Cuba, au carrefour de l'opéra

Par Christophe Rizoud | lun 04 Juillet 2016 | Imprimer

Du 4 juillet au 27 août, du lundi au vendredi, sur France Musique et Espace 2 (Radio TV Suisse) à 17h et sur Musiq’3 (RTBF Belgique) à 22h*, Marcel Quillévéré nous emmène aux « Carrefours des Amériques », une émission radiophonique sous forme de quarante chroniques musicales d'une heure chacune, racontant l’histoire de Cuba à travers ses musiques. L’opéra fait évidemment partie d’une exploration où l'on croise aussi bien Joséphine Baker qu’Enrico Caruso et Elisabeth Schwarzkopf. Avant-goût en quelques questions.


Au carrefour des Amériques, il y a Cuba, et bien avant la conga, la tumba francesa ou le cha-cha-cha, il y a l'opéra.

En effet, dans ces « Carrefours des Amériques », qui vont nous mener sans cesse de Cuba vers l’Europe et les Amériques entre 1800 et 1939, l’art lyrique est très présent, dès la première émission. Nous découvrons la vie culturelle et artistique à La Havane au XIXe siècle  et l’inauguration en 1775 du premier grand théâtre cubain. Les troupes lyriques espagnoles et françaises s’y succèdent, notamment avec  l’opéra français (Grétry, Monsigny). Le premier opéra de Mozart créé à La Havane c’est Don Giovanni  en 1818, huit ans avant New York. Ce qui est tout de même extraordinaire ! Suivent La Clémence de Titus et Les Noces de Figaro. La Havane est devenue alors l’une des capitales théâtrales et musicales des Amériques. En 1837 est inauguré le Théâtre Tacón, le plus grand des Amériques, disait-on (environ 2600 places). C’est là que s’installent les compagnies lyriques italiennes, où le bel canto est à l’honneur. Au XIXe siècle déjà la vie lyrique à Cuba était impressionnante : les plus grands chanteurs venaient, et certains opéras de Rossini, de Donizetti, de Bellini étaient même créés en Amérique à La Havane, car on les montait à Cuba quelques mois après leur création en Europe. Mais ce que le public populaire aimait avant tout c'est la tonadilla.

La Tonadilla ?

C’est au départ une saynète chantée et dansée  qu’on insérait en Espagne entre les actes des comedias, les pièces de théâtre sérieuses (Comme dans Ariane à Naxos de Strauss !). La tonadilla est devenue bientôt un genre théâtral à part entière. Elle met en scène les personnages et les musiques de la rue madrilène et bientôt, à Cuba, le petit peuple des rues et places de La Havane. De la tonadilla naîtra en 1850 la Zarzuela espagnole immédiatement adoptée par le public cubain à La Havane. C’est le seul genre lyrique européen entre opérette et opéra comique où c’est le peuple (voire le petit peuple) qui est le protagoniste. Et dès les premières zarzuelas, où chantent les plus grands artistes lyriques, les compositeurs intègrent les musiques qui arrivent de Cuba, le « tango americano », la chanson havanaise (« Canción habanera » ou tout simplement « habanera ») et plus tard « la guajira » et la «  rumba ». Le premier grand intellectuel européen à être fasciné par ce genre lyrique est Friedrich Nietszche en 1888. ET c’est en 1928 que naît la première zarzuela cubaine, un genre éminemment populaire, qui dominera la scène havanaise jusque vers 1940 et qui faisait appel aux plus grands chanteurs d’opéra.

Et l’opéra cubain ?

On le doit au Louisianais Louis-Moreau Gottschalk, l’un des plus grands pianistes de son temps, lors d’un concert mémorable à La Havane, en 1860, où, pour la première fois dans l’histoire, il avait aussi intégré à l’orchestre symphonique, dans une autre œuvre, un groupe de percussionnistes noirs venus de Santiago de Cuba ! C’est après la guerre d’indépendance que des compositeurs cubains écrivent dès 1899 des opéras inspirés par l’histoire et la lutte des Cubains.

La Havane avait donc plusieurs théâtres ?

Dès la fin du XIXe siècle, outre les grands théâtres où l’on jouait l’opéra, il y avait des théâtres plus populaires où le théâtre bouffe était à l’honneur et où, entre chants et danses, la satire allait bon train. En 1911 le Grand Théâtre Tacón est démoli et à l’intérieur de l’immeuble imposant du centre galicien on construit à la place un superbe théâtre à l’Italienne de 1500 places, le Théâtre National, qui est inauguré, le 22 avril 1915 avec une représentation de Aïda dirigée par Tullio Serafin et chanté entre autres par Titta Ruffo. Titta Ruffo qui devient, comme Tito Schipa,  un des chanteurs favoris des Cubains. Pendant dix ans c’est un impresario italien qui organise les saisons lyriques à la Havane. Il fait venir de très grands chanteurs et produit des œuvres créées parfois peu auparavant au Metropolitan de New York. C’est le cas de La Fanciulla del West de Puccini ou la Walli de Catalani. Il crée même des opéras cubains dont un avec Tito Schipa. Tita Ruffo et Tito Schipa se sont profondément attachés à Cuba et ils chanteront même en espagnol dans leurs récitals.

Y a-t-il eu une école de chant à Cuba ?

Absolument. L’imprésario Arturo Bovi faisait venir lui aussi, des compagnies italiennes. Il s’est installé à La Havane et a créé sa propre école. Ainsi parmi les premiers artistes lyriques à enregistrer des disques à New York, il y a eu une soprano cubaine, Rosalía Díaz Herrera, que les Cubains appelaient affectueusement « Chalía », entre 1902 et 1912. L’opéra italien était très prisé du public. En 1902, on crée la Tosca à La Havane deux ans seulement après la création de l’œuvre à Rome. En 1920 c’est Caruso qui débarque à La Havane. Le 12 mai 1920 il débute avec Martha de Friedrich von Flotow avec María Barrientos, soprano espagnole vénérée par les Cubains. Puis les opéras où chantent Barrientos et Caruso se succèdent à La Havane et dans les théâtres de l’intérieur de l’île (chaque ville importante avait un superbe théâtre): L’Elixir d’Amour, La Tosca, Paillasse, Carmen. Le dimanche 3 juin 1920 Caruso chante Aïda en matinée. Au second acte une explosion retentit dans le théâtre. C’est la panique. Caruso se retrouve dans la rue. Un policier qui serait tombé sur Caruso l’aurait pris pour un cinglé déguisé en égyptien !

Vous parlez de récitals de grands chanteurs…

Dès la fin du XIXe siècle, les artistes lyriques cubains donnaient des récitals et d’ailleurs il existe à Cuba un genre que les compositeurs ont appelé « Lied » car nombres de compositeurs étaient de férus germanistes. Ce Lied cubaine existe toujours. D’autre part, en 1928 une soprano cubaine crée l’Association féminine « PRO ARTE MUSICAL » qui invite les plus grands artistes internationaux (Les femmes ont toujours été à l’avant-garde de la culture et des sciences à Cuba). Le succès est immédiat et bientôt les concerts font le plein. Pro Arte décide alors de construire un nouveau théâtre dans le nouveau quartier du Vedado : el Teatro Auditorium (2600 places). IL est inauguré le2 décembre 1928 et la première artiste lyrique à donner un récital est Ninon Vallin, qui chante beaucoup en Amérique Latine à l’époque.  Se succèderont alors les plus grands. Les premières grandes cantatrices allemandes à venir ont été Lotte Lehmann, Elisabeth Schumann et Kirsten Flagstad…et, en 1952, Elisabeth Schwarzkopf qui a créé à Cuba les Spanische Liederspiel de Wolf ! (Sans parler de Flagstad dans Tristan et des concerts mémorables d’Erich Kleiber dans les années 40). Mais c’est une autre histoire à raconter plus tard !

* Le programme est aussi disponible sur Radio Canada tous les dimanches à 23h, du 26 juin au 21 août (9 épisodes) et tous les épisodes en podcast

 

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