membre de l’académie de la Scala de Milan.
De son côté, le baryton-basse géorgien Irakli Pkhaladze était peut-être le chanteur le plus mûr sur le plan artistique : son Rachmaninov (« Ves’ tabor spit », Aleko) révélait à la fois une splendide basse chantante dans la grande tradition slave, mais aussi un interprète conscient de ses moyens qui sait distiller ses effets avec une vraie intelligence dramatique. Il triomphe avec bonheur et aisance de l’air de Leporello, prouvant ainsi que les rôles comiques ne lui échappent pas non plus et que la basse sait se faire barytonnante. Le chanteur avait déjà été aperçu cet été à l’académie du Festival d’Aix ; nul doute qu’il ne restera pas longtemps membre de l’excellent studio du Staatsoper unter den Linden de Berlin, où il a fait ses classes ces deux dernières années.
Le podium féminin est complété par la soprano chinoise Liere Wu, qui a, elle aussi, impressionné en s’emparant de deux tubes véristes (« Sì, mi chiamano Mimì » et « Io son l’umile ancella ») assumés avec fraîcheur, émotion – et un très beau messa di voce. Enfin, le ténor mexicain Rafael Rojas se fait une place sur la troisième marche du podium masculin, grâce à ses interprétations de Donizetti (« Fra poco a me ricovero », Lucia di Lammermoor) et de Verdi (« De’ miei bollenti spiriti », La traviata). On avouera, très personnellement, n’avoir été que peu touché par cette voix aux registres inégaux et au style un peu trop volontaire. Le public en a jugé bien autrement, puisqu’il lui a attribué son prix, après un vote recueilli à l’entracte dans la salle.
N’oublions pas les deux derniers finalistes, qui s’en tirent avec un lot de consolation (et une beau coup de projecteur !) : la soprano chinoise Ziyi Dai, dont le soprano léger, tout charmant et agile qu’il soit, n’a pas convaincu dans l’exercice de la pure ligne belcantiste (« O rendetemi la speme », I puritani) et a montré des signes de faiblesse dans la (longue) scène de La traviata qui refermait le programme ; et le ténor chinois Yiming Liu, membre de l’Académie de l’Opéra de Paris, qui a proposé un Tamino de bonne tenue mais sans vraie caractérisation et un Ernesto plus discutable sur le plan stylistique, notamment en raison d’un passaggio systématiquement négocié en volume et en force.
La soirée était accompagnée par l’orchestre philharmonique de Duisbourg, dirigé par Vitali Alekseenok. Si la phalange n’est pas de toute première qualité, son niveau très honorable nous fait pâlir d’envie quand on songe que Duisbourg n’est jamais que la quinzième ville allemande en population… Les chanteurs ont pu compter sur la baguette attentive du chef, qui prend bien garde à les suivre et à ne pas les mettre en difficulté. Espérons avoir la chance d’entendre prochainement ces jeunes chanteurs dans des projets à la hauteur de leur talent.
Une captation de la finale est disponible sur la chaîne YouTube OperaVision jusqu’au 9 avril 2027.

