Ce samedi 17 octobre, le Metropolitan Opera retransmettait dans les cinémas la neuvième représentation de Macbeth dans la nouvelle production signée Louisa Proske dont notre collègue Clément Mariage a déjà rendu compte dans nos colonnes. La metteuse en scène germano-américaine, qui faisait ses premiers pas au Met, propose un spectacle grandiose dans les décors imposants de Jon Bausor, disposés sur une tournette qui permet de passer d’un lieu à un autre sans solution de continuité. Le public suit l’intrigue à travers une gigantesque brèche percée dans un mur de béton, un peu comme dans ces films où l’on nous présente une séquence située à une autre époque. Si l’on en juge par les costumes signés Montana Levi Blanco, en particulier les somptueuses robes de Lady Macbeth qui évoquent celles d’Elizabeth I ou la tenue de son époux au banquet, l’action est transposée au temps de Shakespeare. Cependant, les personnages évoluent dans un paysage apocalyptique qui représente un monde moderne ravagé par la guerre. Une mise en perspective qui ne manque pas d’interpeler le spectateur contemporain.
La soirée est dédiée à la mémoire de Martina Arroyo, disparue récemment, qui interpréta le rôle de Lady Macbeth sur cette scène en 1973. Avant le lever du rideau, Peter Gelb, directeur du Met depuis 20 ans, se présente face au public et, dans une courte allocution, il clame son soutien indéfectible à l’Ukraine, en réaction sans doute aux propos récents de Donald Trump, puis l’orchestre joue l’hymne national ukrainien devant les spectateurs debout.
La production comporte quelques idées fortes ou originales sur lesquelles nous ne nous attarderons pas, puisqu’elles ont déjà été mentionnées par notre collègue. Citons tout de même l’omniprésence des sorcières, sortes de zombies cannibales, qui surgissent à tout moment, elles habillent Lady Macbeth et couronnent son époux après le meurtre de Duncan. Durant les deux numéros du ballet préservés, elles rejouent le meurtre de Banquo en mode burlesque et à la fin, elles couronnent son enfant après avoir regardé Macbeth mourir. Ici, il n’est pas tué par Macduff mais conduit au bûcher par la foule.
Comme toujours au Met, les seconds rôles sont judicieusement distribués. Il convient de mentionner la voix sonore de Marcy Stonikas et les interventions pertinentes de Bradley Garvin durant la scène du somnambulisme. Malcolm bénéficie du timbre généreux de Jonathan Burton. Freddie de Tommaso, vêtu d’un costume ridicule avec son haut-de-chausse bouffant tel une barboteuse, parvient malgré tout à camper un Macduff héroïque, grâce à l’ampleur de ses moyens. Il livre de son air « Ah la paterna mano » une interprétation déchirante. Le timbre chaleureux de Ryan Speedo Green sied tout à fait à ce personnage de père aimant et protecteur. Sa grande scène, « Studia il passo mio figlio », capte durablement l’attention, notamment l’air « Come del ciel precipita » qui témoigne d’une ligne de chant impeccable. Clément Mariage dans son compte rendu évoque sa projection limitée, au cinéma cet inconvénient n’est nullement perceptible tant la voix est flattée par les micros.
En revanche, la captation ne rend pas justice aux moyens de Lise Davidsen. Privée de l’impact impressionnant de sa voix immense, son interprétation demeure en retrait. Au premier acte, allongée sur son lit, vêtue d’une chemise de nuit blanche, elle évoque davantage une jeune mariée qui attend son époux qu’une femme à l’ambition démesurée. Rien dans sa voix n’exprime la soif de pouvoir de cette meurtrière en puissance. Aucune férocité dans la cabalette, « Or tutti sorgete », où elle est censée invoquer les démons, qui tombe à plat d’autant plus que les coloratures manquent de netteté. La scène du banquet la montre sous un meilleur jour, le chef lui permettant de négocier les vocalises en ralentissant le tempo. En revanche, « La luce langue » avec ses aigus percutants convainc pleinement et la scène du somnambulisme, subtilement nuancée et couronnée par un impeccable ré bémol constitue le sommet de cette incarnation en demi-teintes.
Quinn Quelsey enfin, est le grand triomphateur de la soirée. Il propose de Macbeth une interprétation extrêmement fouillée. Au premier acte, il attaque piano « Mi si affaccia un pugnal » et gonfle progressivement le son jusqu’au forte sur la dernière note. Au banquet, l’expression hallucinée de son visage exprime toute la terreur du personnage. Au troisième acte ses imprécations adressées aux apparitions (« Fuggi regal fantasma ») sont traitées comme une scène de folie. Enfin « Pietà, rispetto, onore » au dernier acte chanté avec un legato exemplaire est imprégné d’une émotion intense tandis que « Mal per me che m’affidai » issu de la version de 1847 résonne comme la plainte d’un animal blessé à mort. Cet air ajouté permet un dénouement moins abrupt.
Saluons la performance des chœurs préparés par Tilman Michael, saisissante dans leur interprétation des sorcières et poignante dans « Patria oppressa » pris par le chef avec un tempo extrêmement retenu.
A la tête du somptueux Orchestre du Metropolitan Opera dont les micros restituent toute la splendeur dans la salle ce cinéma, Yannick Nézet-Séguin propose une direction théâtralement dramatique, sans aucune précipitation.
Le samedi 5 décembre prochain, le Metropolitan Opera retransmettra dans les cinémas du réseau Pathé Live, Samson et Dalila sous la direction de Giacomo Sagripanti avec Aigul Akhmetshina et Clay Hilley.
Photo Marty Sohl / Met Opera
Photo Marty Sohl / Met Opera