Le succès impressionnant remporté aux Etats-Unis par la création de nouveaux opéras est toujours aussi vif aujourd’hui. Ce mouvement initié, il y a déjà plusieurs années, par Peter Gelb, directeur du Metropolitan Opera de New York va-t-il un jour atteindre l’Europe où les créations se font rares et ne touchent souvent qu’un public restreint ? Espérons-le !
Quelle belle découverte, donc, les 1ers et 2 octobre, à l’Opéra de Massy où les spectateurs sont venus en nombre assister aux Trois opéras d’Outre-mer annoncés sur l’affiche. Il s’agit en réalité d’une trilogie composée d’extraits de trois œuvres lyriques composées et créées à La Réunion, entre 2005 et 2024, où elles ont connu un succès retentissant. Le public, vaste et diversifié, s’était immédiatement senti très concerné par les sujets évoqués et surtout profondément touché par la musique de Jean-Luc Trulès dans laquelle les chants et danses de l’océan Indien, les accents de jazz ou de comédies musicales qu’affectionne le compositeur sont intimement liés à la texture orchestrale symphonique, bien ancrée dans notre temps, sans jamais paraître insérés artificiellement. Ces œuvres sont allées droit au cœur du public tant à La Réunion et à Madagascar qu’en France à l’Opéra de Massy.
Tout a commencé quand l’écrivain et psychologue belge Emmanuel Genvrin s’est installé à La Réunion en 1979 où il a créé le Théâtre du Vollard bien décidé à fédérer un public de tous horizons grâce à des œuvres interprétées à la fois en créole et en français. Il s’associe aussitôt au compositeur et comédien réunionnais Jean-Luc Trulès, à la fois danseur, mathématicien, musicologue, passionné d’harmonie et de composition. Leur rencontre a été décisive : après lui avoir confié la tâche d’écrire et de diriger des musiques de scène pour ses pièces, Emmanuel Genvrin lui propose de composer en 2005 un premier opéra, Maraina, retraçant l’histoire des premiers habitants franco-malgaches des îles Mascareignes au milieu du XVIIe siècle. C’est cette œuvre, créée avec succès à La Réunion et à Madagascar, qui débute le spectacle de l’Opéra de Massy, suivi par les opéras Chin et Fridom créés respectivement en 2010 et en 2020.
La mise en scène d’Emmanuel Genvrin est sobre et efficace avec comme unique décor la projection, en fond de scène, de vidéos tournées dans les îles et une direction d’acteurs précise et efficace. Alors que le rideau s’ouvre sur Maraina, une musique magnifique émerge pianissimo de la fosse. Confiée aux cordes puis associée aux vents et aux percussions qui rythment les danses, elle nous fait pénétrer peu à peu dans cette nature à la fois exubérante et mystérieuse où se déroule l’action. On songe un court instant à certains interludes marins d’opéras de Britten mais il s’agit bien d’une musique très « métissée » à la personnalité assurée. Comme le précise Jean-Luc Trulès lui-même, « cet opéra reflète l’atmosphère très sonore de la forêt. Pour le composer, ajoute-t-il, je me suis débarrassé de tout ce que je savais, y compris de mes habitudes de compositions ». Tout au long de l’œuvre on se laisse envelopper par ce tissu orchestral très sensuel et par l’écriture vocale à la fois lyrique et profondément dramatique. Le baryton-basse Jean-Loup Pagesy s’impose d’emblée dans le rôle du contremaître malgache qui se heurte au grand propriétaire français : un physique imposant et une forte présence en scène ! Familier du grand répertoire de Mozart à Verdi, sa voix de basse au registre particulièrement étendu est sonore et dense, avec une égalité d’émission du grave extrême à l’aigu rayonnant, une belle musicalité et un legato sans faille. Il est bouleversant dans le rôle de ce leader qui entraîne dans les montagnes les Malgaches Antanosy en lutte contre les colonisateurs. À ses côtés, sa compagne, la belle malgache Maraina, est interprétée avec force et sensibilité par la mezzo-soprano Aurore Ugolin (d’origine guadeloupéenne comme lui). Elle a débuté sa carrière au Staatsoper de Berlin dans le rôle de Didon de l’opéra de Purcell, puis à Shwerin dans celui d’Amneris d’Aïda avant de la poursuivre en France où on l’a l’applaudie à Paris dans La Passion selon St Mathieu sous la direction de Kurt Masur. Dans le rôle de Maraina qui combat aux côtés des rebelles, elle a le port noble d’une grande tragédienne dans ce drame à l’issue fatale. La voix est ample et veloutée, le timbre superbe et son air face à la mort de sa jeune rivale Ravelo est particulièrement poignant.
On retrouve cet engagement, cette expressivité et le même raffinement orchestral dans l’opéra Chin créé en 2010 qui évoque un conflit sucrier à La Réunion en 1955. La soprano d’origine guadeloupéenne Magali Léger, disciple autrefois de Christiane Edda-Pierre, trouve ici un rôle à sa mesure. Célèbre, notamment, pour ses interprétations de musique baroque, elle brûle cette fois les planches en ardente militante révolutionnaire, où sa voix lumineuse trouve des accents dramatiques puissants. Après l’entracte, la deuxième partie du spectacle est entièrement consacrée à deux grands extraits de Fridom, opéra composé à nouveau en français et en créole qui relate le combat d’une radio libre d’Outre-mer soutenue par le peuple. Dans les premières scènes, l’auditeur se perd un peu dans la partition très dense et plus difficile d’accès de Jean-Luc Trulès. C’est la deuxième séquence où le chœur est souverain, qui emporte vraiment l’adhésion du public. Une ovation accueille au final tous les interprètes notamment l’excellent ensemble choral venu de la Réunion et de Madagascar, dont les chanteurs sont aussi de remarquables comédiens et danseurs, sans oublier le Chœur Darius Milhaud de Paris très investi à leurs côtés

