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Galina Vichnevskaïa, le feu sans la glace.

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Actualité
25 octobre 2026
Le soprano légendaire aurait eu 100 ans ce 25 octobre

Galina Vichnevskaïa, c’est un chêne.

Un chêne aux mille cernes, non pour calculer son âge, elle qui est née voici 100 ans ce 25 octobre, mais pour superposer mille vies.

Sa vie, elle l’a racontée mieux que personne, intarissable, inextinguible même. Un roman russe en qui naît dans la pauvreté.

Avec des parents ivres et/ou absents à Saint-Pétersbourg.

Avec un vieux gramophone où elle entend Eugène Onéguine pour faire connaissance avec l’opéra. Avec une grand-mère qui l’élève à Kronstadt, ville d’une révolte contre les Bolchéviques en 1921, écrasée par le nouveau régime. Une ville dont elle sera plus tard citoyenne d’honneur.

Avec la guerre, qui la laisse seule, affamée, exsangue comme des millions d’autres dans les rues de Leningrad assiégé. Elle souffre, elle résiste, elle survit.

Avec premier mari, un mari épousé très jeune et nommé Vichnevsky. Galina Ivanova sera désormais pour toujours Galina Vichnevsakaïa.

Avec le froid, la tuberculose qui la menace, un premier enfant qu’elle perd.

Puis avec tous les hasards, les mystères, les souffrances, les combats d’une vie qui ne tient alors qu’à un fil.

Galina Vichnevskaïa, c’est une étoile.

Dans les tourments de la guerre, une pâle lueur avait commencé à percer la neige au milieu des ruines. L’étoile, c’est d’abord une petite médaille en bronze, ronde, sous un ruban aux deux nuances de vert. La médaille « Pour la défense de Leningrad », créée en 1942 pour récompenser civils et militaires qui s’étaient illustrés pendant le siège. Certes, ils sont nombreux à l’avoir obtenue, mais le courage de la jeune Galina l’avait faite figurer parmi les récipiendaires, à 16 ans. Elle s’était engagée dans une unité de réparation des égouts de la ville. Au moins, disait-elle, on lui donnait de quoi manger.

Dans les ruines, elle chante. Elle a toujours chanté. Elle racontait même qu’elle pensait avoir commencé à chanter avant de parler. Elle commence donc à monter sur les planches, pour interpréter des airs d’opérettes puis des chansons de variété propres à égayer soldats et volontaires, avec une voix de mezzo-soprano. Elle se fait connaître, mais l’étoile reste encore pâle. Depuis quelques années, elle prenait des cours auprès d’une vieille professeure, ancienne cantatrice, Vera Garina. Celle-ci a plus de 80 ans et révèle Galina à sa vraie voix : soprano. Elle lui enseigne la technique. Elle la fait naître à elle-même. Elle change sa vie. En 1952, la jeune femme se présente au concours du Bolchoï à Moscou. Elle chante un lied de Rachmaninov et « O Patria mia » de l’Aida de Verdi. Elle l’emporte. L’étoile est née. Plus rien ne l’arrêtera.

1953 au Bolchoï

Rien d’étonnant, dès lors qu’elle ait pu donner son nom à un astéroïde de la ceinture principale du système solaire, entre Mars et Jupiter, comme disent les spécialistes . Ce n’est pas une étoile mais un « corps céleste » comme on dit. Et puis, si elle n’est certes pas la seule, loin s’en faut, elle a quand même une petite particularité : son astéroïde porte le numéro 4918 et l’astéroïde n° 4919 s’appelle Mtsislav Rostropovitch.

Galina Vichnevskaïa, c’est un volcan.

Une vie si romanesque aurait pu tout aussi bien donner son nom à un volcan. Sa personnalité était résiliente, énergique, déterminée, parfois colérique, surtout envers le régime soviétique, qu’elle vomissait. Sans langue de bois, sans filtre comme on dit aujourd’hui. Elle fut par exemple impitoyable avec celles et ceux de ses collègues qu’elle appelait les « collègues Judas » et qu’elle jugeait vendus au régime soviétique, elle qui, avec Rostropovitch, avait soutenu Sakharov et caché Soljenitsyne pendant plusieurs années et en avait payé le prix par un exil de 17 ans.

Mais quel courage, quelle force, quelle générosité aussi ! Cette chanteuse exceptionnelle était aussi une actrice de premier plan -elle aura d’ailleurs le rôle principal du film Alexandra, de Sokourov, en 2006, elle ne sera pas doublée pour le rôle de Katerina dans Katerina Ismaïlova par Mikhail Shapiro en 1966. C’est précisément elle et son mari qui réimposeront quelques années plus tard la version originale de Lady Macbeth de Mzensk dans un enregistrement pour EMI/Warner qui fera date.

© DR

Partout cette incandescence, cette authenticité, dans la trentaine de rôles qu’elle a chantés, sans compter les mélodies. Cette voix de soprano à la fois lyrique et dramatique, qui s’étendait sur deux octaves et demi, était chargée d’une grande intensité émotionnelle, amplifiée par la science du jeu. Une « Callas russe », comme on a pu l’appeler. A moins que Callas ne fût une Vichnevskaia grecque ? Comme Callas, on l’a critiquée pour des aigus parfois criards. On lui a reproché parfois une justesse perfectible. Mais elle reste notamment incomparable dans le répertoire russe (Tatiana lui a collé à la peau toute sa vie) dans lequel elle disait vouloir « peindre des tableaux musicaux » pour tous ceux qui n’étaient pas russophones.

Galina Vichnevskaïa, c’est une muse.

Personne ne sait ce qu’est la « beauté objective », cet étrange oxymore. Si Galina Vichnevskaïa était belle, elle l’était donc d’abord dans les yeux de ses admirateurs. Il se trouve qu’ils étaient fort nombreux. Deux fois divorcée avant ses trente ans, elle rencontre un jeune violoncelliste nommé Rostropovitch peu après son entrée au Bolchoï. Eperdument amoureux, il lui fait une cour assidue et ces deux là ne se quitteront plus. Bonheur intime non dénué de nuages et d’épreuves bien sûr, mais bonheur artistique dont ils nous feront amplement profiter pendant 30 ans et dont nous gardons précieusement l’héritage filmé ou enregistré.

Lors d’un récital à Paris en 1976
©Getty – François Lochon /Gamma-Rapho

Cette même beauté aurait pu leur coûter très cher lorsque l’éphémère mais puissant président du Conseil des ministres de l’Union soviétique, Nicolaï Boulganine, tombe amoureux à s’en lacérer les grosses joues. Mais en dépit de scènes vaudevillesques, l’intéressé est plus pataud que dangereux et protège le couple avant d’être disgracié par Khrouchtchev, le vrai patron.

Mais une muse, c’est d’abord pour les artistes.

Or, c’est pour elle que Britten, grand ami du couple, écrit la partie de soprano du War Requiem, que le régime l’empêchera de venir chanter lors de la création et qu’elle ne pourra qu’enregistrer un peu plus tard pour Decca.

C’est pour elle que le même Britten compose un cycle de mélodies en russe sur des textes de Pouchkine, The Poet’s Echo.

C’est à elle que Chostakovitch dédie la partie soprano de sa 14ème symphonie, tout comme son orchestration des Chants et danses de la mort de Moussorgski, qu’elle crée avec Rostro en 1962.

C’est à partir de sa propre autobiographie enfin que Marcel Landowski écrit son opéra Galina, créé à Lyon en 1996. « Quand je suis entrée dans la salle pour la répétition et que j’ai vu mon double sur la scène en train de jouer mes adieux au Bolchoï, j’ai mis le poing devant ma bouche pour ne pas crier. » dira-t-elle. Beaucoup d’artistes ont donné leur nom à des astéroïdes ; mais combien à un opéra, de leur vivant ?

Et puis, à son tour, elle créera avec Mtsislav un centre lyrique pour compléter la formation des chanteurs, en 2002. C’est lui qui annoncera officiellement la petite étoile s’était éteinte un jour de décembre 2012.

©Scanpix

Quel roman que sa vie, aurait-elle pu dire elle aussi ! France Musique lui a consacré voici quelques jours (à retrouver en podcast) une série d’émissions, dont la reprise d’un entretien avec Olivier Rouvière en 1996, pour ses 70 ans, dans lequel elle dit tout avec une franchise désarmante. Si vous aimez les anecdotes, vous ne serez pas déçus ! Et si vous préférez lire, son autobiographie n’est pas moins trépidante !

Dans ce tableau intense et expressif à la Répine, que choisir pour lui rendre hommage ? Tatiana bien sûr. Il était sans doute un peu tard pour elle lorsqu’en 1982 elle fit ses adieux à la scène à l’Opéra de Paris dans ce même rôle sous la direction de son mari. Alors voici une autre de ses interprétations, cette fois au Bolchoï en 1968, toujours sous la direction de son mari à qui, qui sait, elle écrivait une lettre.

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