Simone Kermes : « Les mises en scène d'opéra me mettent mal à l'aise »

Par Delphine Dalens-Marekovic | jeu 04 Novembre 2010 | Imprimer
 
Entre la teinte de ses cheveux, son premier album Lava et maintenant Colori d’amore1, difficile de ne pas associer Simone Kermes au rouge, couleur du feu et de l’amour. Trop peu connue en France pour le moment, la soprano allemande se dévoile dans un entretien à bâtons rompus. Et sans rougir ! 
 
Après Lava, vous présentez votre deuxième disque chez Sony Music Colori d’amore.
Lava était consacré aux airs napolitains du XVIIIe siècle tandis que Colori d’amore nous transporte dans la Vienne de la fin du XVIIe siècle et du début du XVIIIe où plusieurs compositeurs italiens avaient rejoint la cour des Habsbourg. Avec ce disque, nous souhaitons avant tout toucher le cœur du public. Colori d’amore se veut intemporel, sensoriel et proche de la nature humaine. A l’heure où tout va de plus en plus vite et où le stress devient permanent, je vois cet album comme une sorte de relaxation touchant le plus profond de notre âme. C’est ce que j’aime dans cette musique : son aspect humain.
D’autant plus que Colori d’amore, comme son nom l’indique, est consacré à l’amour.
Cela va ensemble. Un air de Caldara présent dans l’album s’intitule « Ha vinto amore » (« L’amour a vaincu »). Ce titre résume tout. On retrouve tous les sentiments dans l’amour : la passion, la jalousie, la tristesse, la joie etc… Toutes ces émotions portent en elles toutes sortes de couleurs. L’album contient treize airs qui n’avaient jamais été enregistrés auparavant et Claudio Osele a fait un travail de recherche stupéfiant. Il suffit d’écouter l’air de Scarlatti « Ondeggiante agitato » avec sa trompette unique en son genre pour s’en rendre compte. Notre désir a été aussi de mettre en lumière ces compositeurs, moins connus que Bach ou Haendel, qui avaient aussi un talent inouï. D’autant plus qu’ils n’écrivaient pas pour la gloire mais uniquement pour l’art lyrique. Ils bénéficiaient d’une grande indépendance à Vienne à cette époque. Ils n’avaient pas besoin comme Haendel d’écrire impérativement des « hits ».
Ce nouvel album est-il avant tout un hommage à Scarlatti ?
Nous célébrons cette année le 350e anniversaire de la naissance de Scarlatti. Nous avons donc souhaité lui rendre hommage avec cinq airs présents dans cet album. Il a énormément inspiré la nouvelle génération de compositeurs italiens napolitains tout comme Riccardo Broschi.
Comment avez-vous précisément choisi les airs de cet album ?
Ce fut un travail difficile. Après Lava, nous avons avec Claudio Osele très rapidement voulu enregistrer un nouveau CD. Mais nous voulions proposer quelque chose de nouveau, ne pas entendre tout le temps les mêmes airs de Vivaldi, Haendel et compagnie. Nous avons voulu être avant-gardistes, comme pour Lava. Claudio connaît bien ma voix et a trouvé des airs me convenant parfaitement. Comme il s’agit de morceaux inédits, la liberté de manœuvre est d’autant plus grande au niveau de l’interprétation. Ce qu’il y a aussi de surprenant, c’est que certains airs ne furent pas chantés immédiatement par des castrats. Prenons l’exemple de celui de Riccardo Broschi « Chi non sente ». La première personne à l’avoir chanté fut une femme et non un castrat. Broschi était pourtant le frère de Farinelli (qui l’interprétera à son tour bien plus tard). On ne s’en rend pas bien compte mais ces airs sont très difficiles à interpréter comme celui de Scarlatti : « Qui dove.. Torbido, irato e nero ». Ce morceau commence par un sublime récitatif, étrangement proche de Ravel ou de Debussy, tandis que l’air arrive sur les chapeaux de roue. Il y a de l’ironie ici. Les coloratures sont difficiles à effectuer car il y a des changements constants et beaucoup de modulations. Cet air a été composé pour Farinelli alors qu’il n’avait que 18 ans.
Dans quel genre d’air vous sentez-vous le plus à l’aise ?
Je dois avouer que c’est dans les Lamenti. J’aime tout ce qui tourne autour des coloratures mais je préfère les airs mélancoliques. Il me semble que les personnes vraiment honnêtes préfèrent d’avantage les airs profonds. C’est ce qui touche d’avantage mais pour cela il faut être d’abord en harmonie avec soi-même pour partager ce sentiment avec le public. Le partage est la notion la plus importante. On le ressent beaucoup lors des concerts. Mais cela ne peut fonctionner que si vous êtes en symbiose avec les gens avec lesquels vous travaillez. Cette symbiose, je l’ai trouvéé avec l’ensemble Le Musiche Nove qui est aujourd’hui comme une famille pour moi. La fraîcheur italienne est moins imposante que la rigueur allemande. En tant que chanteuse, vous travaillez à chaque fois avec des ensembles différents. Parfois cela se passe mal, parfois cela se passe bien. Il arrive même que l’on vous demande de chanter des airs qui ne vous plaisent pas forcément ! Mais vous devez tout de même y mettre toute votre énergie et toute votre âme. Je me réjouis surtout de faire la tournée de mon disque en Allemagne avec Le Musiche Nove en espérant venir en France par la suite.
Comment avez-vous rencontré Claudio Osele et avez-vous été amené à travailler avec lui ?
Je l’ai rencontré en Suisse lors d’un festival puis en Allemagne peu de temps après. Ce fut directement le coup de foudre mutuel. Nous partageons la même passion et j’apprécie son dévouement pour la recherche de musiques anciennes. Il est un grand musicologue. Il ne nous dirige pas vraiment par exemple et se met toujours en retrait nous laissant ainsi une liberté totale. Peu de chefs d’orchestre vous font autant confiance. La vérité est que vous n’avez pas forcément besoin de quelqu’un pour vous diriger quand il s’agit de Mozart par exemple. Mais cela reste mon humble avis.
Vous venez de chanter le rôle de Donna Anna dans Don Giovanni en Chine à l’opéra de Pékin. Pouvez-vous nous parler de cette expérience ?
Ce fut une expérience assez unique d’autant plus qu’à la fin des représentations, les responsables m’ont demandé de revenir à Pékin pour chanter La Chauve-Souris de Strauss… en chinois ! J’avoue le connaître par cœur pour l’avoir très souvent chanté en allemand mais de là à l’apprendre en chinois ! J’espère d’avantage y retourner à l’occasion de concerts. La production que nous avons présentée fut une mise en scène assez contemporaine déjà présentée à l’opéra de Cologne. On y trouve des caméras vidéo, des iPhone et quelques scènes de nudités qui ont d’ailleurs été interdites lors des représentations chinoises. La restriction règne dans ce pays. J’ai senti beaucoup de colère au sein de cette population. Vous avez des contrôles de sécurité à chaque coin de rue et tout est vraiment contrôlé. Mais les représentations de Don Giovanni furent un vrai succès.
Vous retournez prochainement à Cologne pour interpréter Armida dans Rinaldo de Haendel
En avril prochain, oui. Mais pour être tout à fait sincère, les mises en scène d'opéra me mettent mal à l'aise. Je préfère les concerts ou l’enregistrement de CD solo. Nous bénéficions de plus de liberté et nous pouvons mieux nous exprimer sur scène. Dans une mise en scène d’opéra, la machine est particulièrement lourde : la mise en scène, le casting, le maquillage, les lumières, les costumes… C’est par moment tellement énorme que cela demande une énergie folle. Vous devenez comme un robot au fil des représentations.
Il semble pourtant que vous aimez jouer avec votre image. Le rouge semble votre couleur emblématique
Si vous faites référence à la couverture du nouveau CD, je ne voulais pas porter cette robe au début. Pourtant, le résultat est somptueux et je trouve que cet habit fait grandement écho à la France par son aspect Rococo, son côté Marie-Antoinette. Pour la couleur rouge, c’est vrai qu’entre la lave de Lava et l’amour de Colori d’Amore, c’est cette couleur qui ressort le plus. Mais il y en a d’autres ! Vous avez l’orange, le jaune, le vert, le violet… Le rouge porte aussi en lui cet aspect avant-gardiste révolutionnaire. Je peux l’affirmer ayant passé mon enfance en Allemagne de l’Est à Leipzig.
Le rouge fait donc aussi référence à votre enfance en Allemagne de l’Est ?
J’ai vécu des moments difficiles durant mon enfance et je suis consciente de ce qu’ils représentent. Je suis malgré tout heureuse d’avoir pu connaître cette période. J’ai beaucoup appris de mon professeur de chant qui m’a aidé à trouver ma voix, et m’a apprise à partager cette passion avec le public. Mais il faut avant tout trouver sa technique pour que le chant paraisse naturel. Cela ne s’entend pas forcément à la première écoute mais Mozart reste le plus difficile à interpréter. Il est en tout cas le plus radical. Passer par la musique baroque pour revenir à Mozart par la suite est un bon exercice.
Quand on entend cependant l’air « Ondeggiante agitato » de Scarlatti, on est saisi par votre interprétation.
C’est l’un de mes morceaux préférés, d’autant plus que vous devez être en parfaite harmonie avec cette trompette ! Il s’agit aussi d’un énorme travail pour le trompettiste qui doit jouer avec ses lèvres, placer ces notes aiguës sur instruments anciens. On peut le jouer lors d’un concert mais à condition d’avoir au côté de soi le parfait trompettiste. Et il faut s’en rappeler par cœur ! Pourtant, nous avons du l’enregistrer en deux heures et nous n’avions pratiquement pas répété. C’est l’un de ces airs qui me rend fière de Colori d’amore.  J’espère à nouveau venir en France pour un concert avec Le Musiche Nove et Claudio Osele. 
Propos recueillis par Edouard Brane
1 Lire la critique de Delphine Dalens-Marekovic

 

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