Akhnaten à huis-clos, chronique du confinement à l'Opéra de Nice

Par Jean-Jacques Groleau | mar 10 Novembre 2020 | Imprimer

La saison lyrique de l’Opéra de Nice aurait dû ouvrir dimanche 1er novembre avec Akhnaten de Philip Glass dans une nouvelle mise en scène de Lucinda Childs. Le reconfinement de l’Hexagone en décide autrement… Retour sur la situation avec le nouveau directeur général de l’Opéra de Nice, Bertrand Rossi.
 


Pour votre première saison à la tête de cette belle institution, on ne peut pas dire que vous ayez eu la tâche facile…

En effet, la situation sanitaire n’a cessé de reconfigurer notre programmation ! Le tout premier rendez-vous que j’avais imaginé avec le public, « Réunion de famille », début septembre, devait être l’occasion de présenter la saison 2020-2021 avec, sur scène, toutes les forces vives de notre institution : orchestre, ballet, chœur, et quelques artistes invités – des chanteurs bien entendu, mais aussi une comédienne du Théâtre national de Nice pour lire quelques textes précisément choisis en fonction de leur lien avec les œuvres de la saison… Bref, nous avons été obligés d’annuler ce premier rendez-vous. Mais globalement, le début de la saison aura été extrêmement positif : nous avons donné un concert pour le départ du Tour de France, nous avons fait salle comble à chaque lever de rideau, que ce soit pour l’Orchestre, le Ballet ou le lyrique – on a donné deux opérettes en octobre, qui ont fait un tabac. Cet engouement du public a eu un impact très positif sur le moral des troupes !

Quelles ont été les mesures sanitaires que vous avez prises à ce moment-là ?

Côté « maison », nous avons mis en place un dispositif sanitaire extrêmement poussé. Nous nous sommes inspirés du protocole du Festival de Salzbourg, avec un code couleurs selon les corps de métiers. Par exemple, les « rouges + » sont ceux qui ne peuvent pas faire autrement que de se toucher (les chanteurs, les danseurs). Il fallait donc s’assurer qu’ils ne croisent que les personnes essentielles à leur travail (certains techniciens, maquilleurs, habilleurs etc., qui étaient quant à eux équipés d’une combinaison spéciale en plus du masque) et on a mis en place un dépistage hebdomadaire. Pour les autres groupes, comme les musiciens de l’Orchestre et les artistes du Chœur, on a organisé une distanciation qui permette à chacun de travailler en toute sécurité. Les autres (les membres de l’administration, moi-même…) avaient l’interdiction de s’approcher ! Je dois dire qu’on a eu la chance de travailler main dans la main avec le CHSCT (comité hygiène et sécurité) et les services de la Mairie, qui ont été très réactifs chaque fois.

Et pour le public ?

Là encore, on a mis en place une série de mesures drastiques : des groupes de 10, puis de 6 personnes au maximum, prise de température à l’entrée, gel hydroalcoolique en libre-service un peu partout, suppression des entractes (et donc modification à la marge des programmes symphoniques, et légères coupures prévues pour l’opéra afin de réduire le temps passé assis en salle), sens de circulation pour entrer et sortir du bâtiment… J’ai même enregistré une annonce pour expliquer tout cela au public ! Et plus récemment, nous avons modifié les horaires des représentations, à partir du moment où le couvre-feu a été instauré.

Vous avez pu répéter Akhnaten sans problème ?

Cela ne s’est pas fait dans les conditions habituelles, mais oui, tout s’est déroulé de la meilleure manière possible, grâce à l’implication, à la bonne volonté et aux compétences techniques de chacun ici. En effet, j’ai voulu éviter à Lucinda Childs, qui fait partie de la population à risque, de risquer de tomber malade. Nous avons donc imaginé de lui permettre de faire sa mise en scène tout en restant chez elle, à New York. Ce fut un tour de force humain et technique – et j’en profite pour remercier ici tout ceux qui ont contribué à cet exploit ! Cela n’aurait pas été possible sans le formidables équipes qui nous ont épaulés, les collaborateurs de Lucinda Childs d’un côté1, et les équipes de l’Opéra de Nice, qui ont fait preuve d’une capacité d’adaptation unique. Très vite, on ne se rendait plus compte que Lucinda était à quelques milliers de kilomètres de là : on lui parlait comme si elle était à coté de nous, parmi nous… Tous les artistes – et vous savez qu’il y en a beaucoup sur cette production : danseurs, chanteurs, choristes, musiciens – ont été merveilleux, jouant pleinement le jeu de ce processus nouveau.

Akhnaten aurait donc dû être le premier opéra de votre mandature à la tête de cette institution…

Oui, et comme pour le concert d’ouverture de début septembre, je suis contraint de fermer la Maison au public. Mais nous avons pris la décision de ne pas laisser se perdre le travail de ces cinq semaines : nous jouerons dimanche comme prévu, et nous enregistrerons la représentation ! Certes, nous jouerons donc à huis-clos, mais nous aurons ainsi pu faire aboutir tout ce travail, et nous pourrons le proposer au public. Certains médias culturels étaient intéressés, comme Arte par exemple, mais étant donné les délais très courts et la situation un peu compliquée, nous avons pris la décision de faire ça nous-mêmes, en interne. J’ai la chance d’avoir ici une équipe vidéo exceptionnelle, qui va se charger de filmer le spectacle avec quatre caméras. Nous diffuserons ensuite sur le réseau dédié de la Ville de Nice, « Cultivez-vous », et sur nos propres réseaux (notre site internet, nos page Facebook et Instagram). Rien ne remplace le contact humain, la présence du public et des artistes, mais ce sera une belle manière de montrer que nous ne nous laissons pas abattre.

Votre enthousiasme et votre énergie contrastent avec la morosité ambiante !

J’avoue que je suis galvanisé par les retours de chacun, ici. Cette expérience aura eu le mérite de révéler l’incroyable potentiel de cette maison : tous les employés ont montré le meilleur d’eux-mêmes dans ces moments peu communs. Les difficultés nous ont soudés, et je dois dire que la noblesse et l’abnégation avec lesquelles Lucinda Childs a géré cette situation ont été des leçons pour nous tous. Et savoir que tout ce travail ne va pas avorter, mais que le public va pouvoir profiter de ce spectacle si beau, si généreux, avec cette musique hypnotique de Glass, avec une distribution géniale – je ne peux les citer tous mais on retrouvera sur le plateau Patrizia Ciofi, Fabrice Di FalcoVincent Le Texier, Julie Robard-Gendre, Joan Martin-Royo

 

Notes
1. Bruno de Lavenère à la scénographie et aux costumes, David Debrinay aux lumières, Etienne Guiol à la vidéo, Jean-Michel Criqui comme assistant à la mise en scène, et Éric Oberdorff comme collaborateur à la chorégraphie

 

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