Qui ça ? demanderez-vous peut-être en lisant le titre de cette petite chronique. Mais pardi ! Les têtes couronnées, le tout-Paris, tous ceux qui sont venus voir le nouveau chef d’œuvre d’Offenbach au Théâtre du Palais-Royal comme s’ils avaient commandé un miroir dernier cri pour y admirer leurs propres turpitudes.

Mais ne commençons pas par la fin ! Avant d’arriver au triomphe du 31 octobre 1866, La Vie parisienne, puisqu’il s’agit bien d’elle, a eu une genèse qui, comme souvent à l’époque et en particulier avec Offenbach, n’a pas été de tout repos.
Comme à l’accoutumée, y compris pour des raisons économiques, Offenbach pense déjà au coup d’après lorsqu’il crée une œuvre. C’est donc dès la fin 1865, au moment où il travaille à son Barbe-Bleue, qu’il se met à écrire une nouvelle pièce puisque le directeur du théâtre du Palais-Royal, Francis de Plunkett, lui en passe commande en amont des grandes festivités de la prochaine Exposition universelle de 1867. Ce seront d’ailleurs pour le compositeur des retrouvailles avec ce théâtre, 27 ans après la création de Pascal et Chambord, une petite comédie d’Anicet-Bourgeois et d’Edouard Brisebarre pour laquelle Offenbach avait composé une musique de scène.

Cette fois, pour se faciliter la tâche, il ne va pas chercher l’argument bien loin. Quelques années auparavant, ceux qui sont devenus ses deux complices de création, Henri Meilhac et Ludovic Halévy, avaient écrit une pièce intitulée La Clé de Métella, petite comédie qui mettait en scène une demi-mondaine parisienne. L’année suivante, ils avaient proposé au théâtre du Palais-Royal une autre pièce, Le Brésilien, pour laquelle Offenbach avait déjà écrit un duo. Enfin, en 1864, les deux compères avaient écrit toujours pour le même théâtre Le Photographe, vaudeville dans lequel un certain Raoul de Gardefeu se faisait passer pour un photographe afin de mieux courtiser la baronne de Gourdakirsch… alors que le mari de celle-ci s’empressait d’aller retrouver la volcanique Métella, amante de Gardefeu…

Comme dans une bonne recette de cuisine, les ingrédients de la future Vie parisienne sont donc déjà bien réunis pour ce temple du vaudeville à la Labiche qu’est alors le théâtre du palais-Royal.
Tout va donc très vite : grâce à la correspondance abondante des uns et des autres, on sait que l’ensemble du texte est prêt dès l’été après une hésitation autour du cinquième acte, dont ils n’avaient au départ aucune idée.
La pièce est lue aux futurs acteurs/chanteurs du théâtre du Palais-Royal le 17 août. Offenbach avait travaillé en parallèle, à la fois à Ems où il a ses habitudes au moins depuis 1858, et chez lui à Etretat. La partition est donc prête au même moment et présentée le 18 août. Les répétitions commencent peu après. Elles durent plus d’un mois, jusqu’aux générales des 29 et 30 octobre 1866. Mais elles sont laborieuses et la presse s’en mêle, moquant les piètres qualités de chanteurs des comédiens de la troupe « « Le maestrino est fort occupé à transformer Hyacinthe, Gil-Pérez, Priston, Lassouche et Mme Thierret, en chanteurs virtuoses » écrit par exemple perfidement le Ménestrel le 14 octobre. Eugène Labiche lui-même, qui est un peu le maître des lieux, ne cache pas son scepticisme : « Il s’agit de transformer Lassouche en ténor, et il soutient qu’il n’est qu’un baryton. Gil Pérès et Madame Thierret cherchent encore leur note et ne sont pas sûrs de l’emploi chantant qu’ils doivent jouer. Le théâtre est dans un vrai pétrin. Les acteurs font des couacs et rendent leurs rôles. On agrandit l’orchestre des musiciens aux dépens du public et surtout du directeur » écrit-il à son ami Leveaux (cité par Jean-Claude Yon dans son admirable biographie d’Offenbach) en pleines répétitions.

Et puis, en plein milieu de ce bouillonnement, les librettistes, doivent modifier les deux derniers actes : « ils ne nous ont pas donné au théâtre ce que nous en attendions. Il faut les refaire et nous les refaisons » écrit Halévy dans son carnet. En fait, c’est aussi que tout le monde a un peu peur du sujet. Pas de mythologie lointaine, pas de caricatures voilées. On parle du temps et des mœurs de la capitale parisienne en prenant le titre d’une célèbre revue hebdomadaire créée en 1862 et à laquelle collaborent sous pseudonymes Meilhac et Halévy : la Vie parisienne décrit chaque semaine la vie mondaine (et demi-mondaine) non sans quelques tendances au libertinage. Les deux librettistes vont même dédier à son directeur, le caricaturiste Marcelin, le livret de leur ouvrage éponyme.

Plus de faux dieux grecs dans leur Olympe de coton, plus de figures mythologiques, plus de contrées germanicocasses, plus de faux nez dont personne n’était dupe. Cette fois les personnages reflètent directement, dans les mêmes décors, la même gouaille et les mêmes habits, leurs contemporains. Le livret ne parle que d’eux, de leurs travers, de leurs petits arrangements avec la vérité, l’honnêteté, la fidélité, la morale, l’argent etc, le tout dans un tableau parisien qui n’oublie aucune catégorie de la population.
La censure met donc son nez et ses gros ciseaux dans livret, jugé bien trop olé-olé. Les revirements et atermoiements pour édulcorer l’ensemble ne produisent cependant guère d’effets et Halévy confesse que tout ceci « le rend à peu près fou ». Il n’est pas le seul car, avant la première, certains de ceux qui assistent aux répétitions s’étranglent d’indignation devant l’immoralité de la pièce. L’un des commentaires les plus fameux vient ainsi du frère d’Adèle Hugo, la femme du grand Victor, Paul Foucher, lui-même écrivain, dramaturge et critique. Au moment de la création de la Vie parisienne, il produit des articles pour La Presse et il est, selon ce qu’en dira The New York Times dans un article au moment de sa mort en 1875 : « après Jules Janin, le critique le plus respecté le plus craint ».

Foucher n’y va pas par quatre chemins et conclut un long commentaire furibard par cette phrase : « Vous verrez que pas une réclamation ne s’élèvera contre la pornographie spirituelle qui, sous le titre de La Vie parisienne, fait de notre capitale un immense Bréda » ! On n’ose imaginer ce que Berlioz, depuis sa retraite, aurait pu en dire, lui qui méprisait ouvertement Offenbach depuis Barkouf.
Sentiment prémonitoire, en effet, car le succès est total et on ne se pince même pas le nez, ce 31 octobre 1866. Si les professionnels du théâtre en restent baba, tels Labiche (« ça n’a aucune forme comme pièce ; mais c’est amusant grotesque, bouffon et spirituel »), la plupart des observateurs apprécient la musique qui s’inscrit avec bonheur dans cette pièce davantage parlée que chantée en réalité. « Point de morceaux longuement développés, mais une foule de petits motifs étincelants de verve et de gaieté, des couplets, des rondeaux, des polkas, des tyroliennes et, parfois, un duettino gracieux ou un ensemble entraînant, tels sont les éléments dont il [Offenbach] s’est servi et qu’il est parvenu à coordonner de la façon la plus surprenante pour subjuguer son public » s’enthousiasme La Revue et Gazette musicale de Paris. « Il y a là trois quadrilles et une douzaine de valses, polkas, mazurkas tout prêts pour le bal de l’Opéra : on va danser dessus tout l’hiver ! » renchérit Le Ménestrel.

Les acteurs-chanteurs sont hilarants et Zulma Buffar, qu’Offenbach a imposée, remporte un triomphe en Gabrielle, la gantière. Le régisseur du théâtre du Palais-Royal, avec la sobre pudeur d’un Louis XVI à qui l’on annonce la prise de la Bastille, note simplement sur son cahier à la date du 31 octobre : « La Vie parisienne a obtenu un grand succès ».
Quel euphémisme en effet ! On rit tellement – à l’exception du quatrième acte qui est comme « un vase d’eau glacée qui rejaillit sur les rieurs de la salle » selon Le Figaro – que le bouche à oreille fait vite son œuvre. L’opéra bouffe reste à l’affiche sans discontinuer jusqu’à l’été 1867, et n’est retiré qu’après 275 représentations, pour revenir dès 1868.
Or, les grands de ce monde, venus à partir du 1er avril 1867 découvrir une Exposition universelle que Napoléon III veut retentissante, symbolique de la gloire de son règne et de son modernisme, ont des oreilles comme les autres. Ils veulent tous en être ! L’empereur n’avait pas attendu et y avait assisté avec la pourtant très prude Eugénie dès la fin du mois de décembre 1866 ; peu après le prince de Galles, que ces grivoiseries n’ont sûrement pas gêné. Le tsar de Russie Alexandre II y viendra avec ses fils en juin et on ne compte plus les spectateurs prestigieux, ravis de s’encanailler un peu : « On eût dit que les phalanges d’étrangers, débarqués des quatre points cardinaux, obéissaient à une même consigne. La Vie parisienne et la Grande-Duchesse, la Grande-Duchesse et la Vie parisienne, telles étaient leurs premières préoccupations, et ils n’étaient tranquilles qu’après s’être assuré des places pour ces deux pièces en vogue » se rappellera bien plus tard l’Univers illustré, lors de la création de la nouvelle version de l’œuvre, ramenée à 4 actes en 1873.

Rongeant son frein (tant que La Vie parisienne est à l’affiche, sa nouvelle pièce ne peut être créée), Eugène Labiche soupire : « Rien de nouveau au Palais-Royal. On annonce, tous les jours, les dernières de La Vie parisienne, et on fait invariablement plus de 3 000 francs ».
Et Offenbach, dans tout ça ? Il n’a pas douté du succès, sûr de sa partition. Sobrement et joliment, la veille de la première, il avait écrit ce mot à Hortense Schneider : « J’espère que tu useras plus d’une paire de gants en applaudissant les choses adorables que j’ai faites dans la Vie Parisienne ».
Depuis, des générations de gants y sont passées ! Du pain bénit pour Gabrielle !