Le Fantôme a retrouvé son palais, mais il a perdu sa cantatrice. Pauvre Gaston Leroux ! Depuis plus d’un siècle, sa créature aura tout subi. Lon Chaney lui avait donné un visage à réveiller les morts en 1925. Brian De Palma le faisait hanter les coulisses du rock dans Phantom of the Paradise (1974), chef-d’œuvre déjanté et indémodable, porté par les chansons de Paul Williams. Dario Argento, en 1998, confiait le rôle du compositeur maudit à Julian Sands, Fantôme sans difformité, élevé par les rats dans les entrailles de l’Opéra. Quant à Asia Argento, sa Christine chantait en play-back avec une conviction qui ferait passer les doublages de La Cage aux folles pour des miracles de synchronisation. Un nanar de haute volée, indigne de l’auteur de Suspiria, dont Ennio Morricone avait eu la charité de signer la musique. Restait à faire danser Christine. Alexandre Castagnetti s’en est chargé.
Sorti le 28 octobre, son Fantôme de l’Opéra est la première adaptation cinématographique française du roman. Une curiosité pour un personnage aussi parisien que les gargouilles de Notre-Dame. Christine Daaé et ses vocalises prennent leur retraite. À leur place, Anastasia, jeune danseuse roumaine incarnée par Deva Cassel.
Exit la Belle Époque. Castagnetti installe son histoire au Palais Garnier d’aujourd’hui, où il a tourné de nuit, entre travaux et répétitions. La façade, dissimulée derrière une bâche publicitaire, et la scène, en réfection, ont été recréées numériquement. Jadis, le Fantôme faisait tomber un lustre. Désormais, il lui faudrait négocier avec les assurances.
Le choix d’abandonner le chant surprend chez ce cinéaste fils d’un chanteur lyrique. Anastasia répète Orpheus, ballet maudit attribué au Fantôme, sous la férule d’un chorégraphe tyrannique (Romain Duris), et s’éprend d’un mystérieux pianiste (Julien De Saint-Jean). Le monstre a perdu son visage ravagé : une cicatrice suffit. Dans un entretien à AlloCiné, Castagnetti assume préférer la monstruosité morale à la laideur physique.
Le morceau de bravoure arrive avec le ballet final : dix minutes, vingt-cinq danseurs, dont Guillaume Diop et Dorothée Gilbert, réunis par Marion Motin. La musique de Dan Levy côtoie Daft Punk, Billie Eilish, Tchaïkovski et Brahms. Dans ResMusica, Jean-Luc Clairet regrette qu’un montage frénétique la hache menu.
La presse a sorti les couteaux : mièvrerie, personnages creux, émotion absente. Les spectateurs sont plus indulgents, surtout envers Garnier et le ballet. Au 3 novembre, AlloCiné affichait 1,6/5 côté presse, contre 3/5 côté public. Quant au guichet, quelque 106 000 entrées en cinq jours pour un film à 20 millions d’euros : le Fantôme ne fait pas recette.
On pourra toujours retourner voir Claude Rains, Terence Fisher, qui n’était pas dans sa meilleure période Hammer, ou la Christine d’Andrew Lloyd Webber, imaginée pour sa muse Sarah Brightman et filmée par Joel Schumacher en 2004. Après le rock, les rats et les vocalises, le Fantôme se met aux pointes. À quand les claquettes ?