Verdi et Wagner sur le ring : le baryton

Par Sylvain Fort | lun 29 Octobre 2012 | Imprimer
Eusèbe – Ah, mon cher ! Je reviens de la générale de Rigoletto, ce Leo Nucci est vraiment l’archétype du baryton-Verdi ! Quel chanteur !
Mardochée – Bonjour, Eusèbe. L’archétype du quoi, dites-vous ?
Eusèbe – Du baryton-Verdi !
 
Mardochée – Qu’est-ce donc s’il vous plaît ? Je me souviens d’avoir entendu Monsieur Nucci voici quelques années et je l’avais trouvé fort peu convaincant en comte de Luna.
Eusèbe – Ho ho, vous auriez dû l’entendre hier bisser son Vendetta, avec un Sol final fracassant ! Et ce La bémol à la fin du premier acte ! Vous m’en auriez dit des nouvelles !
Mardochée – Mais est-ce cela un baryton Verdi ? Des aigus fracassants ?
Eusèbe – Non, c’est aussi le tranchant de la voix, le métal , l’autorité, une certaine arrogance, une voix sombre et éclatante à la fois !
Mardochée – Vous êtes poète, cher Eusèbe !
Eusèbe – Le baryton Verdi, c’est celui qui est capable de sortir des Fa et des Sol comme si cela ne lui coûtait rien, tout en ayant dans le médium un poids, une épaisseur, bien caractéristiques.
Mardochée – Je vois bien de quoi vous parlez. Mais pour moi, ce n’est pas du tout ce que Verdi voulait. Et pour commencer, beaucoup des aigus que vous me vantez ne sont pas écrits. Et Verdi n’en voulait pas. Lorsqu’il voulait un Sol, il écrivait un Sol. Et puis, vous savez comme moi que Rigoletto fut écrit pour Felice Varesi, un très bon baryton qui avait été Don Carlo dans Ernani et Macbeth. Finalement, votre baryton-Verdi, c’est Felice Varesi. Vous ne faites que me décrire la voix de Varesi. Et pour Montfort ou Luna, c’est encore autre chose. Marc Bonnehée les a créés à Paris. On pourrait continuer la liste. Prenez Jago : c’est Victor Maurel. L’avez-vous entendu ? Il n’a pas du tout la voix de Nucci, ni celle du baryton idéal que vous me décrivez.
Eusèbe – Oui, vous avez sans doute raison, mais vous négligez une chose très importante dans le chant : c’est la tradition. Et la tradition a imposé ces voix que je vous décris. Verdi ne parlait pas de baryton-Verdi, mais l’histoire du chant a prononcé son verdict : le baryton-Verdi existe, et il est comme je vous l’ai décrit. Il s’appelle Pasquale Amato, Titta Ruffo, Mattia Battistini, Ettore Bastianini, Leonard Warren…
Mardochée – Mais que faites-vous de Zancanaro, qui plafonnait au Sol ? Que faites vous surtout de Valdengo ? De Stabile ? De De Luca ? Et même que faites-vous de Cappuccilli ? Oui, que faites-vous de ces barytons tout de souplesse et de clarté, qui n’ont rien à voir avec les tromblons dont vous me parlez et qui aujourd’hui trouvent leurs héritiers chez Thomas Hampson, Peter Mattei, Simon Keenlyside ?
 
Eusèbe – Peuh ! Des poids-plume ! Des avortons !
 
Mardochée – Leur préféreriez-vous Cornell MacNeill, Paolo Coni ou autres braillards vite entendus, vite oubliés, genre Silvano Carroli ou Juan Pons ? Dois-je vous rappeler ce qui fit choisir ses barytons à Verdi : la clarté de leur diction, la justesse de l’expression, le sens de la nuance ?
Eusèbe – Ne caricaturez pas ! Vous n’oserez pas me dire que Leo Nucci ou Leonard Warren sont des rustres ! Ce legato, cette émotion virile… Hmmm, que de doux frissons.
Mardochée – Comme vous voudrez. Il en est un toutefois que vous n’avez pas cité et qui passe pour le grand baryton verdien de son temps : Tito Gobbi. Or qu’entends-je chez Gobbi ? un sale timbre, une voix qui sature et qui plafonne, des sons nasaux…
Eusèbe – Vous avez raison, ce n’est pas très engageant…
Mardochée – Et pourtant, c’est le Rigoletto qui parle à Gilda avec le plus de douceur paternelle. C’est le Jago le plus insinuant. C’est le Germont le plus respectable. C’est le Falstaff le plus drôle. Avec une voix pareille, il en a fait des choses. Et pas de La bémol !
Eusèbe – Vous êtes bien jésuite. Avec votre casuistique, on pourrait dire n’importe quoi. Par exemple, que Domingo est un baryton Verdi…
Mardochée – Ah non, pas d’obscénités entre nous, je vous en prie.
 
Eusèbe – Et de toute façon, vous coupez les cheveux en quatre parce qu’on n’a pas parlé de vos chers Allemands. Vous le germanophile, vous allez me dire que personne n’a mieux chanté Verdi que les Allemands, qui par ailleurs ont chanté Wagner comme les Italiens, les Français, les Espagnols, les Américains, les Russes n’ont jamais su le faire !
Mardochée – Il est certain en tout cas qu’il y a plus un baryton-Wagner qu’un baryton-Verdi.
Eusèbe – Vous voyez, votre mauvaise foi est sans limite.
Mardochée – Là où je vous rejoins, c’est que Verdi a été servi par les Allemands avec une ferveur à faire pâlir les Italiens. Pensez à Schlusnus, à Hüsch, à Metternich, à Janssen, à Domgraf-Fassbaender, pensez à Fischer-Dieskau et même à Hermann Prey. Bref, pensez à cette école de haute lignée qu’on appelle les Kavalierbariton ! Et encore je ne vous parle pas de Theodor Scheidl ou d’Emil Schipper !
Eusèbe – Oh, vous pourriez remonter jusqu’au temps de Wagner, je n’en serais pas plus convaincu !
Mardochée – Au contraire, au contraire. Prenez donc Franz Betz.
Eusèbe – Holala, je sens qu’on va parler teuton.
Mardochée – Savez-vous avec quel rôle Franz Betz a gagné ses galons pour entrer dans la troupe de Berlin ?
Eusèbe – Le baron de Munchhausen ?
Mardochée – Sot. Dans Don Carlo d’Ernani. Et savez-vous quel rôle il a créé pour Wagner ?
Eusèbe – Brunnhilde ?
Mardochée – Hans Sachs. Et je vous passe bien des chanteurs dont le répertoire comprenait les grands Verdi et qui furent aussi de grands wagnériens : outre Emil Schipper, déjà cité, prenez Hans von Milde, qui a créé Telramund, mais a chanté aussi Hans Sachs. Prenez Herbert Janssen, qui a été Luna, Renato, Jago, mais aussi Amfortas et même Wotan. Prenez Rudolf Bockelmann, qui a chanté dans le monde entier Wotan et Hans Sachs, mais chantait aussi Amonasro et même Valentin ! Et Hans Hotter, le Wotan de l’après-guerre, fut un très bon Jago et même un Amonasro !
 
Eusèbe – Il faut aimer son Verdi en allemand… ce n’est guère mon cas. Et puis, je défie votre Bockelmann ou votre Janssen et même vos Schlusnus de nous donner un La bémol ! Vos grosses voix, très peu pour moi.
Mardochée – Janssen n’avait pas une grosse voix, non plus que Schlusnus ou Hüsch. Pas plus que Giuseppe Taddei, Rolando Panerai et Tito Gobbi, qui tous ont chanté Wagner, mais aussi Rigoletto et tant d’autres rôles verdiens.
Eusèbe – En somme, n’importe qui peut chanter Wagner et Verdi. Il suffit de savoir chanter. On se demande pourquoi Jacques Martin n’a pas chanté Rigoletto, et Gabriel Bacquier, Amfortas.
Mardochée – Pour Jacques Martin, je ne me prononcerai pas. Mais Gabriel Bacquier est un cas intéressant. Rien ne l’aurait empêché de chanter Amfortas. Il a chanté de très bons Verdi. Seulement, il aurait dû apprendre un peu d’allemand. Et peut-être apprendre un autre genre de musique. Il en aurait été capable, peut-être ne l’a-t-il pas voulu. Beaucoup ont créé des fossés infranchissables entre les répertoires. Beaucoup ont cru que chanter Wagner c’était se condamner à ne plus pouvoir chanter Verdi. Que c’était renoncer à la cantilène, au legato, à ce belcanto si sain pour la voix. Et dans le même temps, ils ne voyaient aucun inconvénient à ce qu’on chante alternativement Luna, qui est tendu, nerveux, escarpé, et Jago, qui est pur parlando, articulation, suggestion, ou Rigoletto qui est pathos et intensité, ou Boccanegra, qui est simplement écrasant. Le baryton-Verdi n’existe pas plus que le baryton wagnérien. Ces fiches de poste sont imaginaires. Alors que d’un rôle verdien à l’autre, il peut y avoir des abîmes, comme d’un rôle wagnérien à l’autre il peut y avoir des passerelles inattendues – à bien des égards, Telramund est plus proche de Kurwenal, et Kurwenal de Sachs, que Macbeth n’est proche de Falstaff. Tout n’est qu’exemples et contre-exemples, mais une constante existe. C’est la vérité musicale. Sans cette curiosité pour la rhétorique verdienne ou wagnérienne, sans la conscience artiste, sans l’intuition des mots, sans le travail incessant que cela requiert, rien n’est possible. Alors ce n’est pas la tessiture qui prime. Ce n’est pas non plus le timbre, ni même le volume. C’est la pure capacité physique alliée au désir de chanter. Capacité physique : Verdi et Wagner ont eu en commun de soumettre les chanteurs – et pas seulement les barytons – à une exigence physique accrue, drastique. J’y inclus la charge émotionnelle, qui fatigue les nerfs et use aussi sûrement que quelques aigus claironnants. Et le désir de chanter : l’engagement mental dans les personnages, dans l’expression, dans la moindre phrase, est total. Le beau chant ne sert pas. Il faut communiquer, dire, raconter, sans cesse. Cela aussi mobilise, et use. Que la capacité physique serve de seul prérequis est un non-sens. Que le désir de chanter soit le seul moteur, et la fin est proche.
Eusèbe – Mais en quoi est-ce différent des autres compositeurs ?
Mardochée – En ce que Wagner comme Verdi ont donné à la voix de baryton une prépondérance nouvelle. En ce qu’ils les ont inscrits dans un flux vocal continu. En ce qu’ils ont inventé une autre orchestration. En ce qu’ils ont décidé que le baryton porterait des affects et une responsabilité dramatique sans précédent. Le baryton Verdi et le baryton wagnérien ne sont rien d’autre que l’apothéose du baryton. Le baryton fait héros, père, pèlerin, souffrant, vengeur, souverain, déchu. Ils ont aimé cette voix, aimé tout ce qu’elle pouvait dire que les autres ne peuvent dire, aimé cette voix qui dans le chant garde le son de la voix parlée et pourtant la transcende, aimé cette humanité et cette profondeur sobre de la voix de baryton. Ils ont adoubé le baryton. Mieux : ils l’ont fait roi.

 

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