5 questions à Daniel Bizeray

Par Francesco Schiariti | jeu 24 Juin 2004 | Imprimer
Après avoir occupé successivement les postes d’administrateur à la Chapelle Royale et de chargé de programmation au Festival de Saintes, quelle place a pris dans votre carrière ces 11 ans passés à la direction de l’opéra de Rennes ?
Une place centrale, puisque en m’occupant d’une maison, je disposais d’une autonomie plus importante, du moins du point de vue artistique. À Rennes plusieurs chantiers m’attendaient. À commencer par donner une identité claire à ce qui s’appelait alors le « Théâtre de la Ville de Rennes». Il fallait se positionner aussi par rapport au Théâtre National de Bretagne, le T.N.B, qui se consacre au théâtre et à la danse contemporaine. C’est pourquoi outre le lyrique, les concerts, depuis quatre ans nous programmons des ballets, dits de technique classique, répondant ainsi à l’attente de certains Rennais. Parallèlement, il a fallu entreprendre de grands travaux de réhabilitation et de restauration –18 mois de mi 1997 à début 1999- qui ont demandé de ma part un investissement supplémentaire, c’est pourquoi je suis très attaché à ce lieu, tout comme toute l’équipe de l’Opéra.
A l’heure du bilan, puisque vous quittez Rennes pour Rouen après la saison prochaine, quel regard portez-vous sur votre travail ?
Disons que j’espère avoir atteint un de mes buts premiers, qui était de ne plus entendre dire que l’opéra est un plaisir élitaire et coûteux. Depuis 3 ans nous avons par exemple, créé le système des « Happy Hours », qui affichent des prix bas et des horaires qui conviennent à toutes les tranches d’âge ( un concert à 18h et un autre à 20h). Or c’est un succès, en raison d’une accessibilité certaine. Nous avions fait un sondage la première année qui révélait que 80 % du public n’avait jamais mis les pieds à l’opéra, et aujourd’hui nous sommes passés de 4 à 12 spectacles par an, et c’est toujours complet. Par ailleurs nous sommes souvent contraints à refuser du public pour les représentations lyriques et chorégraphiques, hélas ! Pour revenir aux « Happy hours » ils sont également profitables aux chanteurs, qui assurent les concerts en plus de la représentation de l’opéra en cours. Ils sont tous placés sur un pied d’égalité, grâce à cela l’ambiance change sensiblement, sur scène et dans les coulisses.
Votre départ traduit-il cependant un désir de s’approprier un nouvel espace artistique ?
Exactement, même s’il ne se fera pas sans regret. Les contraintes sont relativement importantes à Rennes : les inconvénients de la salle à l’italienne, le nombre réduit de places (650), le budget, enfin, qui est le plus petit alloué à une capitale régionale. A Rouen tout est plus « important », la salle est deux fois plus grande, le plateau et le budget en proportion. Rouen dispose d’un très bon orchestre fondé et dirigé par Oswald Sallaberger ; l’excellent Chœur de Chambre Accentus, sous la direction de Laurence Équilbey, y est installé en résidence. J’aimerais par ailleurs ouvrir à 360 ° le panorama chorégraphique, des danses anciennes jusqu’à l’avant garde de la création contemporaine.
La cohérence de vos programmes, d’une année sur l’autre, ne fait-elle pas penser à une forme de « recette du succès » que vous appliquez chaque saison avec bonheur ?
Je ne pense pas que l’on puisse parler de « recette ». Il est vrai qu’il y a des récurrences sur plusieurs saisons, qui sont comme des fils invisibles. C’est le résultat de la recherche d’un équilibre qui reste ma préoccupation première : équilibre entre les genres, bouffe et sérieux, entre les langues, entre les époques, du baroque au contemporain. Je pense aussi que l’on doit articuler chaque saison autour d’une ou plusieurs « locomotives », à commencer par un Mozart bien connu du public, et je crois qu’on peut y inclure maintenant Titus et Idoménée, et un opéra italien de Verdi ou de Puccini.
Le budget limité, que vous évoquiez toute à l’heure, a une conséquence immédiate : l’opéra de Rennes est un opéra qui fonctionne sans grands noms à l’affiche, alors que distribution est souvent un facteur important pour attirer le public. Comment gère-t-on cette donnée ?
En fait les vraies stars sont les œuvres. Pendant 10 ans nous nous sommes aussi appliqués à donner au public le goût du risque, en sortant des sentiers battus. Certes les standards attirent toujours plus de monde, mais nous n’obligeons personne, le système d’abonnement étant très souple, à découvrir des œuvres moins connues : pourtant le Candide de Bernstein a remporté un succès de vente dont j’ai été moi-même surpris. Nous avons pu toucher, non plus quelques milliers de spectateurs, mais tous les auditeurs de France Musiques, grâce à l’enregistrement de Gwendoline, une autre œuvre rare, comme l’étaient aussi Don Proccopio de Bizet et Fantasio d’Offenbach, que nous avons ressuscités après tout un travail musicologique. Il reste encore beaucoup de travail à faire, même si nous avons déjà monté une centaine d’œuvres en 11 ans. Toute une piste autour d’opéras qui ont pour cadre la Bretagne et qui ont des noms évocateurs, Armor ou Kermaria, pourrait être exploitée. Pour ma part j’adorerais monter une œuvre comme Madame Chrysanthème de Messager, d’après le roman de Pierre Loti qui a servi ensuite de base au livret plus fameux de Madama Butterfly.
Francesco Schiariti
 

 

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