Véronique Gens : « Je n’ai pas de chance, les Français n’aiment la musique française que chantée par des Australiens ou des Coréens ! »

Par Laurent Bury | lun 19 Janvier 2015 | Imprimer

Le 29 janvier à l’Opéra royal de Versailles, Véronique Gens sera Marie de Gonzague dans la recréation du Cinq-Mars de Gounod. Egalement en tête de distribution dans Les Fêtes de Polymnie de Rameau, à paraître chez Glossa, elle chantera le rôle-titre dans la reprise d'Alceste à Garnier. Où se situe-t-elle aujourd'hui, entre Mozart et Félicien David, entre Gluck et Poulenc ?

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Que pouvez-vous nous dire de Cinq-Mars ?

En fait, les répétitions n’ont pas encore commencé, mais bien sûr je travaille la partition depuis un certain temps. Cet opéra devrait être une vraie découverte pour la plupart des gens, puisqu’on n’en connaît que « Nuit resplendissante ». J’avoue par ma part que je n’avais jamais entendu cet air, mais c’est une partition magnifique, je considère que j’ai beaucoup de chance de participer à sa résurrection. Pourquoi, alors, a-t-elle complètement disparu, comme toutes ces œuvres que nous révèle le Palazzetto Bru Zane ? Mystère, car c’est une musique que j’adore, avec beaucoup d’ensembles, de grandes envolées lyriques qui font intervenir tout l’orchestre et le chœur. Je travaille surtout mon rôle, mais j’ai aussi regardé le reste, il y a des récitatifs très dramatiques, que Gounod a composés pour remplacer les dialogues parlé de la première version. On est en plein dans le grand romantisme français, et c’est très agréable à chanter. Les ensembles, c’est ce que je préfère ; cela tient sans doute à ma formation baroque, j’aime énormément chanter avec les autres. Cette écriture est idéale pour ma voix, c’est un rôle très central, et en plus en français : je suis donc ravie d’avoir cette possibilité de chanter plus lyrique, plus large. Et il y a beaucoup d’autres projets qui sont déjà dans mon agenda, mais dont je ne peux pas encore parler. Heureusement que la fondation Bru Zane existe, avec ces gens passionnés et si actifs, dont j’admire beaucoup le travail.

Vous n’en êtes pas à votre première résurrection de ce genre, puisqu’il y a eu l’an dernier Herculanum, avec un enregistrement à paraître cette année.

Félicien David est un compositeur beaucoup moins connu que Gounod, c’est pourquoi je pense que le disque sera une surprise pour tout le monde, une bonne surprise, car j’y ai pris beaucoup de plaisir. Vous savez, comme la plupart des chanteurs, je fais beaucoup un nombre de rôles limité : je chante surtout dans Don Giovanni, dans Les Noces de Figaro et dans Falstaff. C’est dommage, mais c’est comme ça. Les gens sont frileux, et les directeurs savent qu’on remplit une salle en programmant le Requiem de Mozart ou La Traviata. Les gens sont rassurés par ce qu’ils connaissent. Par exemple, à Munich, où je suis en ce moment, et où je chante souvent, le public m’aime bien parce qu’il me connaît. Avec des chanteurs qu’il ne connaît pas, il est plus distant. Même chose pour le répertoire : si je chante si peu de musique du XIXe siècle, c’est parce qu’on ne me le demande pas ! Avec Mozart, les gens sont rassurés, ils savent que je peux le faire, mais sur un répertoire où je suis moins reconnue, c’est plus difficile, peu de directeurs de théâtre osent me proposer des choses plus incertaines. Quand on m’a proposé Falstaff pour la première fois, à Baden-Baden, ce n’était pas gagné d’avance. Moi, je savais que je pouvais le chanter, mais comment en persuader les gens tant qu’on n’a pas eu l’occasion de faire ses preuves ?

Quels autres rôles du XIXe siècle avez-vous chanté ?

J’aurais dû être Tatiana dans Eugène Onéguine, mais finalement ça ne s’est pas fait. Alice Ford dans Falstaff est un rôle que je chante beaucoup, mais jamais en France… Et il y a eu Eva des Maîtres-chanteurs, mais là encore, ce n’était pas en France. C’était à Barcelone, et c’était un fameux défi pour la petite baroqueuse que j’étais alors ! J’étais dans mes petits souliers, ça représentait beaucoup de stress, mais en même temps, que de plaisir, de chanter avec tous ces spécialistes, ces artistes qui se produisaient régulièrement à Bayreuth. Je suis ravie qu’on me l’ait proposé. Je voue à Joan Matabosch une reconnaissance très affectueuse, il m’a donné ma chance à plusieurs reprises, et c’est grâce à des gens comme ça qu’on peut évoluer, essayer des choses.

Vous étiez récemment Madame Lidoine dans Dialogues des Carmélites : les gens vous accepteraient-ils mieux dans la musique du XXe siècle ?

Peut-être, parce que je fais beaucoup de mélodie française. Je m’y sens vraiment chez moi, comme dans le baroque. Je ne me pose pas de question : tout est tellement clair, tellement évident. Et comme pour le baroque, le texte passe avant tout. On est dans une situation très intime avec le pianiste, il y a une véritable proximité, comme dans les petits ensembles baroques. Quant à Madame Lidoine, ça semblait évident. J’attendais depuis longtemps de pouvoir chanter ce rôle, et l’occasion s’est enfin présentée, dans une production formidable. Ç’aurait été dommage de passer à côté. Le spectacle sera repris en décembre 2017 à la Monnaie et en janvier 2018 au TCE, et j’espère que je participerai à d’autres Dialogues des Carmélites.

Votre prestation a été saluée par la critique, et certains vous ont même jugée supérieure à Régine Crespin, la créatrice du rôle à Paris.

Pour la comparaison avec Crespin, je ne suis pas convaincue ! En tout cas, j’ai été très flattée, très heureuse de lire ces comptes rendus positifs, d’autant plus que la critique en France ne m’aime pas, en général, j’ai du mal à être appréciée dans notre pays.

Avec Herculanum et Cinq-mars, ne pourrait-on pas dire que Tragédiennes 3 devient réalité ?

Tout à fait ça ! On se situe dans le même esprit, dans la continuité de ce disque. Il me semblait parfaitement naturel de me lancer dans l’entreprise, et cela m’a fait beaucoup de bien, même si ce Tragédiennes 3 n’était pas du tout prévu. C’est comme un cadeau que l’on m’a fait au dernier moment, et qui m’a permis d’utiliser ma voix d’une autre manière. Au moment où je commençais à me sentir presque à l’étroit dans la musique baroque, il y a eu cette première libération que Mozart a été pour moi, et maintenant je vis un peu la même chose ; avec Gounod, avec toute cette musique qui rien à voir avec l’écriture mozartienne, tout se décale à nouveau d’un cran.

Vous avez dit que, sans Christophe Rousset, vous n’auriez jamais enregistré ces disques.

J’aime beaucoup Christophe Rousset, j’ai beaucoup cherché, beaucoup travaillé avec lui depuis des années. Pour Cinq-Mars, ce n’est plus lui, on est avec un « vrai » orchestre, je veux dire : un énorme orchestre moderne. Tout cela s’est fait grâce au Palazzetto Bru Zane, avec qui un Tragédiennes 4 pourrait bien se faire. Enfin, avec une autre formule : on n’est pas Star Wars, il n’y aura pas de Tragédiennes 5 ou ! Le projet s’articulerait plutôt autour du thème des visions religieuses, mais il y a encore beaucoup de détails à affiner, nous en reparlerons donc quand les choses seront plus précises.

Pour cette musique du XIXe siècle, avez-vous écouté les enregistrements d’autres chanteuses ?

Non. Cela pourrait paraître prétentieux, mais je n’aime pas trop écouter les autres, car ça me déstabilise, ça m’influence trop. Comme tout le monde, j’ai écouté Margaret Price, Schwarzkopf, mais au bout d’un temps, il faut chercher avec sa voix. Quand j’entends d’autres chanteuses, je ne me sens pas à la hauteur, alors je préfère travailler dans mon coin, toute seule. Je cherche, en me fiant à mon instinct. Je vais où l’on m’emmène, mais je reste prudente, je n’ai jamais pris de risques inconsidérés. Pour ces œuvres rares que me propose le Palazzetto Bru Zane, j’essaye de me faire confiance, je reste très proche de la partition, je suis ce qui est écrit et mon instinct.

En 2011, vous déclariez dans une interview que vous rêviez de « Didon, Desdémone, la Maréchale ». Poulenc disait avoir écrit Madame Lidoine pour une Desdémone, alors ces projets vont-ils se concrétiser ? Otello, c’est en train de se concrétiser, donc Desdémone, c’est pour bientôt, et c’est encore un grand défi. Je n’ai pas encore le droit de vous dire où je le chanterai, mais ce sera dans un endroit très exposé, donc je suis très inquiète, mais je me lance. La Maréchale, en revanche, j’abandonne, car je ne suis « que » française. Vous savez, il y a une chose qui m’agace, et c’est un fait bien connu : le répertoire français, on considère que n’importe qui peut le chanter. A Munich, par exemple, ils ont donné Dialogues des Carmélites, ils vont bientôt monter Pelléas, et ils estiment qu’ils peuvent le faire sans un seul artiste français. A l’inverse, Wagner et Richard Strauss, il n’y a que les Allemands qui peuvent s’en mêler, sauf Sophie Koch, qui est vraiment introduite dans le milieu. Moi, je suis française, c’est pas de chance ! Heureusement, il y a le répertoire italien où l’on veut bien de moi. Cela m’agace, au même titre que j’étais très agacée à l’époque où l’on considérait que le baroque était une sous-musique destinée à des sous-chanteurs et à des musiciens qui chantent faux. Heureusement, depuis quelques années, la situation a évolué, on donne cette musique dans de grands théâtres, avec de grands chanteurs. Ils n’ont pas toujours le style requis, mais au moins l’on admet que c’est de la vraie musique.

Vous avez renoncé à la Maréchale, mais sur votre site, on voit dans votre répertoire le Compositeur d’Ariane à Naxos et Octavian du Chevalier à la rose.

C’est mon agent qui a mis ça sur mon site, pas moi. C’est juste pour donner une idée de la voix que j’ai, pour indiquer que, dans Le Chevalier à la rose, je ne peux pas faire Sophie ! Octavian, le Compositeur, ce sont des rôles que j’ai travaillés pour moi, quand j’avais le temps. Je ne suis pas prête à les chanter demain, mais ils sont dans ma voix. Je suis ni soprano ni mezzo, je suis entre les deux, ce qui déplaît à beaucoup de gens, parce que je n’entre dans aucune catégorie toute faite. Il y a des choses que je peux faire, d’autres que je ne peux pas, et ces deux rôles-là, il se trouve que j’aimerais les chanter. Si l’occasion se présente un jour, tant mieux, mais je ne vais pas en faire toute une histoire.

En plus, on ne vous a pas souvent vue dans des rôles travestis.

Pourtant, je suis très facile à transformer en garçon ! Je suis grande, je n’ai pas de formes très féminines. Mais on ne m’imagine pas forcément comme ça, parce que j’ai cette image de tragédienne, de femme fatale ! Enfin, là encore, quand on me l’a proposé, je l’ai fait. Jean-Claude Malgoire, à qui je dois énormément, m’a confié Chérubin, à Tourcoing. Il y a eu Idamante aussi.  

En dehors de Mozart, vous chantez aussi beaucoup Gluck. Quelle est la spécificité de sa musique ?

Gluck, c’est vraiment le trait d’union entre le baroque et Mozart, et c’est pour ça que je m’y sens si bien. Il faut un bon orchestre, un bon chef, car c’est une musique difficile. Alceste est un rôle formidable, que j’ai chanté déjà pas mal de fois. Un rôle long, éprouvant physiquement et psychologiquement. A vrai dire, je chante peu de rôles amusants, mais c’est à cause de ma voix, et de l’idée que les gens ont de moi. Je suis ravie à la perspective d’interpréter Alceste à l’opéra de Paris, d’abord parce que j’y chante trop peu à mon goût, mais aussi parce que ce sera dans la mise en scène d’Olivier Py, et dirigée par Marc Minkowski : je suis comblée.

Après avoir beaucoup chanté Mozart, avez-vous le sentiment d’avoir fait le tour de la question ?

On n’a jamais fait le tour de la question avec Mozart, c’est un compositeur tellement génial. J’ai abordé tout ce que je pouvais chanter, j’ai fait Pamina il y a longtemps, maintenant je ne peux plus, mais j’ai chanté à peu près tous les Mozart possibles (il n’y a rien pour moi dans ses opéras allemands). J’ai dû chanter Elvire plus de cent fois, mais je découvre toujours des choses, car cette musique est sublime, tellement bien écrite, tellement intéressante. De ce point de vue, j’ai beaucoup de chance. Je pense à Natalie Dessay qui disait toujours qu’elle en avait marre de ces rôles de soprano léger qui font un peu du cirque, des acrobaties vocales, et dont la psychologie est limitée ; pour moi c’est tout le contraire, et tout change en fonction des autres chanteurs, de la mise en scène, du chef.

A part Tragédiennes 4, avez-vous des projets au disque ?

J’ai un projet auquel je tiens énormément, pour lequel je me bats depuis des années, et qui va enfin se concrétiser : un nouveau disque de mélodies françaises. Le dernier remonte à il y a quinze ans. C’est scandaleux, en France, personne n’aime la mélodie française. A l’étranger, je fais beaucoup de récitals exclusivement composés de mélodies françaises, mais en France il n’y a pas moyen ! C’est vraiment agaçant, et je ne comprends pas pourquoi c’est ainsi. Les Français n’aiment pas la musique française, ou alors seulement chantée par des Australiens ou des Coréens ! Je ne suis pas agressive par nature, mais il y a des choses qui m’énervent. Enfin, je croise les doigts, ce disque devrait être enregistré pour un nouveau label dont l’existence n’est pas encore officielle. J’ai eu beaucoup de faux espoirs avec d’autres maisons, et il me tarde vraiment de le faire, car j’ai des choses à dire dans cette musique, qu’on ne chante pas assez. Et quand on la chante, on donne toujours les mêmes morceaux. Les gens ont toujours besoin d’être rassurés, et on ne peut pas leur en vouloir, mais pour ma part j’ai envie à chaque fois de programmer des choses moins connues. Je n’ai pas la prétention de faire aimer des choses nouvelles, mais je suis quand même un peu aventureuse dans ce domaine. Dans la mélodie française, il y a tellement de belles choses qu’on chante trop rarement.

Propos recueillis par Laurent Bury le 14 janvier 2015

Cinq-Mars, de Gounod, le 25 janvier à Munich, le 27 à Vienne, et le 29 à l'Opéra royal de Versailles, orchestre de la radio de Munich et choeur de la radio bavaroise, direction : Ulf Schirmer, renseignements

Alceste, de Gluck, du 16 juin au 15 juillet, Palais Garnier, renseignements

 

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