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	<title>Bernard Schreuders, auteur/autrice sur Forum Opéra</title>
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	<description>Le magazine en ligne de l&#039;opéra</description>
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	<title>Bernard Schreuders, auteur/autrice sur Forum Opéra</title>
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		<title>Questionnaire de Proust &#8211; Paul Figuier : « Le chanteur que j&#8217;écoute le plus ? Bob Dylan »</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bernard Schreuders]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 14 Feb 2023 06:22:09 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Avignon vient d’accueillir son premier Rinaldo, sous la conduite de Bertrand Cuiller et dans la reprise du spectacle féerique imaginé par Claire Dancoisne. Paul Figuier a pour lui un somptueux timbre d’alto, dense et aux couleurs profondes et sa musicalité s’épanouit avec un égal bonheur chez Purcell, Bach, Stradella, Scarlatti (sublime Stabat Mater pour les micros de &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Avignon vient d’accueillir son premier Rinaldo, sous la conduite de Bertrand Cuiller et dans la reprise du<a href="https://www.forumopera.com/rinaldo-nantes-magique"> spectacle féerique</a> imaginé par Claire Dancoisne. Paul Figuier a pour lui un somptueux timbre d’alto, dense et aux couleurs profondes et sa musicalité s’épanouit avec un égal bonheur chez Purcell, Bach, Stradella, Scarlatti (sublime <em>Stabat Mater</em> pour les micros de Harmonia Mundi), mais aussi dans la musique contemporaine (<em>Cantique des trois enfants dans la fournaise </em>de Philippe Hersant). Le jeune contre-ténor a également été adoubé par ses pairs, Damien Guillon et Philippe Jaroussky, qui le dirigera cette saison à Montpellier dans le rare <a href="https://www.forumopera.com/actu/dix-operas-a-ne-pas-manquer-en-2022-23"><em>Orfeo</em> d’Antonio Sartorio.</a> </strong></p>
<hr />
<p><strong>Mon meilleur souvenir sur une scène d’opéra ?</strong></p>
<p>Récemment, sur la scène d’Avignon. J’assumais le rôle-titre de <em>Rinaldo</em> pour la première fois et j’ai eu la chance d’être chaleureusement applaudi par le public après le <em>Cara Sposa. </em>J’étais tellement concentré que cela m’a beaucoup surpris.</p>
<p><strong>Mon pire souvenir dans une salle d’opéra (ou « mon pire souvenir sur scène ») ?</strong></p>
<p>La progression du Covid au début de la pandémie et toute l’ambiance étrange qui l’accompagnait. Je participais alors à une pièce à la Comédie française et nous nous demandions chaque soir si nous rejouerions le lendemain. </p>
<p><strong>Le livre qui a changé ma vie ?</strong></p>
<p>Je dirais <em>Mon Bel Oranger</em> de Vasconcelos, un des premiers romans de ma vie. J’ai beaucoup pleuré.</p>
<p><strong>Et le film ?</strong></p>
<p><em>La Strada</em> de Fellini. Un de mes premiers grands chocs poétiques.</p>
<p><strong>Le chanteur du passé avec lequel j’aurais aimé me produire ?</strong></p>
<p>Il y en a beaucoup mais j’ai envie de dire Francesco Bernardi dit Il Senesino. Dans un autre registre, j’aurais aimé rencontrer des légendes comme Leadbelly, Little Richard, Billie Holiday&#8230;</p>
<p><strong>Mon plus grand moment de grâce face à une œuvre d’art ? </strong></p>
<p>Je dirais que c’était au cours d’un enregistrement des <em>Vêpres</em> de Monteverdi avec l’ensemble Pygmalion. Le <em>Gloria Patri </em>du <em>Magnificat </em>était particulièrement mystique.</p>
<p><img fetchpriority="high" decoding="async" alt="" class="image-large" height="468" src="/sites/default/files/styles/large/public/320849918_472055538409092_7892158716782752184_n.jpeg?itok=UC8-AkPD" title="Paul Figuier  Jack Carrot" width="468" /><br />
	Paul Figuier ©  Jack Carrot</p>
<p><strong>La ville où je me sens chez moi ?</strong></p>
<p>Paris.</p>
<p><strong>La ville qui m’angoisse ?</strong></p>
<p>Je ne saurais dire&#8230;</p>
<p><strong>Le metteur en scène dont je me sens le plus proche ?</strong></p>
<p>Je n’ai pas encore assez d’expérience pour répondre maintenant. J’espère pouvoir le faire bientôt !</p>
<p><strong>Ce qui, dans mon pays, me rend le plus fier ?</strong></p>
<p>Nos immenses artistes, à travers les siècles.</p>
<p><strong>Le compositeur dont je me sens le plus proche ?</strong></p>
<p>Question difficile, ce genre de sentiment change tant&#8230;</p>
<p><strong>À part chanter, ce que j’ai dû faire de plus compliqué sur scène ?</strong></p>
<p>Peut-être quand je chantais le rôle de Ptolémée dans <em>Jules César</em> de Haendel au CNSM. Le rôle était déjà exigeant mais je devais aussi, tout en chantant, courir, démolir du mobilier, tomber au sol, être ceinturé&#8230;</p>
<p><strong>Mes héros ou héroïnes favorites dans l’opéra ?</strong></p>
<p>Tous « les méchants », qui sont bien souvent les personnages les plus intéressants.</p>
<p><strong>Si je pouvais apprendre un instrument du jour au lendemain, lequel serait-il ?</strong></p>
<p>Je pense que j’apprendrais les claviers (clavecin et orgue).</p>
<p><strong>Un opéra dont j’aurais voulu créer le rôle-titre ?</strong></p>
<p><em>Le Songe d’une nuit d’été</em> de Britten.</p>
<p><strong>Le chanteur que j’écoute le plus ?</strong></p>
<p>Bob Dylan.</p>
<p><strong>Le chanteur du présent que je trouve d’une générosité rare ?</strong></p>
<p>Damien Guillon, même s’il y en a d’autres, bien sûr ! </p>
<p><strong>Si j’étais un personnage de Disney ?</strong></p>
<p>Archimède, le hibou de Merlin.</p>
<p><strong>Mon plus grand moment d’embarras ?</strong></p>
<p>Enfant de chœur, un dimanche, j’ai eu des déconvenues avec l&rsquo;encensoir que j’avais malmené pendant l’élévation.</p>
<p><img decoding="async" alt="" class="image-large" height="311" src="/sites/default/files/styles/large/public/paul_figuier_oreste.jpeg?itok=OoklnxjF" title="Paul Figuier en Oreste (La Belle Hélène) à l’Opéra de Lausanne (2019)  Loïc Denys" width="468" /><br />
	Paul Figuier en Oreste (La Belle Hélène) à l’Opéra de Lausanne (2019) © Loïc Denys</p>
<p><strong>Le compositeur auquel j’ai envie de dire « mon cher, ta musique n’est pas pour moi » ?</strong></p>
<p>En tant que contre-ténor, trop ! </p>
<p><strong>Ma personnalité historique préférée.</strong></p>
<p>Saint François d’Assise.</p>
<p><strong>Si j’étais un Lied ou une Mélodie ?</strong></p>
<p>« Quel galant m’est comparable ? » de Ravel.</p>
<p><strong>Mon pire souvenir historique des 40 dernières années ?</strong></p>
<p>Je ne saurais dire&#8230; J’en ai malheureusement beaucoup trop&#8230;</p>
<p><strong>Le rôle que je ne chanterai plus jamais ?</strong></p>
<p>Oreste dans <em>la Belle Hélène.</em></p>
<p><strong>Ma devise ?</strong></p>
<p>Je n’en ai pas vraiment, mais je suis bien d’accord avec le fait que « la vie sans musique est une erreur ».</p>
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			</item>
		<item>
		<title>Récital Hugh Cutting &#8211; Paris (Gaveau)</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/recital-hugh-cutting-paris-gaveau/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Schreuders]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 01 Feb 2023 09:44:54 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Cecilia Bartoli côté cour, Philippe Jaroussky côté jardin&#160;: c’est sur la scène du Théâtre Grévin, niché au cœur du célèbre musée de cire où les stars de l’opéra côtoient Charles Aznavour et Roberto Benigni, que&#160;Hugh Cutting&#160;donnait lundi son premier récital parisien. Révélé par le&#160;Jardin des Voix&#160;en 2021, le jeune contre-ténor britannique se produit principalement au &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Cecilia Bartoli côté cour, <strong>Philippe Jaroussky</strong> côté jardin&nbsp;: c’est sur la scène du Théâtre Grévin, niché au cœur du célèbre musée de cire où les stars de l’opéra côtoient Charles Aznavour et Roberto Benigni, que&nbsp;<strong>Hugh Cutting</strong>&nbsp;donnait lundi son premier récital parisien. Révélé par le<a href="https://www.forumopera.com/partenope-paris-cite-de-la-musique-de-nouvelles-etoiles-britanniques-au-jardin-des-voix">&nbsp;Jardin des Voix</a>&nbsp;en 2021, le jeune contre-ténor britannique se produit principalement au Royaume-Uni, même s&rsquo;il fera bientôt ses débuts à Zurich dans un programme de madrigaux. Nous avons d’ailleurs pu l’applaudir le mois dernier à Londres, en l’église de Saint Martin-in-the-Fields, où il chantait&nbsp;<em>The Messiah&nbsp;</em>sous la conduite de Harry Christophers (The Sixteen) et remportait un beau succès personnel face à un auditoire, certes fervent, mais qui connaît l’ouvrage par cœur et ne se laisse pas aisément impressionner.</p>
<p style="text-align: center"><img decoding="async" class="aligncenter" src="https://www.forumopera.com/sites/default/files/styles/large/public/img-3520.jpeg?itok=ss5jZ_qt">© DR</p>
<p>La démarche chaloupée et le sourire conquérant rappellent les entrées de David Daniels alors que la voix surprend immédiatement en affichant des qualités qui restent, aujourd’hui encore, peu communes chez les falsettistes d’Outre-Manche&nbsp;: la franchise de l’émission, jamais nasale ni pincée ; la rondeur et la chaleur du timbre sur toute la tessiture que couronnent des aigus glorieux ou caressants. Bien que le souvenir d’Henri Ledroit affleure à la mémoire (<em>Vedendo amor</em>) et plus encore celui d’Andreas Scholl, qui débuta&nbsp;<em>in loco</em>&nbsp;en remplaçant au pied levé René Jacobs, le chant autrement incarné de Hugh Cutting éclipse aussitôt ces réminiscences&nbsp;: aucun maniérisme, nul angélisme ne vient altérer une ardente et réjouissante plénitude.</p>
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		<item>
		<title>Récital Hugh Cutting — Paris</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/recital-hugh-cutting-paris-une-ardente-plenitude/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Schreuders]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 01 Feb 2023 05:02:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Cecilia Bartoli côté cour, Philippe Jaroussky côté jardin : c’est sur la scène du Théâtre Grévin, niché au cœur du célèbre musée de cire où les stars de l’opéra côtoient Charles Aznavour et Roberto Benigni, que Hugh Cutting donnait lundi son premier récital parisien. Révélé par le Jardin des Voix en 2021, le jeune contre-ténor britannique se produit &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Cecilia Bartoli côté cour, Philippe Jaroussky côté jardin : c’est sur la scène du Théâtre Grévin, niché au cœur du célèbre musée de cire où les stars de l’opéra côtoient Charles Aznavour et Roberto Benigni, que <strong>Hugh Cutting</strong> donnait lundi son premier récital parisien. Révélé par le<a href="https://www.forumopera.com/partenope-paris-cite-de-la-musique-de-nouvelles-etoiles-britanniques-au-jardin-des-voix"> Jardin des Voix</a> en 2021, le jeune contre-ténor britannique se produit principalement au Royaume-Uni, même s&rsquo;il fera bientôt ses débuts à Zurich dans un programme de madrigaux. Nous avons d’ailleurs pu l’applaudir le mois dernier à Londres, en l’église de Saint Martin-in-the-Fields, où il chantait <em>The Messiah </em>sous la conduite de Harry Christophers (The Sixteen) et remportait un beau succès personnel face à un auditoire, certes fervent, mais qui connaît l’ouvrage par cœur et ne se laisse pas aisément impressionner. </p>
<p>La démarche chaloupée et le sourire conquérant rappellent les entrées de David Daniels alors que la voix surprend immédiatement en affichant des qualités qui restent, aujourd’hui encore, peu communes chez les falsettistes d’Outre-Manche : la franchise de l’émission, jamais nasale ni pincée ; la rondeur et la chaleur du timbre sur toute la tessiture que couronnent des aigus glorieux ou caressants. Bien que le souvenir d’Henri Ledroit affleure à la mémoire (<em>Vedendo amor</em>) et plus encore celui d’Andreas Scholl, qui débuta <em>in loco</em> en remplaçant au pied levé René Jacobs, le chant autrement incarné de Hugh Cutting éclipse aussitôt ces réminiscences : aucun maniérisme, nul angélisme ne vient altérer une ardente et réjouissante plénitude. </p>
<p><img decoding="async" alt="" class="image-large" height="468" src="/sites/default/files/styles/large/public/img-3520.jpeg?itok=ss5jZ_qt" width="352" /><br />
	© DR</p>
<p>L’interprète, en revanche, nous laisse d’abord sur notre faim. Le style est parfaitement maîtrisé, la déclamation limpide (« E pur io torno »), mais la théâtralité demeure générique et nous aimerions qu’il s’approprie davantage le tubesque « Si dolce è’l tormento », qu’il affûte également et affine ses ornements dans des cantates très fréquentées (<em>Vedendo amor </em>; <em>Nel dolce tempo</em>) et qui ont fait l’objet de lectures plus personnelles. </p>
<p>S’il fait montre d&rsquo;une toute autre éloquence chez Johnson et Dowland, les blasés rétorqueront que ce répertoire fait partie de son ADN poétique et musical. Or, nous n’avons jamais entendu un contre-ténor, même britannique, imprimer une telle urgence à <em>In darkness let me dwell </em>: Hugh Cutting avive les contrastes et s’empare des affects avec une intensité inédite. Effusion désarmante de sincérité comme de simplicité, « Ch’io parta ? » (<em>Partenope</em>), donné avec pour seul accompagnement le clavecin gracile de <strong>George Ireland</strong>, réussit pourtant à renouer avec la grâce qui nous avait ravi lors du concert du Jardin des Voix à la Cité de la Musique. Ce beau tempérament a probablement besoin du théâtre pour s’épanouir. </p>
<p> </p>
<p> </p>
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		<item>
		<title>Theodora</title>
		<link>https://www.forumopera.com/cd-dvd-livre/theodora-linsoutenable-beaute-du-martyre-swag/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Schreuders]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 22 Nov 2022 08:50:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Boudé lors de sa création en 1750,&#160;Theodora&#160;n’était-il pas voué à l’échec&#160;? L’audience protestante demeurait par trop attachée aux oratorios tirés de l’Ancient Testament, qui avaient «&#160;su capturer l’air du temps&#160;» (Stanley Stadie), pour s’intéresser à la persécution de deux jeunes illuminés sous le règne de Dioclétien. «&#160;Theodora&#160;est sans doute, à certains égards, la moins anglaise &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><img decoding="async" alt="" src="https://www.forumopera.com/sites/default/files/styles/large/public/swag_1.jpg?itok=L3WL7JQK" style="font-size: 14px;width: 100px;height: 100px;margin: 10px;float: left">Boudé lors de sa création en 1750,&nbsp;<em>Theodora&nbsp;</em>n’était-il pas voué à l’échec&nbsp;? L’audience protestante demeurait par trop attachée aux oratorios tirés de l’Ancient Testament, qui avaient «&nbsp;su capturer l’air du temps&nbsp;» (Stanley Stadie), pour s’intéresser à la persécution de deux jeunes illuminés sous le règne de Dioclétien. «&nbsp;<em>Theodora&nbsp;</em>est sans doute, à certains égards, la moins anglaise des œuvres tardives de Haendel, constate Jonathan Keats&nbsp;; mais à tous égards, c’est une œuvre d’une indiscutable sublimité.&nbsp;»&nbsp;La formule pourra sembler affectée, grandiloquente&nbsp;; pourtant, c’est bien l’épithète «&nbsp;sublime&nbsp;» qui nous vient immédiatement à l’esprit lorsqu’il s’agit de qualifier les premiers adieux de Theodora et Didymus («&nbsp;To thee, thou glorious son of warth&nbsp;»), l’irrésistible retour de la lumière évoqué par Irene (« As with rosy steps the morn&nbsp;») ou encore le poignant chœur final du II («&nbsp;He saw the lovely youth&nbsp;»), dont le compositeur était si fier. En vérité, si l’ensemble du deuxième acte frise la perfection, les joyaux éclosent au gré d’une partition richement contrastée, de radieuses professions de foi jouxtant des pages enténébrées et des suppliques déchirantes.</p>
<p>Certes, le Saxon se livre à des emprunts substantiels, fidèle à son habitude et aux pratiques contemporaines, mais reconnaissons également qu’il n’a pas son pareil pour développer, voire transcender les idées de ses pairs (Clari, Lotti, Steffani et Muffat) au service du drame et des passions, fussent-elles destructrices. Sa tragédie la plus intime est peut-être aussi celle qui peut plus que toute autre nous toucher jusques au tréfonds de nous-même, pour peu que ses interprètes se laissent toucher les premiers et soient littéralement habités par leur rôle, car, comme le relève Piotr Kaminski, elle «&nbsp;n’autorise aucune faiblesse, ne souffre aucune limite expressive, exigeant des réserves inépuisables d’émotions&nbsp;».&nbsp;</p>
<p>D’abord immortalisée en DVD, la légendaire production de Glyndebourne (Sellars/Christie, 1996) fit l’objet d’une parution tardive en CD, sous le label du festival,&nbsp;<em>live&nbsp;</em>particulièrement soigné qui éclipsa sans coup férir les enregistrements passés et à venir, y compris celui réalisé en 2000 par les Arts Florissants. Il faut préciser que du casting idoine réuni quatre ans plus tôt ne subsistait plus alors que le Septimius de Richard Croft. Depuis la gravure pionnière publiée par Vanguard en 1973 (dir. Johannes Somary), les déceptions se sont accumulées au fil des intégrales (Harnoncourt, McGegan, Mc Creesh, Neumann…), du fait des chanteurs, mais souvent aussi de par le manque de vision du chef. D’entrée de jeu, une ouverture traversée de tensions et tracée au scalpel donne à penser que&nbsp;<strong>Maxim Emelyanychev</strong>&nbsp;va déployer la sienne et ne laissera rien au hasard.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="468" src="/sites/default/files/styles/large/public/01-lisette-oropesa_gallery.jpeg?itok=hbUL0uPz" title="Lisette Oropesa  Steven Harris" width="361">&nbsp;<br />
Lisette Oropesa ©&nbsp;Steven Harris</p>
<p>Même s’il aurait pu, à l’instar d’autres formations, étoffer son pupitre des vents (une autre paire de hautbois eut été la bienvenue et surtout le second basson requis pour les adieux de Theodora et Didymus au II),&nbsp;<strong>Il Pomo d’Oro&nbsp;</strong>affiche des couleurs somptueuses et n’a peut-être jamais sonné aussi bien. La délicatesse des textures et des éclairages, notamment dans ces magnifiques tableaux entre chien et loup où le pinceau de Haendel excelle (écoutez la symphonies avec flûtes, II, 2), la subtilité des respirations et du&nbsp;<em>rubato&nbsp;</em>surprendront probablement sous la conduite de l’impétueux jeune chef. Néanmoins, nous retrouvons la griffe d’Emelyanychev dans chaque&nbsp;<em>tempo</em>&nbsp;comme dans la vigueur des accents qu’il peut imprimer au discours. Son naturel impétueux revient même furtivement au galop, imposant une fébrilité sans doute un brin excessive au «&nbsp;Sweet rose and Lily&nbsp;» de Didymus. Toutefois, les traits nerveux des cordes traduisent également mieux que le chanteur lui-même l’effroi de Septimius devant la folie des Chrétiens qui risquent leur vie en défiant Valens («&nbsp;Dread the fruits of the Christian folly&nbsp;»).&nbsp;</p>
<p>Cette nouvelle version, avec laquelle il faudra désormais compter, a vu le jour à l’automne 2021, dans l’Alfried Krupp Saal d’Essen, mais à l’issue d’une tournée internationale dont <a href="https://www.forumopera.com/theodora-paris-tce-nous-nous-reverrons-au-ciel">l’étape parisienne</a> nous avait laissé une impression mitigée. Certaines faiblesses individuelles observées en concert – ici un défaut de flexibilité (Didymus), là de concentration (Septimius) – ont disparu et l’interprétation a vraisemblablement mûri&nbsp;entretemps ; la prise de son assure également une balance idéale entre l’orchestre et les solistes, sans flatter outrageusement ces derniers&nbsp;; enfin, s’il nous prive du charisme des artistes et de l’effervescence du direct, par contre – le lecteur nous pardonnera de rappeler ce qui s&rsquo;apparente peut-être pour lui à une évidence –, le disque se révèle propice à une écoute plus attentive, plus immersive et qui en même temps stimule davantage notre imagination.&nbsp;</p>
<p>«&nbsp;Tout oppose une Irene flamboyante et sophistiquée à une Theodora sobre, pudique et pourtant lumineuse à sa façon&nbsp;»,&nbsp;écrivions-nous dans la foulée de la représentation donnée au TCE le 22 novembre 2021. Le propos s’applique à cet enregistrement, à quelques nuances près. La Theodora de&nbsp;<strong>Lisette Oropesa</strong>&nbsp;frappe toujours par son intériorité, exempte de coquetterie, par la justesse de son engagement et ce dès son premier numéro («&nbsp;Fond, flatt’ring world, adieu »)&nbsp;: une inflexion ou plutôt une lueur indéfinissable pare l’ultime «&nbsp;adieu&nbsp;» de la jeune femme, étrangère à ce monde, et son désarroi nous donne la chair de poule. Son chant s’éploie sans apprêt, mais non sans raffinements, distillés avec parcimonie. Est-ce l’effet de loupe des micros&nbsp;? Nous n’avions pas relevé en concert cette émission parfois assombrie comme pour mieux plier l’instrument à un emploi plus central que sa tessiture ou encore pour souligner la gravité de cette figure tragique.&nbsp;</p>
<p>L’incarnation de Lorraine Hunt-Lieberson, Irene à Glyndebourne en 1996, rayonnante, immense et belle à en pleurer, nous a étreint si profondément qu’elle nous hante encore aujourd’hui. Il faudrait être bien sot et présomptueux pour taxer d’insincérité&nbsp;<strong>Joyce DiDonato&nbsp;</strong>au prétexte qu’elle manque parfois de simplicité et dispense les sortilèges d’une magicienne (les clairs-obscurs savamment travaillés dont elle agrémente « As with rosy steps the morn&nbsp;»). D’une part, son Irene a de l’autorité à revendre et ne peut que galvaniser les Chrétiens («&nbsp;Bane of virtue&nbsp;»), captivés par ce verbe incantatoire qui éclaire le sens du moindre récitatif. D’autre part, si sa longue cadence&nbsp;<em>a cappella&nbsp;</em>après la section B de «&nbsp;Lord, to thee, each night and day&nbsp;» heurte notre goût (au disque comme au concert), le mezzo sait quand il lui faut dépouiller sa manière&nbsp;: dépourvu de broderies, «&nbsp;Defend her, Heav’n&nbsp;» ne déroule que les traits nés de la plume de Haendel, mais ils s’insinuent au creux de l’oreille et ensorcèlent l&rsquo;auditeur. Subjugué, il oubliera ses préventions éventuelles pour ne retenir que la liquidité des sons et la splendeur des moirures. A défaut d’être bouleversé, ne boudons pas notre plaisir et admirons une diva au sommet de son art.&nbsp;</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/paul-antoine-benos-djian-credit-edouard-brane-22-copie_0.png?itok=CNc7NREK" title="Paul-Antoine Bénos-Djian  Édouard Brane " width="468"><br />
Paul-Antoine Bénos-Djian © Édouard Brane&nbsp;</p>
<p><strong>Paul-Antoine Bénos-Djian</strong>&nbsp;n’a pas à rougir de la confrontation&nbsp;avec d’illustres devanciers : son Didymus se hisse au même niveau d’accomplissement que ceux de David Daniels et Bejun Mehta. Mais là où ses aînés rivalisaient de séduction et de tendresse, en se focalisant sur la dimension amoureuse du personnage, les accents virils et la puissance du jeune contre-ténor, à la voix superbement ancrée dans le corps, exaltent le courage et la combattivité du «&nbsp;pieux et généreux »&nbsp;Romain qui intercède en faveur des Chrétiens et se fait rudoyer par Valens. Nous n’avions jamais entendu un interprète s’emparer du rôle avec une telle ardeur, entière, sinon viscérale&nbsp;&nbsp;– quelle âpreté dans sa douleur lorsque Theodora lui demande de lui ôter la vie&nbsp;!&nbsp;(II, 5, «&nbsp;Forbid it, Heav’n&nbsp;!&nbsp;») –, qui n’exclut nullement l’expression de la douceur («&nbsp;Kind Heav’n, if virtue be thy care&nbsp;»).&nbsp;Les duos de Theodora et Didymus, le premier en particulier («&nbsp;To thee, thou glorious son of warth&nbsp;»), à la fois sombre et charnel, tutoient les sommets. La conjonction de ces deux talents suffirait à justifier l&rsquo;entreprise et la note qui lui est attribuée.&nbsp;</p>
<p>Il s’en faudrait de peu – un supplément d’empathie à l’endroit de Didymus – pour que le Septimius de&nbsp;<strong>Michael Spyres</strong>&nbsp;comble toutes nos attentes. Car, sur le plan vocal, il nous régale. Conçu pour Thomas Lowe,&nbsp;la meilleure voix de ténor que Burney ait jamais entendue, le rôle hérite d’un titulaire de luxe&nbsp;: la densité, le métal éclatant d’un Croft, l’élégance d’un Mark Ainsley, alliage inespéré de qualités souvent dissociées. What else&nbsp;?&nbsp;Voluptueusement addictif, «&nbsp;Descend, kind pity, heav’nly guest&nbsp;» risque de passer en boucle sur quelques platines. Le Valens de&nbsp;<strong>John Chest</strong>, au grain sans doute un peu trop clair, plastronne à l’envi et offre même un léger surcroît de férocité par rapport à sa prestation parisienne. Inconnu au bataillon jusqu’à cette&nbsp;<em>Theodora</em>, Il&nbsp;<strong>Pomo d’Oro Choir</strong>&nbsp;ne démérite pas et constitue même un atout majeur de cette version. En fait, les mélomanes reconnaîtront, parmi les différents pupitres de cette formation transalpine probablement créée pour la circonstance, les noms de musiciens aguerris et actifs notamment au sein d’ensembles spécialisés dans l’interprétation du madrigal (entre autres le soprano Francesca Cassinari, l’alto Elena Carzaniga, la basse Matteo Bellotto ou encore le ténor Giuseppe Maletto qui assure aussi la direction). Un autre élan innerve les interventions des Romains, décevantes au TCE, mais ce sont celles des Chrétiens qui retiennent surtout l’attention en rendant pleinement justice aux effusions parmi les plus poétiques que Haendel ait jamais destinées à un chœur. &nbsp;</p>
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		<title>Griselda</title>
		<link>https://www.forumopera.com/cd-dvd-livre/griselda-du-theatre-avant-toute-chose/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Schreuders]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 07 Nov 2022 05:00:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>« World premiere on video » : cette parution est donc un événement, ce qui ne laisse pas de surprendre s&#8217;agissant d’un ouvrage redécouvert en 1960. Eut-il été seulement concevable d&#8217;attendre jusqu&#8217;en 2022 pour disposer d’une production filmée du Serse de Haendel ? Le sort du dernier chef-d’œuvre d’Alessandro Scarlatti reflète, hélas, celui de son corpus lyrique, qui occupe dans la &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>« World premiere on video » : cette parution est donc un événement, ce qui ne laisse pas de surprendre s&rsquo;agissant d’un ouvrage redécouvert en 1960. Eut-il été seulement concevable d&rsquo;attendre jusqu&rsquo;en 2022 pour disposer d’une production filmée du <em>Serse </em>de Haendel ? Le sort du dernier chef-d’œuvre d’Alessandro Scarlatti reflète, hélas, celui de son corpus lyrique, qui occupe dans la discographie et dans l&rsquo;actualité une place inversement proportionnelle à celle qu’il tient dans l’histoire de la musique. Même si ce Palermitain fut parfois abusivement considéré comme le fondateur de l’école napolitaine et le père d’inventions qu’il a plutôt développées et systématisées (<em>aria da Capo</em>, ouverture à l’italienne, récitatif accompagné, introduction des cors d&rsquo;harmonie), Scarlatti n’en demeure pas moins le compositeur lyrique le plus doué de sa génération et il exerça une influence considérable sur ses contemporains. Or, seules ses <a href="https://www.forumopera.com/cd/appena-chiudo-gli-occhi-quand-le-theatre-sinvite-au-boudoir">cantates</a> et quelques <a href="https://www.forumopera.com/cd/il-martirio-di-santa-teodosia-sainte-vierge-et-martyre">oratorios</a> suscitent régulièrement l’intérêt des interprètes, en particulier <em><a href="https://www.forumopera.com/caino-ovvero-il-primo-omicidio-montpellier-essai-transforme-et-parfois-meme-sublime">Caino ovvero il Primo omicidio</a></em><a href="https://www.forumopera.com/caino-ovvero-il-primo-omicidio-montpellier-essai-transforme-et-parfois-meme-sublime"> </a>que d’aucuns se sont même évertués à mettre en scène. </p>
<p><em>Griselda </em>retrouvait pourtant déjà les planches en 1960, plus exactement celles du Teatro Massimo de Catane, où Franco Zeffirelli et Umberto Cattini dirigeaient Rina Gigli (la fille du célèbre ténor) dans le rôle-titre que Mirella Freni endossait également la même année dans la version relativement probe d’un point de vue philologique, mais peu inspirée de Bruno Maderna (Arkadia). Dix ans plus tard, la diva rempilait sous la baguette bien plus théâtrale de Nino Sanzogno, mais la partition perdait aussi une demi-douzaines de numéros (Memories). En 2003, la somptueuse intégrale emmenée par René Jacobs et un plateau proche de l’idéal (Harmonia Mundi) engendra de folles espérances, mais le renouveau de l’opéra scarlattien n’advint jamais. </p>
<p>Le Festival de la Valle d&rsquo;Itria ne pouvait passer à côté du 300<sup>e</sup> anniversaire de la création de <em>Griselda</em>, clou de sa 47<sup>e</sup> édition. Maurice Salles en a livré ici même un <a href="https://www.forumopera.com/la-griselda-martina-franca-martina-franca-cree-levenement">compte-rendu détaillé </a>et nous n’allons pas revenir par le menu sur le spectacle de <strong>Rosetta Cucchi</strong> dont la direction d’acteur au cordeau constitue le principal attrait. Le flash-back illustrant les noces de Griselda et Gualtiero ainsi que le rapt de leur nouveau-né (Costanza) avant que ne débute l’opéra à proprement parler comme les courtes interventions d’une voix <em>off</em> trahissent une volonté louable d’éclairer les enjeux au fil de l’action. En revanche, certaines libertés prises avec un scénario déjà très tordu et, comme on dit aujourd’hui, « malaisant », posent question, car elles relèvent davantage de l’extrapolation que de l’interprétation. Ainsi, rien dans le livret de Zeno ne fonde les tentatives de suicide – celle de Roberto est particulièrement sanglante – qui accentuent lourdement la gravité du drame. </p>
<p>En outre, bien que l’omniprésence de l’Église, à travers le personnage muet d’un prêtre, s’explique par la transposition de l’intrigue dans la Sicile machiste et traditionnaliste de la fin du XIXe siècle, elle n’en introduit pas moins un protagoniste totalement étranger à l’intrigue. Par ailleurs, les caméras intrusives de <strong>Marco Scalfi</strong> soulignent la jeunesse presque trop séduisante pour être crédible de cet homme de foi complice de l’oppression, qu’il confesse, bénisse ou absolve les bourreaux de Griselda. De même, les zooms nous permettent d’apprécier la beauté très typée des jeunes gens issus de ce « peuple arrogant et mal avisé » qui pousse Gualtiero à répudier une épouse de basse extraction (Griselda), mais les plans rapprochés trahissent également la facticité d’une barbe peinte (Ottone, joué par <strong>Francesca Ascioti</strong>) comme les traits excessivement crispés de <strong>Carmela Remigio</strong> (Griselda), qui a parfois tendance à surarticuler, sinon à surjouer. Par contre, le réalisateur a le bon goût de ne pas abuser des artifices du cinéma et il ne juxtapose que brièvement les images des artistes, filmés séparément, durant leurs duos. </p>
<p>Si Carmela Remigio incarne d’emblée une Griselda « contractée, pleine d’une colère rentrée », pour reprendre les termes de Maurice Salles, c’est précisément parce qu’elle embrasse la totalité d’un personnage plus complexe qu’il n’y paraît et qui ne se réduit pas à « un concentré de soumission » (nos lectures divergent sur ce point). Ce n’est pas par simple faiblesse ou passivité, mais par abnégation que la bergère devenue reine accepte les tourments imaginés par Gualtiero pour édifier son peuple et le convaincre de la noblesse d’âme de cette femme dont il méprise les origines sociales. Et cette abnégation suppose une force de caractère exceptionnelle, qui s’exprime également dans la pugnacité avec laquelle elle repousse les assauts répétés d’Ottone, brandissant d’emblée un poignard : « Si mes regards jamais se tournent vers toi sans colère, dis-toi que dans mon cœur elle sommeille, la fureur que j’y ai cachée » lui lance-t-elle. Camela Remigio crève l’écran et la performance de l’actrice transcende les limites de la <a href="https://www.forumopera.com/medea-in-corinto-bergame-medee-privee-de-magie">chanteuse</a>. Telle mère, telle fille. La Costanza de <strong>Mariam Battistelli </strong>n’a pas seulement hérité du tempérament de Griselda et de son aisance scénique : leurs vocalités présentent, elles aussi, une troublante parenté, sopranos au lait cru et parfois acidulés dont la monochromie borne l’expressivité. Mais leur duo (« Bella mano »), sans doute le joyau de la partition, au parcours harmonique hardi et voluptueux, tient heureusement toutes ses promesses. </p>
<p><a href="https://www.forumopera.com/actu/questionnaire-de-proust-raffaele-pe"><strong>Raffale Pe</strong></a> possède une voix de contre-ténor relativement longue et surtout d’une largeur appréciable, qu’il exhibe à l’envi. En optant pour une émission souvent très appuyée, il cherche peut-être à exprimer ainsi la violence que Gualtiero doit s&rsquo;infliger à lui-même pour réussir à feindre le désamour et à humilier sa bien-aimée. Toutefois, il peut aussi l’alléger et livre une déclaration d’amour tout en délicatesse au III (« Ho in seno due fiammelle »). Dans le rôle ambigu d’Ottone, à la fois cruel et sensible, nous avons plaisir à retrouver la riche étoffe et les coloris profonds de Francesca Ascioti (magnifique<a href="https://www.forumopera.com/giulio-cesare-in-egitto-gottingen-deux-fois-miracule-et-souvent-miraculeux"> Cornelia</a> à Göttingen l’été dernier). Doté d’un mezzo autrement flûté, brillant et très délié, <strong>Miriam Albano</strong> exacerbe la fébrilité de Roberto, amant écorché vif qu’elle dote d’une épaisseur inédite, mais peut-être aussi excessive pour un <em>secondo uomo</em>. <strong>Krystian Adam</strong> (Corrado) joue les utilités et s’acquitte honorablement de cette tâche ingrate, souvent dévolue aux ténors dans les opéras de cette période.</p>
<p>La <strong>Lira di Orfeo </strong>ne déploie pas l’opulence sonore qu’affichait, il y a vingt ans, l’Akademie für alte Musik (Harmonia Mundi), mais, en DVD du moins, elle ne sonne pas non plus « confidentiel », comme elle pouvait en donner l’impression au public de Martina Franca. Contrairement à René Jacobs, <strong>George Petrou</strong> n’a pas l’habitude de s’adonner au péché de gourmandise en matière de parure instrumentale. Il tend l’arc dramatique et mène cette <em>Griselda </em>sabre au clair, de ce geste sûr, à la fois musclé et affûté, que nous lui avons toujours connu. Cette manière sans manières, franche, mais sensible aux climats et aux effusions, convient parfaitement à une écriture sobre et concise qui tourne résolument le dos aux roulades interminables dont le <em>bel canto</em> commence de se délecter et regarde amoureusement vers le théâtre musical du <em>Seicento</em> où la musique ne prenait quasiment jamais le pas sur le texte. Invité pour deux courtes interventions – un luxe extravagant dans ce répertoire –, le <strong>Coro Ghislieri </strong>ne faillit pas à son excellente réputation et tire son épingle du jeu sous la conduite de son fondateur, <strong>Giulio Prandi.</strong> </p>
<p> </p>
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		<title>À Florence, Marie Lys remplace Cecilia Bartoli en Alcina</title>
		<link>https://www.forumopera.com/breve/a-florence-marie-lys-remplace-cecilia-bartoli-en-alcina/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Schreuders]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 20 Oct 2022 12:23:13 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Après avoir assuré la première d’Alcina avant-hier, Cecilia Bartoli, malade, doit renoncer à se produire ce soir au Maggio Fiorentino et probablement aussi les 22, 24 et 26 octobre. Nous l’attendions d’autant plus dans cette reprise du spectacle de Damiano Micheletto créé à Salzbourg au printemps 2019, que Carlo Vistoli succède à Philippe Jaroussky en Ruggiero. &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Après avoir assuré la première d’<em>Alcina</em> avant-hier, <b>Cecilia Bartoli,</b> malade, doit renoncer à se produire ce soir au Maggio Fiorentino et probablement aussi les 22, 24 et 26 octobre. Nous l’attendions d’autant plus dans cette reprise du spectacle de <strong>Damiano Micheletto</strong> créé à Salzbourg au printemps 2019, que <strong>Carlo Vistoli </strong>succède à <strong>Philippe Jaroussky</strong> en Ruggiero. D’une théâtralité inouïe, leur version du <em>Stabat Mater</em> de Pergolesi donnée l’année dernière révélait l&rsquo;exceptionnelle complicité de ces deux artistes. </p>
<p>Toutefois, <strong>Marie Lys</strong>, qui remplace Cecilia Bartoli ce 20 octobre, pourrait bien être aussi une révélation pour le public florentin.  Premier Prix au Concours Bellini (2017) puis au Concours Cesti (2018), elle a déjà abordé avec succès le répertoire de la Strada et en particulier le rôle d’Alcina. </p>
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		<title>Airs de Haendel pour Senesino &#8211; 40 Jahre auf der Bühne — Bayreuth</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/airs-de-haendel-pour-senesino-40-jahre-auf-der-buhne-bayreuth-max-emanuel-cencic-40-ans-de-scene-et/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Schreuders]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 17 Sep 2022 01:09:54 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Producteur, metteur en scène, musicien (à la fois défricheur et interprète) : en l’espace de deux soirées, le Bayreuth Baroque Opera Festival nous aura permis d’admirer la diversité des talents de Max-Emanuel Cenčić. George Petrou et son Armonia Atenea le rejoignaient au lendemain d’une représentation d’Alessandro nell’Indie de Vinci pour l’accompagner dans un florilège d’airs de Haendel écrits pour Senesino et donnés &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Producteur, metteur en scène, musicien (à la fois défricheur et interprète) : en l’espace de deux soirées, le Bayreuth Baroque Opera Festival nous aura permis d’admirer la diversité des talents de <strong>Max-Emanuel Cenčić</strong>. <strong>George Petrou </strong>et son <strong>Armonia Atenea</strong> le rejoignaient au lendemain d’une représentation d’<em><a href="https://www.forumopera.com/alessandro-nellindie-bayreuth-haute-voltige-et-troubles-dans-le-genre-a-bayreuth">Alessandro nell’Indie</a> </em>de Vinci pour l’accompagner dans un florilège d’airs de Haendel écrits pour Senesino et donnés dans le cadre d’un concert de gala célébrant les quarante ans de scène du chanteur. </p>
<p>Aux lecteurs que ce chiffre fera sourciller, rappelons brièvement une trajectoire à nulle autre pareille. Max-Emanuel Cenčić se produit pour la première fois en public à l’âge de six ans et sera l’un des solistes vedettes des Wiener Sängerknaben. L’adolescence préserve un temps ses ailes et il poursuit sa carrière comme sopraniste. S’il devient ensuite contre-ténor, il assure certaines parties de mezzo-soprano (<em>Serse, Faramondo, Teseo</em>) et revendique même l’étiquette sur un <a href="https://www.forumopera.com/cd/mezzo-sinon-rien">album qui fait sensation</a>. Bien que son nom soit moins étroitement associé à celui de Haendel que celui d’autres falsettistes, il n’a jamais cessé de le fréquenter. Des solos de soprano du <em>Messie</em> aux rôles-titres de <em><a href="https://www.forumopera.com/spectacle/le-renouveau-de-lancien">Rinaldo</a> </em>et d’<a href="https://www.forumopera.com/arminio-karlsruhe-la-perruque-lui-va-si-bien"><em>Arminio</em></a>, les emplois ont toujours épousé l’évolution de la voix au fil des tessitures. Max-Emanuel Cenčić s’est déjà frotté avec un réel succès à l’héritage de Senesino (les rôle-titre d’<em><a href="/spectacle/cinema-seria">Alessandro</a> </em>et d&rsquo;<a href="https://www.forumopera.com/ottone-beaune-ottone-au-top"><em>Ottone</em></a>, <a href="https://www.forumopera.com/spectacle/andronico-nest-pas-une-couille-molle">Andronico</a> dans <em>Tamerlano</em>), mais sa vocalité, d’une éclatante noirceur, semble désormais idéale pour le défendre.  </p>
<p>Le Petit Siennois, de son vrai nom Francesco Bernardi, possédait, selon Burney, qui s’appuie sur le témoignage de Quantz : « une voix de contralto puissante, égale, douce et d’une justesse parfaite ». Si Quantz évoquait en réalité une voix de mezzo-soprano grave qui montait rarement au-dessus du Fa, Burney commente : « ce jugement fut exprimé alors que Senesino était encore jeune, avant son séjour en Angleterre, on peut imaginer qu’il perdît ensuite certaines de ses notes aiguës ; en effet, les airs que Haendel écrivit pour lui se maintiennent strictement dans les limites d’un vrai contralto ». Ils exigent en particulier des graves bien timbrés et sonores qui font,  aujourd’hui  encore, défaut à maints contre-ténors dont les assises se révèlent fragiles. Au contraire, non seulement l&rsquo;organe de Max-Emanuel Cenčić a toujours été solidement connecté, mais tout en conservant des reflets mordorés et son éclat dans le haut-médium, son bas-médium semble avoir gagné en densité et se pare de teintes plus sombres, rares chez ses pairs, qui siéent parfaitement à l’écriture de Senesino. </p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/bayreuth_baroque_2022_max_cencic_gala_c_bayreuth-media_8.jpg?itok=OZZpJNAz" title="Max-Emmanuel Cenčić © Bayreuth.media" width="468" /><br />
	© Bayreuth.media</p>
<p>Le célèbre castrat, rapporte encore Burney, « chantait les <em>allegros </em>avec feu et marquait les diminutions rapides depuis la poitrine avec une belle précision ». Cenčić s’y aventure aussi, mais en pratiquant une habile fusion des registres quand d&rsquo;autres décrochent parfois brutalement. Fortes de cet ancrage et d’une flexibilité intacte, les coloratures conservent robustesse et plénitude sur toute l’étendue. Avoir les moyens de ses ambitions et servir les pages qu’il est le mieux à même de défendre n’est-il pas aussi pour un chanteur le meilleur moyen de se mettre en valeur et de durer ? Cela peut sembler un truisme, or, les contre-exemples, hélas, abondent, peut-être même davantage dans cette catégorie vocale. </p>
<p>Max-Emanuel Cenčić n’a plus rien à prouver, il ne cherche pas davantage à plaire, mais se fait d’abord plaisir en furetant hors des sentiers battus. Seul tube, « Va tacito e nascosto » (<em>Giulio Cesare</em>) est à cet égard l’exception qui confirme la règle au sein d’un programme original et qu’il a pris la peine de s&rsquo;approprier afin de pouvoir l&rsquo;honorer sans partition. D’Orlando, il n’a pas retenu « Fammi combattere » ni la scène de folie, mais « Non fu già men forte », splendide <em>aria </em>conquérante (Haendel reprend une mélodie de l’<em>Ottavia </em>de Keiser) où le chevalier plastronne en se comparant à Hercule puis Achille. Hormis « Ombra cara » (<em>Radamisto</em>), <em>lamento </em>qu’il avait enregistré dans sa mouture originale destinée à Margherita Durastanti (<em>Händel Opera Arias</em>) et qu’il donne ce soir dans la version transposée pour Senesino, le contre-ténor ne revisite pas son propre répertoire. Il préfère aborder de nouveaux rivages et nous révéler les rythmes pointés du très nerveux « Vile se mi dai vita », <em>aria </em>méconnue que Haendel composa pour le castrat lors de la reprise de <em>Radamisto</em> et qui assoit la stature héroïque du jeune prince de Thrace tendrement épris de Zenobia. </p>
<p>De <em>Poro</em>, élaboré sur le même livret que l’<em>Alessandro nell’Indie</em> de Vinci, Max-Emanuel Cenčić a retenu les traits menaçants de « Vedrai con tuo periglio », sans nul doute inspirés par le tempérament fougueux de Senesino. Son successeur n’en manque pas et rivalise d’agilité dans l’ébouriffante <em>aria di tempesta </em><em>« </em>Agitato da fiere tempeste » (<em>Riccardo Primo</em>), dans laquelle Farinelli fut impressionné par la virtuosité de Senesino au point de l’imiter par la suite. En outre, notre contralto moderne – après tout, le terme est masculin et a longtemps désigné aussi bien des hommes que des femmes ! – nous invite à redécouvrir une des <em>arie </em>en <em>concerto grosso </em>les plus élaborées qui soient jamais sorties de la plume de Haendel. Avec ses jeux d’échos entre cors et flûtes, son foisonnement de couleurs et de textures qui sollicitent, au gré des <em>soli</em>, jusqu’aux <em>alti</em> et contrebasses, et auxquelles se mêlent les subtiles résonances de poitrine du chanteur, « Se la mia vita » (<em>Ezio</em>) distille un onirisme enchanteur. </p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/bayreuth_baroque_2022_max_cencic_gala_c_bayreuth-media_9.jpg?itok=IfsY9dYo" title="Max-Emmanuel Cenčić © Bayreuth.media" width="468" /><br />
	© Bayreuth.media</p>
<p>La sobriété du musicien ne pourrait dérouter que celles et ceux qui ne le connaissent guère. A l’image de David Daniels, par exemple, Max-Emanuel Cenčić a toujours fait preuve de modération dans les embellissements.  Impossible de ne pas faire le rapprochement avec Senesino, dont Burney affirmait qu’il ne « chargeait jamais d’ornements superflus », mais « savait faire sentir les notes essentielles avec un art consommé ». Si, comme <a href="/andreas-scholl-et-ses-amis-beaune-a-beaune-andreas-scholl-defie-le-temps">Paul-Antoine Bénos-Djian</a> à Beaune, il renonce à l’<em>accompagnato </em>qui le précède et en éclaire la portée, sa lecture de « Stille amare » (<em>Tolomeo</em>) nous tient en haleine par son dépouillement habité, une angoisse intériorisée et d&rsquo;une désarmante sincérité. <em style="font-size: 14px">Prima gli affetti, dopo gli effetti </em>: tel pourrait être le credo du contre-ténor. L&rsquo;orchestre, suspendu à ses lèvres, possède, lui aussi, un art de l’estompe extrêmement suggestif. Il faut reconnaître que les forces vives de l’Armonia Atenea demeurent des partenaires d’élection de tout premier rang. Saluons, une fois encore, la conduite du discours de Petrou, qui phrase et respire avec le chanteur dans une connivence de chaque instant (n’étaient de menus et très ponctuels décalages du soliste dans <em>Ombra Cara</em> et les prévisibles approximations du cor dans <em>Va tacito e nascosto</em>).  Les artistes ont développé une compréhension intime, organique de la musique du Saxon qui coule avec une évidence souveraine. </p>
<p>Un <em>bis</em> unique nous laissera un peu sur notre faim – même si cela relève plutôt de la gourmandise après un concert aussi généreux. De Bertarido (<em>Rodelinda</em>), il élude le (trop) fameux « Vivi tiranno » et se lance dans le chant de victoire, au III (tout un symbole en guise de finale) : « Se fiera belva ha cinto ». Vélocité des vocalises, attaques incisives à l’envi, notre champion n’accuse aucun signe de fatigue, mais la raison l’emporte, elle doit l’emporter comme nous invitent à le comprendre les quelques mots adressés à l’auditoire. Max-Emanuel Cenčić n’est pas une <em>guest star </em>qui repart le lendemain et ses responsabilités de directeur artistique du festival, de metteur en scène l’attendent, sans parler du <em>San Giovanni Battista </em>de Stradella qu’il interprétera dans quelques jours. </p>
<p>Les blasés, les jaloux, les esprits chagrins auront beau dire que la salle lui était tout acquise, l&rsquo;ovationnant longuement avant même qu’il n’ouvre la bouche, toujours est-il que Max-Emanuel Cenčić nous a délivré une magistrale leçon de chant et d’abord de musique. Une leçon d’intelligence et de longévité également pour les nouvelles générations de contre-ténors. </p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/bayreuth_baroque_2022_max_cencic_gala_c_bayreuth-media_12.jpg?itok=cGcOB_gu" title="Geoge Petrou et l'Armonia Atenea © Bayreuth.media" width="468" /><br />
	© Bayreuth.media</p>
<p> </p>
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		<title>VINCI, Alessandro nell&#039;Indie — Bayreuth</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/alessandro-nellindie-bayreuth-haute-voltige-et-troubles-dans-le-genre-a-bayreuth/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Schreuders]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 14 Sep 2022 04:00:00 +0000</pubDate>
				<guid isPermaLink="false">https://www.forumopera.com/spectacle/haute-voltige-et-troubles-dans-le-genre-bayreuth/</guid>

					<description><![CDATA[<p>Dix ans après la mémorable résurrection d’Artaserse (1730) à l’Opéra de Lorraine, Parnassus Arts Production, l’agence fondée par Georg Lang et Max-Emanuel Cenčić, s’est associée au Bayreuth Baroque Opera Festival, dont le contre-ténor assure la direction artistique, pour exhumer l’autre grand triomphe de Leonardo Vinci : Alessandro nell’Indie. Le Napolitain créa cet ouvrage quelques semaines avant Artaserse, dans le même théâtre &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Dix ans après la mémorable résurrection d’<a href="https://www.forumopera.com/spectacle/one-god-one-fagioli"><em>Artaserse </em></a>(1730) à l’Opéra de Lorraine, Parnassus Arts Production, l’agence fondée par Georg Lang et <strong>Max-Emanuel Cenčić</strong>, s’est associée au Bayreuth Baroque Opera Festival, dont le contre-ténor assure la direction artistique, pour exhumer l’autre grand triomphe de Leonardo Vinci : <em>Alessandro nell’Indie.</em> Le Napolitain créa cet ouvrage quelques semaines avant <em>Artaserse</em>, dans le même théâtre romain et avec, à peu de choses près, les mêmes chanteurs (cinq castrats et un ténor). Comme pour <em>Artaserse</em>, mais également pour <em>Catone in Utica</em> qu’il a monté entre temps, Max-Emmanuel Cenčić a réuni une distribution exclusivement masculine au sein de laquelle <strong>Franco Fagioli</strong> aborde à nouveau une partie taillée sur mesure pour Giovanni Carestini et <strong>Bruno de Sà</strong> succède à Giovanni Fontana (Il Farfallino) en <em>prima donna</em>. Ils sont incontestablement les étoiles de cet <em>Alessandro nell’Indie </em>et nous leur devrons de purs moments d’ivresse belcantiste. </p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="299" src="/sites/default/files/styles/large/public/bayreuth_baroque_2022_schlusstableau_in_vincis_alessandro_nellindie_akt_3_c_falk_von_traubenberg.jpg?itok=cJf86hP7" title="Alessandro nell'Indie © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg" width="468" /><br />
	Alessandro nell&rsquo;Indie © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg</p>
<p>Vinci est le premier à mettre en musique l&rsquo;<em>Alessandro nell&rsquo;Indie </em>de Metastasio qui connaîtra des dizaines d’adaptations, de Hasse (1731) à Pacini (1824) en passant par Haendel (<em>Poro, re dell’India</em>, 1731), Gluck (1744), Jommelli (1744), Cimarosa (1781) ou encore Cherubini (1784). Alors qu’il vient de conquérir les Indes, Alexandre le Grand (Alessandro) se retrouve au milieu des querelles incessantes de Poro, roi d’une partie de ce vaste territoire, et de Cleofide, qui règne sur une autre, ainsi que sur le cœur des deux hommes, bien qu’elle ne soit éprise que de Poro. Un traître, retors et couard (Timagene, confident d’Alessandro), une princesse dévergondée (Erissena, sœur de Cleofide) et un général indien qui en pince pour la belle (Gandarte) gravitent autour de ce triangle asymétrique et pimentent l’ouvrage d’intrigues secondaires. Nous ignorons la genèse du drame, mais son principal ressort – le poison de la jalousie – apparaissait déjà dans la tragi-comédie de Claude Boyer, <em>Poros ou la générosité d’Alexandre </em>(1648) et dans le livret de Domenico David, <em>L’amante eroe </em>(1693), plus proche encore de celui de Metastasio, qui avait déjà pris le poète pour modèle lorsqu’il élaborait son premier livret d’opéra (<em>Siface</em>, 1723). </p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/bayreuth_baroque_2022_jake_arditti_erissena_franco_fagioli_poro_in_vincis_alessandro_akt_1_c_falk_von_traubenber.jpg?itok=zc6No8tV" title="Alessandro nell'Indie © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg" width="468" /><br />
	Alessandro nell&rsquo;Indie © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg</p>
<p><em>Alessandro nell’Indie </em>opère un réjouissant renversement des stéréotypes de genre. Non seulement les femmes y maîtrisent leurs émotions et prennent leur destin en main, tant dans la sphère privée (Erissena lutinant de jeunes hommes et revendiquant son libertinage) que dans la sphère publique (Cleofide, politicienne habile et animée par un sens aigu du devoir), mais l’instabilité psychologique qui leur est habituellement associée caractérise, ici, un homme, Poro, rongé par la jalousie, travaillé par des pulsions suicidaires et qui tentera également d’étrangler sa bien-aimée. Le public contemporain n’aura probablement pas conscience de la portée subversive d’un tel parti pris, d’autant que la mise en scène de Max-Emanuel Cenčić vise davantage à le divertir qu’à l’édifier, ce qu’elle réussit d’ailleurs fort bien, en exploitant l’ironie comme la franche drôlerie de ce qu’il considère comme un <em>dramma giocoso </em>avant l’heure. Le rire et la transposition dans une contrée lointaine ont souvent été de très efficaces subterfuges pour faire passer un message audacieux tout en éludant la censure.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="291" src="/sites/default/files/styles/large/public/bayreuth_baroque_2022_jake_arditti_erissena_mit_mannlichen_tanzern_in_vincis_alessandro_nellindie_akt_2_c_falk_von_traubenberg.jpg?itok=-FceObap" title="Jake Arditti © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg" width="468" /><br />
	Jake Arditti © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg</p>
<p>Le rideau se lève sur un décor inspiré du Royal Pavillion de Brighton (<strong>Domenico Franchi</strong>), luxuriante réinterprétation des palais indiens qui fut édifié par John Nash au XIXe siècle. Deux truculents acteurs présentent la pièce, en anglais, non pour la satisfaction des allochtones – remercions au passage le Bayreuth Baroque Opera Festival d’avoir prévu des surtitres dans les langues de Goethe et de Shakespeare – mais pour un tout autre motif : une scène de théâtre miniature en fond de scène consacre la mise en abyme de l’opéra qui prend place à la cour de George IV. Les interventions de ces avatars de Monsieur Loyal ponctueront la représentation à la manière de didascalies sonores. Auparavant, la danse, présente lors de la création d’<em>Alessandro nell’Indie </em>en 1730, se sera invitée dès l’ouverture. Fluidifiant et vivifiant l’action, les chorégraphies de <strong>Sumon Rudra</strong> sollicitent aussi bien les chanteurs qu’une dizaine de danseurs râblés et qui exhibent volontiers leur poitrail quand ils ne revêtent pas, à l’instar des héroïnes de l&rsquo;opéra, de coruscants atours féminins (splendides créations de <strong>Giuseppe Palella</strong>) qui achèvent de nous transporter à Bollywood. Contrairement à la production d’<em>Artaserse</em> (conçue par Silviu Purcarete), cet <em>Alessandro nell’Indie </em>n’accueille aucune figurante. <strong>Martyna Pastuszka</strong> sera la seule femme à fouler la scène du sublime Markgräfliches Theater, le temps d’un air avec violon obligé sur lequel nous reviendrons. Les clichés reproduits ci-contre donnent un bel aperçu d’un spectacle haut en couleurs et plutôt sportif, volontiers facétieux, voire potache ou leste, mais sans lourdeur ni extrapolation gratuite, et qui porte indéniablement la griffe Cenčić. </p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/bayreuth_baroque_2022_nicholas_tamagna_timagene_und_maayan_lucht_alessandro_in_vincis_alessandro_nellindie_akt_3_c_falk_von_traubenberg.jpg?itok=yJ6xgLuu" title="Nicholas Tamagna et Maayan LichtAlessandro nell'Indie © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg" width="468" /><br />
	Nicholas Tamagna et Maayan LichtAlessandro nell&rsquo;Indie © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg</p>
<p>A la vérité, la partition de Vinci, donnée dans son intégralité – hormis quelques lignes de récitatif –, appelle cette légèreté et n’autorise pas grand-chose d’autre. Les pages allègres et les envolées virtuoses dominent, ponctuées occasionnellement de trompettes et de percussions (Alessandro, Poro), réduisant à la portion congrue l’épanchement des protagonistes et ce lyrisme intense que Vinci peut explorer ailleurs, notamment dans <a href="https://www.forumopera.com/cd/gismondo-un-vinci-superbement-incarne"><em>Gismondo</em></a>, superbe ouvrage lui aussi révélé par Parnassus Arts sous la conduite affûtée et très habitée de Martyna Pastuszka. </p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/bayreuth_baroque_2022_jake_arditti_erissena_franco_fagioli_poro_maayan_licht_alessandro_in_vincis_alessandro_akt_1_c_falk_von_traubenberg.jpg?itok=G2y7JRIA" title="Alessandro nell'Indie © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg" width="468" /><br />
	Alessandro nell&rsquo;Indie © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg</p>
<p>Qui d’autre que <strong>Franco Fagioli </strong>pourrait incarner Poro, ce monarque grandiloquent et <em>borderline</em> ? Il ne s’agit pas seulement d’assumer l’écriture athlétique de Carestini (futur Ariodante), mais aussi de restituer les excès du personnage, véritable <em>drama queen </em>qui brandit un fouet dans une de ses explosions de folie. En grande forme, le contre-ténor argentin investit le moindre récitatif et orne même l’un d’entre eux avant de déployer dans la bravoure des moyens toujours aussi grisants et une audace crâneuse que lui seul peut se permettre. Cependant, à côté de cet abattage et de l’éclat quasi sauvage de certains suraigus (« Destrier, che, all’armi usato »), Fagioli demeure également un des seuls interprètes actuels à renouer, aussi généreusement, avec ce qui était le roi des ornements dans le premier <em>bel canto </em>: le trille. Enfin, n’en déplaise à ses détracteurs, son air avec violon obligé,  joyau du <em>canto fiorito</em>, se pare d’une élégante sobriété. </p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="468" src="/sites/default/files/styles/large/public/bayreuth_baroque_2022_franco_fagioli_poro_in_vincis_alessandro_nellindie_akt_1_c_falk_von_traubenberg.jpg?itok=t3qU00d8" title="Franco Fagioli © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg" width="312" /><br />
	Franco Fagioli © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg</p>
<p>Cleofide exauce le vœu de <a href="https://www.forumopera.com/actu/bruno-de-sa-peu-importe-le-genre-ce-qui-compte-cest-la-voix"><strong>Bruno de Sà</strong></a>, qui peut endosser une partie de <em>prima donna </em>– <em>assoluta</em>, serions-nous tenté d’ajouter, le trouble procédant autant du ramage que du corsage. Au risque de nous répéter, la délicatesse du timbre, le naturel de l’émission, l’aisance des sons filés et des <em>piani, </em>déjà admirables en eux-mêmes, sont absolument uniques chez un homme évoluant dans la tessiture de soprano et ils ne laissent pas de fasciner. De surcroît, le développement qu’il offre à son air pathétique au I (« Digli ch’io son fedele ») nous donne l&rsquo;occasion de goûter la musicalité de l’interprète que, d’ailleurs, les ovations du public feront revenir pour saluer. Le duo railleur sur lequel se referme ce même acte (« Se mai turbo ») vire à la joute puis au délire, un délire terriblement jouissif où Bruno de Sà se met à chanter Mozart (« Der Hölle Rache ») et Franco Fagioli, Verdi (« La donna è mobile ») ! Et nous nous surprenons à penser que c’est aujourd’hui que Gérard Corbiau – sinon un réalisateur plus doué – devrait investir le théâtre de la Margravine afin d’y tourner <em>Farinelli</em>…  </p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/bayreuth_baroque_2022_bruno_de_sa_cleofide_und_stefan_sbonnik_gandarte_in_vincis_alessandro_nellindie_akt_2_c_falk_von_traubenberg.jpg?itok=G_ucMLks" title="Bruno de Sà © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg" width="468" /><br />
	Bruno de Sà © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg</p>
<p>Le Néron testostéroné applaudi cet été à Aix (<em>L’incoronazione di Poppea</em>) s’est métamorphosé … en princesse. La composition de <strong>Jake Arditti</strong> est un régal. Bouche en cul de poule et mine effarée ou regards langoureux déshabillant les jeunes Grecs, le contre-ténor britannique semble prendre beaucoup de plaisir à minauder comme à exécuter une danse du ventre. Vocalement, Erissena (soprano) s’avère plus confortable que l’antihéros de Monteverdi, trop tendu pour son instrument, bien que celui-ci manque de moelleux dans sa plainte où affleure une sensibilité qui ne demande qu’à s’épanouir. <strong>Maayan Licht</strong> a rejoint l’aventure tardivement, en remplacement de Denis Orellana, tombé malade et que nous aurions dû découvrir en Alessandro. Ceci dit, comme dans <em>Artaserse</em>, le rôle-titre n’est pas le véritable <em>prime uomo</em> et se voit éclipsé par Poro, lequel intervient davantage et reçoit une musique d’une autre qualité. Du reste, sur le plan dramaturgique, Alessandro s’apparenterait presque à une allégorie de la magnanimité et de la constance s’il ne s’humanisait pas dans un étonnant numéro où il oscille entre colère à l’endroit de Poro et tendresse vis-à-vis de la reine. Une ambivalence que les ressources limitées du sopraniste (projection, mordant, coloris…) peinent malheureusement à restituer. Le chant est fin et stylé, mais une dynamique trop restreinte prive le rôle du panache que Vinci lui donne dans son premier air avec trompette. L’acteur, autrement dégourdi, convainc davantage et campe un Alessandro aristocratique et séduisant, avec ce détachement qui sied à l’arbitre et garantit son équanimité, sauf lorsqu’il cède à l’appel de la chair pour culbuter la reine ou feint de vouloir torturer Timagene. </p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/bayreuth_baroque_2022_maayan_licht_alessandro_mit_mannlichen_tanzern_in_vincis_alessandro_nellindie_akt1_c_falk_von_traubenberg.jpg?itok=gf2B8aT8" title="Maayan Licht © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg" width="468" /><br />
	Maayan Licht © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg</p>
<p>Nous ne dirons jamais assez à quel point la musique de Vinci est faite pour la scène. Elle exige l’immédiateté du direct et s’écoute avec l’œil rivé sur la performance de l’interprète. Le constat ne s&rsquo;applique pas qu&rsquo; à la pyrotechnie, plus excitante en <em>live </em>; car le jeu d&rsquo;acteur est également indispensable pour saisir pleinement la vérité dramatique d’une situation. <strong>Nicholas Tamagna</strong>, excellent dans les emplois de <a href="https://www.forumopera.com/giulio-cesare-in-egitto-gottingen-deux-fois-miracule-et-souvent-miraculeux">contre-ténors de caractère</a>, nous en offre un exemple frappant en scélérat (Timagene) dont les manières insinuantes – et pas seulement le zézaiement – autant que les inflexions traduisent la duplicité.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/bayreuth_baroque_2022_nicholas_tamagna_timagene_in_vincis_alessandro_nellindie_akt_1_c_falk_von_traubenberg.jpg?itok=ozg_ZgwL" title="Nicholas Tamagna © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg" width="468" /><br />
	Nicholas Tamagna © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg</p>
<p>Le Gandarte de <strong>Stefan Sbonnik</strong> a une stature imposante et de la prestance à revendre, quoique rires et cris en <em>falsetto </em>– émulation oblige ? – prêtent à sourire dans le chef d’un général. Un peu emprunté et d’intonation d’abord précaire au I, le ténor se bonifie ensuite et son <em>cantabile </em>au III rend justice à l’une des rares incursions de Vinci dans la langueur amoureuse ombrée de mélancolie. Dans la fosse, la concertmeister Martyna Pastuszka galvanise les forces de l’<strong>Oh ! </strong><strong>Orkiestra Historyczna</strong>, jeune phalange fondée en 2012 et en résidence pour cette troisième édition du Bayreuth Baroque Opera Festival, souligne la carrure rythmique des airs, relance le discours et offre un soutien imparable aux solistes.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/bayreuth_baroque_2022_stefan_sbonnik_gandarte_und_schauspieler_in_vincis_alessandro_nellindie_akt_1_c_falk_von_traubenberg.jpg?itok=8Np3tN-h" title="Stefan Sonnig © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg" width="468" /><br />
	Stefan Sonnig © Bayreuth Baroque / Falk von Traubenberg</p>
<p>Un surcroît de variété dans les <em>affetti</em>, un plateau un peu plus homogène et nous aurions atteint le nirvana. <em>Alessandro Nell’Indie </em>n’en constitue pas moins une intéressante et fort agréable découverte. Il faut saluer le talent et la persévérance avec lesquels Max-Emmanuel Cenčić et son agence défendent le répertoire napolitain. Notre connaissance de Vinci leur doit beaucoup, de même que celle de son ennemi juré, Porpora, dont ils ont monté <em>Polifemo </em>et dont <em><a href="https://www.forumopera.com/carlo-il-calvo-bayreuth-quand-lopera-reenchante-le-monde">Carlo il Calvo</a> </em>inaugurait en 2020 la première édition du Bayreuth Baroque Opera Festival. </p>
<p>Cette recréation d&rsquo;<em style="font-size: 14px">Alessandro nell’Indie </em>en première mondiale est disponible sur Arte Concert.</p>
<p> </p>
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		<title>La Resurrezione</title>
		<link>https://www.forumopera.com/cd-dvd-livre/la-resurrezione-pas-de-quoi-reveiller-un-mort/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Schreuders]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 07 Sep 2022 04:00:00 +0000</pubDate>
				<guid isPermaLink="false">https://www.forumopera.com/cd-dvd-livre/la-resurrezione-pas-de-quoi-reveiller-un-mort/</guid>

					<description><![CDATA[<p>Fabuleuse corne d’abondance dans laquelle Haendel piochera régulièrement pour en recycler des pépites, sa production italienne recèle d’éclatantes réussites tant dans le domaine de la cantate (La Lucrezia, Armida) que dans celui de l’opéra (Agrippina) ou de l’oratorio avec cette Resurrezione créée à Rome le dimanche de Pâques 1708. « La maîtrise technique et stylistique, l’imagination orchestrale, la justesse expressive &#8230;</p>
<p class="read-more"> <a class="" href="https://www.forumopera.com/cd-dvd-livre/la-resurrezione-pas-de-quoi-reveiller-un-mort/"> <span class="screen-reader-text">La Resurrezione</span> Lire la suite »</a></p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Fabuleuse corne d’abondance dans laquelle Haendel piochera régulièrement pour en recycler des pépites, sa production italienne recèle d’éclatantes réussites tant dans le domaine de la cantate (<em>La Lucrezia</em>, <em>Armida</em>) que dans celui de l’opéra (<em>Agrippina</em>) ou de l’oratorio avec cette<em> Resurrezione</em> créée à Rome le dimanche de Pâques 1708. « La maîtrise technique et stylistique, l’imagination orchestrale, la justesse expressive de ce jeune voyageur qui venait juste de fêter ses vingt-trois ans tiennent ici du prodige ! » s’enflamme Ivan A. Alexandre et nous partageons sans réserve son admiration.  </p>
<p>Haendel se retrouve un peu comme Charlie dans la chocolaterie – une comparaison qui n’offusquerait probablement pas ce bon vivant – :  le marquis Ruspoli, commanditaire de l’œuvre et protecteur du Saxon, lui donne accès à des ressources instrumentales dont il ne disposera plus jamais et qui vont stimuler une invention déjà profuse. Il conçoit « l’orchestration la plus précise et la plus soignée » (Ivan A. Alexandre) qu’il ait jamais couchée sur du papier à musique : airs à quatre parties de violons – la formation aligne trente-quatre cordes emmenées par rien moins que Corelli ! –, à deux flûtes, en concerto grosso avec <em>oboe sorde</em>, avec trompettes ou archiluth… Or, cette partition exubérante et constamment inspirée demeure étonnamment peu fréquentée. La faute en incombe peut-être au livret de Capece, mal ficelé et dépourvu de tension dramatique. Néanmoins, c’était déjà le cas de la pièce spéculative à l’origine d’<em>Il trionfo del Tempo e del Disinganno</em> (1707), premier oratorio italien de Haendel, qui retient pourtant davantage<a href="https://www.forumopera.com/il-trionfo-del-tempo-e-del-disinganno-paris-philharmonie-le-triomphe-de-la-couleur"> l’attention des producteurs</a> et dont les carences n’ont pas découragé des metteurs en scène tels que Krzystof Warlikowski, Ted Huffmann ou Ludger Engels. </p>
<p><em>La Resurrezione </em>juxtapose plus qu’elle ne noue deux fils qui s’articulent en deux journées. Elle s’ouvre sur un Ange qui, au seuil des Enfers, proclame la victoire du Christ sur l’impudent Lucifer. Il conduit ensuite « la descente aux Enfers » où les âmes des Justes, menées par Adam et Ève, sont libérées de leur esclavage – selon la tradition chrétienne, à l’aube du Samedi Saint. Entre temps, à Jérusalem, Marie-Madeleine et Marie Cléophas, plongées dans l’affliction, recouvrent espoir quand Jean l’Évangéliste leur rappelle la promesse de Jésus de revenir auprès d’elles le troisième jour. Le dimanche de Pâques, au matin, l’ange vainc Lucifer en lui montrant les deux Marie qui se rendent sur le tombeau vide, puis il leur apparait également et annonce la résurrection du Christ.</p>
<p>Douze ans après avoir dirigé <strong>Lucy Crowe</strong> et son <strong>English Concert</strong> dans un récital consacré à la période italienne du compositeur (« Il caro Sassone »), <strong>Harry Bicket</strong> ne s’est pas bonifié et sa tiédeur s’avère toujours aussi exaspérante, lissant les reliefs, édulcorant les contrastes et privant la plupart des numéros de leur juste énergie.  « Disseratevi, o porte d’Averno » (Angelo), le feu d’artifice en ré majeur qui suit l’ouverture de <em>La Resurrezione</em>, vire au pétard mouillé : un manque criant de nerf, des coloris délavés et des trompettes noyées dans une mollesse dont la direction ne se départira que trop rarement. Le soprano a perdu en flexibilité (sauts d’intervalle) et les suraigus frisent parfois l’étranglement. Lucifero a plus de chance et nous offre d’ailleurs la seule bonne surprise de cet enregistrement : « Caddi, è ver » révèle le grain nourri d’<strong>Ashley Riches</strong>, baryton-basse ferme, délié et très en verve, probablement trop au goût de certains, mais la grandiloquence du personnage ne demande pas autre chose. Par contre, la langueur de Bicket escamote l’urgence de « O voi, dell’Erebo » et installe les Enfers au boudoir… </p>
<p>« Ferma l’ali » nous réjouit d’abord, mais l’illusion ne dure guère : idoine de ton, le matériau évoquant parfois Jennifer Smith, <strong>Sophie Bevan</strong> semblait parfaite en Maddalena, mais l’expression ne se renouvelera guère et restera à la surface des mots. L&rsquo;élan (relatif) qui anime le <em>duetto </em>de Maddalena et Cleofe (« Dolci chiodi, amate spine ») tient surtout à l’engagement de <strong>Iestyn Davies</strong>. Une fois encore, l&rsquo;interprète se distingue par la finesse et par la richesse de ses intentions (la section B de « Naufragando va per l’onde »), mais sa partie requiert des graves plus charnus et des couleurs profondes (« Piangete, sì, piangete »), que possédaient aussi bien Carolyn Watkinson (Hogwood) que Sonia Prina (Haïm). Si « Quando è parto » flatte la beauté juvénile de son ténor aigu, déjà remarqué chez Haendel ou Purcell, <a href="https://www.forumopera.com/the-indian-queen-lille-purcell-enfin-rendu-au-theatre"><strong>Hugo Hymas </strong></a>semble livré à lui-même et peine à sortir de sa réserve (« Ecco il sol ch’esce dal mare »). Mais où sont donc passées les saisissantes cascades de cordes qui zèbrent  l’azur pour évoquer le rapace ravissant la tourterelle du nid (« Così la tortorella ») ? Bicket les a manifestement gommées ! Cette intervention présomptueuse et castratrice trahit une incompréhension totale du génie de Haendel et finit de discréditer un enregistrement dispensable.  </p>
<p>Nous en resterons à la lecture visionnaire de Marc Minkowski, qui domine une maigre et décevante discographie (Hogwood, McGegan, Koopman, Haïm), tout en espérant découvrir un jour la proposition de chefs de l’envergure de Fasolis, Petrou, Cummings ou Noally. </p>
<p> </p>
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		<title>Haute-contre ou contre-ténor ?</title>
		<link>https://www.forumopera.com/dossier/haute-contre-ou-contre-tenor-2/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Schreuders]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 15 Aug 2022 07:39:02 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Lorsqu&#8217;au milieu du siècle passé Alfred Deller fait entendre ses célestes notes dans un registre aigu inouï pour un homme adulte, à la virilité intacte, le monde de la musique s&#8217;émerveille et redécouvre une pratique vocale longtemps oubliée. Les musicologues, les lyricomanes et les amateurs de chant choral s&#8217;interrogent alors sur la terminologie : peut-on &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Lorsqu&rsquo;au milieu du siècle passé Alfred Deller fait entendre ses célestes notes dans un registre aigu inouï pour un homme adulte, à la virilité intacte, le monde de la musique s&rsquo;émerveille et redécouvre une pratique vocale longtemps oubliée. Les musicologues, les lyricomanes et les amateurs de chant choral s&rsquo;interrogent alors sur la terminologie : peut-on simplement traduire le terme <em>countertenor</em> par « contre-ténor » ? N&rsquo;y aurait-il pas là une dérive franglaise, ignorant la notion de « haute-contre », un des fleurons de la musique baroque française ? Et que signifierait alors la pratique du <em>falsetto </em>? Voici plus de 20 ans que dans ces colonnes Bernard Schreuders a tenté de répondre à ces questions – et à bien d&rsquo;autres. Son article a été entièrement mis à jour et enrichi de nombreuses illustrations.</strong></p>
<hr />
<p><strong>1. Des mots et des catégories </strong></p>
<p>« (&#8230;) la connaissance de la valeur exacte des mots est peut-être la clé la plus importante de toutes les sciences. Aucune d&rsquo;entre elles n&rsquo;a une nomenclature aussi vicieuse que celle de la musique. »<br />
Framery, préface aux tomes consacrés à la musique dans <em>L&rsquo;encyclopédie méthodique </em>(1791).</p>
<p>Nous connaissons tous des chanteurs qui échappent aux catégories : celles-ci ont leur utilité, mais elles sont incapables de rendre compte de la diversité des voix. D&rsquo;abord, les tessitures vocales – l&rsquo;étendue que la voix couvre avec le plus de facilité – se chevauchent partiellement et c&rsquo;est avant tout l&rsquo;étendue totale (l&rsquo;ambitus) ainsi que le timbre qui permettent de différencier un ténor d&rsquo;un baryton. Par ailleurs, certaines voix recouvrent parfaitement deux tessitures : le mezzo et le soprano, par exemple ; d&rsquo;autres se situent entre deux tessitures, comme le baryton-basse ; il en est aussi qui ont la tessiture du soprano et le timbre, les couleurs du mezzo, etc. De toute façon, le timbre ou plus globalement le grain d&rsquo;une voix, sa corporalité (« le corps dans la voix qui chante » disait Roland Barthes), sont façonnés par notre subjectivité, à grands renforts d&rsquo;épithètes et de métaphores. Leur perception est trop complexe pour que nous les enfermions dans des catégories définitives. Il va sans dire que la prudence s&rsquo;impose davantage encore lorsque nous abordons le passé.</p>
<p>La classification des voix et la tessiture des chanteurs, la technique vocale demeurent largement étrangères aux préoccupations des XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles. D&rsquo;ailleurs, les voix médianes – le baryton et le mezzo-soprano – ne seront identifiées et prises en compte que dans le dernier quart du XVIII<sup>e</sup> siècle<sup>1</sup>. C&rsquo;est la prononciation, la pureté de l&rsquo;intonation et l&rsquo;art des ornements qui priment dans les traités de chant et les commentaires de l&rsquo;époque.</p>
<p>Autant dire qu&rsquo;il est parfois difficile, voire impossible, de déterminer la catégorie vocale d&rsquo;un interprète mort il y a trois siècles. La partition et la catégorie dans laquelle le chanteur est rangé ne suffisent pas. Prenons le rôle-titre de l&rsquo;<em>Orfeo </em>de Monteverdi (si <em>b </em>2 – fa # 3) : même en tenant compte du diapason en vigueur alors dans l’Italie du Nord  (La = minimum 466 hrz), au moins un demi-ton supérieur au diapason actuel (La= 440 hrz), le rôle peut être chanté par un ténor ou par un baryton. Lorsqu’en 1998, René Jacobs dirigeit la production mise en scène par Trisha Brown, Carlo Allemano (ténor) alternait avec Simon Keenlyside (baryton). Le créateur du rôle, Francesco Rasi était appelé « ténor » à l&rsquo;époque, mais quelle réalité recouvrait exactement ce mot ? Ses contemporains, le mécène et musicographe Vincenzo Giustiniani (<em>Discorso sopra la musica</em>) et le compositeur Severo Bonini (<em>Discorse e regole</em>), louaient la facilité avec laquelle le chanteur réalisait des ornements et des diminutions brillantes tant dans le registre du ténor que dans celui de la basse. A tessiture égale, ne pouvait-il pas être aussi bien un baryton léger qu&rsquo;un ténor grave ? Au XVII<sup>e</sup> siècle, les tessitures de la plupart des rôles d&rsquo;opéra étaient réduites. Ainsi les rôles de soprano n&rsquo;excédaient pratiquement jamais le sol 4, ils peuvent donc être chantés par un soprano ou un mezzo-soprano ; mais qui les chantait, à l&rsquo;époque ? Emiliano-Gonzalez Toro émet l’hypothèse que Rasi était un baryténor, un type vocal intermédiaire entre le baryton et le ténor, auquel il s’identifie et dont Furio Zanasi offre également un bel exemple.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/PPbl9TSs43Y" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 1<em> :</em> Claudio Monteverdi, « Possente spirto » (<em>Orfeo</em>) –Ensemble I Gemelli, Emiliano Gonzalez-Toro, ténor et dir.</p>
<p><strong>2. Du <em>tenoriste </em>au <em>t</em></strong><em>énor</em></p>
<p>La terminologie vocale trouve son origine, bien avant les débuts de l&rsquo;opéra, dans le développement de la polyphonie. Ce n&rsquo;est que par glissements successifs que les mots <em>taille </em>et <em>haute-contre</em>, abandonnés tardivement au profit du mot <i>ténor </i> par désigner la voix d&rsquo;homme aiguë et le chanteur qui la possède.</p>
<p>Au début du XIII<sup>e</sup> siècle, Johannes de Garlandia (<em>De mensurabili musica</em>), distingue les deux lignes de la polyphonie : le <em>primus cantus</em> et le <em>secundus cantus</em>, la première étant appelée <em>tenor</em>, littéralement « celle qui porte », qui soutient le contrepoint et à laquelle est confié le « cantus firmus ». Le terme <em>tenor</em>, qui ne désigne encore qu&rsquo;une fonction, devient en français la <strong><em>teneur </em></strong>(1373).</p>
<p>A la fin du XIV<sup>e</sup> et au début du XV<sup>e</sup> siècles, les compositeurs prennent l&rsquo;habitude d&rsquo;ajouter une troisième partie, « contre », c&rsquo;est-à-dire à côté du <em>tenor</em>, le <em>contra-tenor </em>(<em>contre-teneur</em>), qui évolue dans la même tessiture que le <em>tenor. </em></p>
<p>Dans la seconde moitié́ du XV<sup>e</sup> siècle, le développement d&rsquo;une écriture à quatre voix provoque la subdivision du <em>contra-tenor</em>, dont la tessiture ne se confond plus avec celle du <em>tenor</em> : le <em>contra(-)tenor bassus </em>(abrégé en <em>bassus</em>) est désormais la partie la plus grave de la polyphonie tandis que le <em>contra(-)tenor altus </em>(abrégé en <em>contra(-)tenor </em>cf. haute-contre) oscille entre la tessiture du <em>tenor</em> et une tessiture plus aiguë, qui deviendra celle du <em>(contr)alto</em>, de la <em>haute-contre</em>, du <em>countertenor </em>ou de l&rsquo;<em>alt(us) </em>allemand. C&rsquo;est à cette époque que le mot <em>tenor </em>et son doublon français, <em>teneur</em>, en viennent à désigner une tessiture <em> </em>plus ou moins précise.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter" src="/sites/default/files/traite_de_danse_de_thoinot_arbeau.jpeg" alt="" width="458" height="645" /><br />
Illustration 2 : Exemple de partition à quatre voix</p>
<p>Durant le XV<sup>e</sup> siècle, l&rsquo;interprète virtuose des parties de <em>tenor</em> et de « contratenor » est appelé <strong><em>tenoriste </em></strong>(<em>tenorista </em>en italien). Avec la généralisation de l&rsquo;écriture à quatre voix, le vocabulaire se précise : <em>tenorista basso</em>, <em>controriste</em>, concurrencé par <em>contro alto </em>(issu de <em>contro-tenore alto</em>), etc. En italien, le vocable <em>tenoriste </em>tend à disparaître, remplacé par <em>tenore</em>. La forme <strong><em>ténor </em></strong>est bien sûr un calque de l&rsquo;italien (1444), employé d&rsquo;abord au sens de « concert », d&rsquo;« harmonie », puis pour désigner la partie de la polyphonie et la tessiture qui lui correspond. Cependant, son emploi est rare et il est rapidement supplanté par le mot <em>taille </em>– Richelet (<em>Dictionnaire de la langue </em>française, 1680) le considère même comme vieux ! Ce n&rsquo;est qu&rsquo;à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle et surtout dans la première moitié du XIX<sup>e</sup> siècle que son usage se répandra et qu&rsquo;il éclipsera, à son tour, le mot <strong><em>taille</em></strong>. La <em>teneur </em>est, elle aussi, rapidement concurrencée par la <em>taille </em>et tombe en désuétude au XVII<sup>e</sup> siècle. C&rsquo;est au gré d&rsquo;une évolution assez mystérieuse, que le terme <em>taille </em>est devenu synonyme de <em>teneur </em>au début du XVI<sup>e</sup> siècle. Son emploi, dans cette acception, se généralise aux XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles, et, par métonymie, le mot en arrive à désigner l&rsquo;instrument ou la voix qui évolue dans cette tessiture.</p>
<p>Alors que la <em>taille</em>, parfois qualifiée de « naturelle », désigne un ténor plutôt grave (mi 2-sol 3), la <strong><em>haute-taille </em></strong>est tantôt synonyme de <em>haute-contre</em>, c&rsquo;est-à-dire de ténor aigu, par opposition à la <em>taille</em>, tantôt synonyme de <em>taille</em>, lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;oppose à la <em>basse-taille</em>, tout comme la <em>haute-contre </em>s&rsquo;oppose à la <em>basse-contre</em>. La musique française distingue deux variétés de basse : <em>la basse-taille </em>tout d&rsquo;abord, définie par Rousseau comme « la partie [qui] tient le milieu entre la taille et la basse », équivalent, selon Brossard, de <em>concordant </em>et de l&rsquo;italien <em>baritono</em>, et qui correspond à la <em>basse chantante </em>(proche du baryton-basse en tessiture) ou au baryton, sa tessiture variant d&rsquo;une œuvre à l&rsquo;autre. La <em>basse-contre </em>désigne, sans équivoque possible, la <em>basse profonde</em>, la plus grave des parties dans la polyphonie, celle qui côtoie les contrebasses à la Chapelle Royale.</p>
<p><strong>3. Du <em>heldentenor </em>au <em>tenorino</em></strong></p>
<p>« Et il se trouve que c&rsquo;est le jeune homme du printemps dernier, un peu grandi, et de qui l&rsquo;organe de ténorino a mué dans ce court intervalle en un velouté, clair et chaud baryton. »<br />
Verlaine</p>
<p>L&rsquo;émergence du terme <em>ténor </em>à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle ne laissait guère présager l&rsquo;inflation d&rsquo;épithètes et de nuances dont la langue allait s&rsquo;enrichir – ou s&rsquo;encombrer – durant le XIX<sup>e</sup> siècle ! L&rsquo;internationalisation du monde de l&rsquo;opéra et la diversification des styles vont motiver l&rsquo;élaboration d&rsquo;une véritable typologie des voix. Les chanteurs vont se classer selon leurs dispositions vocales et dramatiques, propres à rencontrer les exigences de certains rôles plutôt que d&rsquo;autres.</p>
<p>Préparé par l&rsquo;<em>opera buffa </em>et consacré par le romantisme, l&rsquo;avènement du héros ténorisant est implacable. Rossini et Bellini font leur deuil du <em>belcanto </em>et de ses plus brillants représentants, les castrats. Le ténor, nouveau <em>divo</em>, triomphe sans partage – ou presque – sur toutes les scènes du monde. Une terminologie sophistiquée, parfois confuse et d&rsquo;ailleurs âprement controversée, rend compte de la multitude des emplois et de la variété des styles d&rsquo;écriture dévolus au ténor. Aucune classification ne fait vraiment l&rsquo;unanimité, pas plus au XIX<sup>e</sup> siècle qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui ; certains ne seront pas d&rsquo;accord avec une définition, d&rsquo;autres avec un exemple, c&rsquo;est inévitable, seule la subjectivité y trouvera son compte. Les mots ont leur importance, mais l&rsquo;essentiel, à mon avis, réside ailleurs : dans l&rsquo;adéquation – ou plus exactement dans la manière dont chacun percevra l&rsquo;adéquation – stylistique, dramatique et musicale entre un interprète et un rôle, dans la qualité de sa performance. Les définitions qui suivent sont à prendre comme autant de propositions, elles n&rsquo;ont pas d&rsquo;autre prétention et je ne me risquerais pas à donner des exemples de chanteurs contemporains afin de les illustrer. Libre à vous d&rsquo;étiqueter vos artistes préférés&#8230;</p>
<p>La première catégorie est la plus touffue (accrochez-vous !) : le <em>ténor léger</em>, le plus aigu des ténors, alliant souplesse et clarté, peut avoir une certaine puissance (Gerald dans <em>Lakmé</em>),</p>
<pre><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter" src="/sites/default/files/jean-alexandre-talazac_large.jpeg" alt="" width="335" height="440" />
Illustration 3 : Jean-Alexandre Talazac, créateur de Gerald dans Lakmé © Palazzetto Bru Zane / fonds Leduc</pre>
<p>il est proche du <em>tenore di grazia</em>, variante du ténor lyrique dans les opéras de Rossini et de ses contemporains (Lindoro dans <em>L&rsquo;Italienne à Alger</em>, Percy dans <em>Anna Bolena</em>) et dont le <em>ténor bouffe </em>n&rsquo;est qu&rsquo;un emploi particulier, très exigeant quant au jeu scénique, mais pas nécessairement comique (Mime dans <em>Siegfried</em>, Goro dans <em>Madama Butterfly</em>), contrairement au <em>ténor trial </em>(du nom d&rsquo;un chanteur d&rsquo;opéra-comique), ténor nasal et à la projection réduite utilisé dans l&rsquo;opéra français (Cochenille, Frantz dans <em>Les Contes d&rsquo;Hoffmann</em>, Schmidt dans <em>Werther</em>). Enfin, le ténor <em>(contr)altino </em>est la forme la plus rare du ténor léger, puisqu&rsquo;il atteint des notes extrêmement aigües sans recourir au fausset (paradoxalement, l&rsquo;Astrologue du <em>Coq d&rsquo;Or </em>de Rimsky-Korsakov, est souvent cité comme exemple alors que le compositeur requiert le fausset !), mais le terme était aussi utilisé pour décrire la voix très étendue de Giovanni Davide, ténor rossinien qui montait, en fausset, jusqu&rsquo;au contre-fa et même jusqu&rsquo;au contre-si bémol (si b 4).</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" title="Giovanni David peint par Francesco Hayez © DR" src="/sites/default/files/giovanni_david_portrait_by_francesco_hayez.jpeg" alt="" width="728" height="1000" /><br />
Illustration 4 : Giovanni Davide en Alessandro dans <em>Gli arabi nelle Gallie </em>de Pacini, portrait réalisé  par Francesco Hayez</p>
<p>Le <em>ténor lyrique </em>est doté d&rsquo;un timbre plus riche que le ténor léger et d&rsquo;une voix plus puissante, mais ses rôles privilégient encore la beauté de la ligne de chant plutôt que la vérité dramatique (Almaviva dans <em>Il Barbiere di Siviglia</em>, Alfredo dans <em>La Traviata</em>, Werthe<em>r</em>), le <em>ténor de demi-caractère </em>(<em>di mezzo carattere</em>) occupant une position intermédiaire entre le ténor léger et le ténor lyrique. Le <em>ténor lirico-spinto </em>(Le Duc dans <em>Rigoletto</em>, Rodolfo dans <em>La Bohème</em>), que d&rsquo;aucuns appellent aussi <em>ténor lyrique-dramatique</em>, possède une voix essentiellement lyrique, mais large, puissante et incisive surtout dans les climax dramatiques (Don Alvaro dans <em>La Forza del destino</em>) ; le <em>fort-ténor</em>, <em>ténor dramatique</em>, <em>ténor noble </em>ou encore <em>tenore di forza</em>, plus puissant que le ténor lyrique, mais moins barytonant que le ténor héroïque, est requis pour les rôles les plus dramatiques de Donizetti et ceux du grand opéra français, certains l&rsquo;apparentent aussi au <em>lirico-spinto</em>. Le plus ample et le plus puissant des ténors, le <em>ténor héroïque </em>(Samson), appelé aussi <em>tenor robusto </em>(Manrico, Otello de Verdi) et dont l&rsquo;équivalent allemand est le <em>Heldentenor </em>wagnérien (Tristan, Siegfried), se caractérise par la plénitude, la rondeur et l&rsquo;égalité du timbre, jusque dans l&rsquo;aigu. Enfin les Italiens désignent par le terme <em>baritenore </em>(« ténor lourd »), un type de ténor grave dont la tessiture ne dépasse généralement pas le la 3, il se rencontre chez Rossini (Otello et Iago dans <em>Otello </em>) et chez Mayr. Diminutif de <em>tenore</em>, <em>tenorino </em>désigne un ténor très léger ou, péjorativement, une voix de ténor léger, faible et détimbrée, autrement dit un filet de voix !</p>
<p><strong>4. La haute-contre</strong><sup>2</sup></p>
<p><strong>4.1. L&rsquo;exception française </strong></p>
<p>« Castrato. Musicien qui chante le dessus. Hélas ! »<br />
<em>Dictionnaire de la musique</em> de Meude-Monpas (1787)</p>
<p>Alors que partout en Europe, l&rsquo;<em>opera seria </em>consacre le triomphe des castrats, la France choisit la voix de ténor pour incarner le héros de ses tragédies en musique. C&rsquo;est pour des raisons avant tout politiques et culturelles que les castrats sont exclus de l&rsquo;opéra français, ne nous leurrons pas : les motivations humanitaires ne s&rsquo;exprimeront que tardivement, avec les Lumières.</p>
<p>Invités par Mazarin avec d&rsquo;autres chanteurs italiens, quelques castrats se sont produits à Paris dans des ouvrages de Marazolli, Sacrati (<em>La Finta Pazza</em>), Rossi (<em>L&rsquo;Orfeo</em>) et Cavalli (<em>Egisto, Xerse, Ercole amante</em>). Dès 1645, lors de la production de <em>La Finta Pazza, </em>le public s&rsquo;émerveille en découvrant les machineries de Torelli, mais critique déjà̀ le travestissement et la distribution des rôles. Plus que la voix, c&rsquo;est la personne même du castrat qui dérange. Les compositeurs italiens privilégient les voix de <em>soprani </em>et <em>contralti</em>, voix de castrat ou de femme, plus brillantes et plus travaillées et le travestissement s&rsquo;inscrit dans une dramaturgie stylisée où le réalisme n&rsquo;a absolument pas sa place. L&rsquo;identification entre l&rsquo;interprète et le personnage ne repose absolument pas sur la ressemblance physique. Cependant, la majorité des Français semblent incapables d&rsquo;imaginer des conventions musico-dramatiques différentes de celles en vigueur dans la tragédie en musique. L&rsquo;<em>opera seria </em>paraît porter atteinte à leur conception du genre et de la sexualité. Cette apparente confusion des sexes les scandalise : c&rsquo;est comme si les hommes se sentaient outragés dans leur virilité et les femmes, ridiculisées.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/lrbQToUA5OE" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 5 <em>: </em>Luigi Rossi, « Lasciate Averno  » (<em>Orfeo</em>) – Eli McCormack (Orfeo), dir. Ingrid Matthews</p>
<p>A la mort de Mazarin, les chanteurs italiens sont congédiés. Le <em>belcanto </em>n&rsquo;aura pas sa place dans la tragédie en musique, conçue par Louis XIV et Lully comme un art français et un acte politique fondateur. Une soixantaine de castrats seront importés, en plusieurs vagues, mais pour chanter les dessus à la Chapelle royale, sous les règnes successifs de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Même Napoléon, qui a pourtant éradiqué la castration en Europe, engagera Crescentini pour sa Chapelle consulaire. Mais les castrats n&rsquo;apparaîtront jamais plus sur les scènes d&rsquo;opéra. C&rsquo;est à peine s&rsquo;ils feront des apparitions occasionnelles dans les chœurs, notamment dans ceux de <em>La Naissance d&rsquo;Osiris</em>, d&rsquo;<em>Anacréon </em>et de <em>Pygmalion </em>de Rameau. Antonio Bagniera (1638-1740) est la seule exception : Lully tire parti de sa voix angélique et de son physique enfantin (1m 20 !) pour le personnage de l&rsquo;<em>Amour </em>dans <em>Cadmus et Hermione </em>ou celui d&rsquo;un faune dans le prologue de <em>Bellérophon</em>. Choristes et solistes appréciés à la Chapelle royale (même si d&rsquo;aucuns aimeraient les voir remplacés par des femmes), les castrats profitent du succès croissant de la musique italienne au XVIII<sup>e</sup> siècle et apparaissent souvent aux Tuileries (Concert-Spirituel) ou dans des concerts privés. Par contre, Annibali, Albanese, Potenza – qui remporte un vif succès dans le <em>Stabat Mater </em>de Pergolèse – Savoi et Amantini ne se produisent pas à l&rsquo;Opéra et les vedettes de passage en France, comme Caffarelli ou Guadagni, doivent se contenter de quelques récitals.</p>
<p><strong>4.2. Le répertoire</strong></p>
<p>Dans l&rsquo;opéra français, la voix de ténor grave, appelée <em>taille </em>ou <em>taille naturelle </em>(mi 2 &#8211; sol 3) doit se contenter de rôles secondaires. Admetus dans <em>Alceste </em>et Thésée dans la tragédie éponyme de Lully sont les exceptions qui confirment la règle. Louis Cuvillier (mort en 1752), une des meilleures tailles de son temps, campe volontiers des personnages de vieilles femmes – il crée le rôle-titre des <em>Amours de Ragonde </em>de Mouret en 1742 – ou d&rsquo;impressionnantes allégories (une des Parques dans les superbes trios d&rsquo;<em>Hippolyte et Aricie </em>de Rameau). Cuvillier interpréta également la partie de Momus dans l&rsquo;opéra-comique de Rameau, <em>Platée</em>. En fait, le rôle se partage entre la tessiture de basse-taille (dans le prologue) et la tessiture de taille (le reste de l&rsquo;ouvrage), or, pour la reprise, Cuvillier chanta l&rsquo;intégralité du rôle, ce qui ne peut que nous inciter à relativiser la pertinence et la précision du vocabulaire.</p>
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<p>Illustration 6 : Jean-Philippe Rameau, Pluton, Second Trio des Parques (<em>Hippolyte et Aricie</em>) – Nathan Berg (Pluton), Christopher Josey (Première Parque), Mathieu Lécroart (Deuxième Parque), Bertrand Bontoux (Troisième Parque), Les Arts Florissants, dir. William Christie</p>
<p>Nous sommes même parfois carrément induits en erreur par une nomenclature « vicieuse » (Framery) ou employée de manière tout à fait anarchique. Alors qu&rsquo;il est encore page à la Chapelle royale, Louis Augustin Richer (1740-1819) débute dès l&rsquo;âge de onze ans au Concert-Spirituel. Il s&rsquo;y produit régulièrement entre 1763 et 1780, notamment dans le <em>Stabat Mater </em>de Pergolèse. Or, en 1765, <em>Le Mercure de France </em>le présente en ces termes : « Superbe voix de taille [sic], Richer a conservé la faculté de chanter le dessus sans l&rsquo;aigreur du fausset, sans l&rsquo;aridité des voix conservées contre l&rsquo;ordre de la nature. » Une taille, soit un ténor, qui chante le dessus : avouez qu&rsquo; il y a de quoi perdre son français ! Quelle partie chantait-il dans le <em>Stabat Mater </em>de Pergolèse ? Celle d&rsquo;alto ou de soprano ? Un ténor aigu qui chante en voix mixte pourrait tenir la partie d&rsquo;alto, mais pas celle de soprano (jusqu&rsquo;au si b 4 !), sauf à user d&rsquo;un fausset particulièrement étendu, mais la chose est, esthétiquement, impensable en France (cf. <em>faussets </em>et <em>hautes-contre féminines</em>).</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" title="Atys, dans la production de W. Christie &amp; JM. Villégier  Pierre Grosbois" src="/sites/default/files/atys.jpeg" alt="" width="539" height="720" /><br />
Illustration 7 : Reprise en 2011 à l’Opéra-Comique de l’<em>Atys </em>légendaire du tandem Christie/Villégier (1987) © Pierre Grosbois</p>
<p>C&rsquo;est pour la voix de haute-contre (mi 2 &#8211; do 4/ré 4), déjà prisée dans les ballets et les airs de<br />
cour dès la fin du XVI<sup>e</sup> siècle, que seront écrits la plupart des premiers rôles masculins, souvent caractérisés par la jeunesse et l&rsquo;héroïsme. Dans les ouvrages de Lully, d&rsquo;abord, les rôles-titres de plusieurs tragédies : <em>Atys </em>(1676), <em>Bellérophon </em>(1679), <em>Persée </em>(1682), <em>Phaéton </em>(1683), <em>Amadis </em>(1684), mais aussi Acis dans sa pastorale <em>Acis et Galatée </em>(1686), ainsi que les rôles d&rsquo;Alphée dans <em>Proserpine </em>(1680), Amour dans <em>Psyché </em>(1678) et Renaud dans <em>Armide </em>(1686).</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/w1t94FV2yWs" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 8 :<em style="color: #666666; font-size: 0.8em; text-align: center;"> </em>Jean-Baptiste Lully, « Ô tranquille sommeil » (<em style="color: #666666; font-size: 0.8em; text-align: center;">Persée</em>) – Zachary Wilder, Ensemble Correspondance, dir. Sébastien Daucé</p>
<p>Principale haute-contre de la maison des Guises, Marc-Antoine Charpentier a composé de nombreuses pièces parmi les plus belles et les plus expressives jamais écrites pour cette voix : à côté des nobles et bouleversants <em>Airs sur les Stances du Cid </em>(1637), pour haute-contre et basse continue, le rôle d&rsquo;Orphée dans son opéra de chambre <em>La descente d&rsquo;Orphée aux Enfers </em>(1686-1687), David dans sa tragédie biblique <em>David et Jonathas </em>(1688) et Jason dans <em>Médée </em>(1693), son chef-d&rsquo;œuvre.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/-y3WcGpp97I" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 9 <em>: </em>Marc-Antoine Charpentier, « Percé jusques au fond du cœur  » (Airs sur les Stances du Cid) – Paul Agnew, Les Arts florissants, dir. William Christie</p>
<p>Les successeurs de Lully privilégient également la voix de haute-contre, notamment Desmarest (Enée dans <em>Didon</em>, 1693), Marin Marais (Ceix dans <em>Alcyone</em>, 1706), André Cardinal Destouches ( Agenor dans <em>Callirhoé</em>, 1712), ou Jean-Marie Leclair (Scylla dans <em>Scylla et Glaucus</em>, 1746). C&rsquo;est la voix extraordinaire de Jélyotte (cfr. Les artistes) qui inspire à Rameau ses plus grands rôles masculins : les rôles-titres dans <em>Hippolyte et Aricie </em>(1733), <em>Castor et Pollux </em>(1733/1754), <em>Dardanus </em>(1745) et <em>Zoroastre </em>(1756), mais aussi Abaris dans <em>Abaris ou les Boréades </em>(1764) alors que de nombreuses parties sont encore écrites pour haute-contre dans ses ballets et opéras-ballets : Valère, Don Carlos, Tacmas et Damon dans <em>Les Indes galantes </em>(1735) ; Momus, Thélème, Lycurgue et Mercure dans <em>Les Fêtes d&rsquo;Hébé ou les Talens liriques </em>(1739) ou le rôle-titre de <em>Pygmalion </em>(1748).</p>
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<p>Illustration 10 : Jean-Philippe Rameau, « Séjour de l’éternelle paix » (<em>Castor et Pollux</em>) – A nocte temporis, Reinoud Van Mechelen, haute-contre et direction</p>
<p>Gluck ne s&rsquo;y trompe pas : pour la création parisienne d&rsquo;<em>Orphée et Eurydice </em>(1774) il transpose le rôle-titre, écrit pour le contralto Guadagni, en tessiture de haute-contre et le confie à Joseph Legros, qui chantera aussi pour lui les rôles d&rsquo;Achille (<em>Iphigénie en Aulide</em>,1774), Renaud (<em>Armide</em>, 1777), Pylade (<em>Iphigénie en Tauride</em>, 1779) et Cynire (<em>Echo et Narcisse</em>, 1779).</p>
<p>La haute-contre tient aussi la deuxième voix dans les chœurs, beaucoup plus développés dans la musique de scène française que dans l&rsquo;opéra italien. On ne peut pas vraiment dire qu&rsquo;il chante la partie d&rsquo;alto car la voix féminine (dessus) est souvent subdivisée. La partie de chœur intermédiaire tenue par les hautes-contre évolue dans une tessiture similaire à celle des rôles solistes, mais son ambitus est une tierce, voire une quarte plus haut, ce qui donne à penser qu&rsquo;à l&rsquo;époque, la partie de haute-contre de chœur était assumée par de vrais ténors aigus, mais aussi par des falsettistes évoluant dans le bas de leur tessiture.</p>
<p>Cette particularité a souvent servi le propos des compositeurs : en témoignent l&rsquo;utilisation de chœurs d&rsquo;hommes (haute-contre, taille, basse) où la voix supérieure est très aiguë, donc forcée et nasale et constitue un artifice des scènes infernales (<em>Thésée </em>de Lully, acte III ; <em>Hippolyte et Aricie </em>de Rameau, acte II, etc.), mais aussi l&rsquo;utilisation dans le chœur féminin de hautes-contre travesties qui rendent les chœurs de prêtresses plus solennels.</p>
<p>Il est à noter, enfin, que cette tradition d&rsquo;une voix de ténor très aiguë dans les chœurs d&rsquo;opéra français a perduré jusqu&rsquo;au XIX<sup>e</sup> siècle. En effet, la plupart des compositeurs français, contrairement à leurs collègues européens, n&rsquo;écrivaient pas de partie d&rsquo;alto dans leurs chœurs d&rsquo;opéra, mais deux voix de soprano et deux voix de ténor, dont la plus aiguë se rapproche, dans sa tessiture, d&rsquo;une voix de haute-contre (c&rsquo;est particulièrement flagrant chez Gounod, Bizet et surtout Offenbach).</p>
<p><strong>4.3. Les artistes </strong></p>
<p>« La voix de ce divin chanteur [ Jélyotte ]<br />
Est tantôt un zéphir, qui vole dans la plaine,<br />
Et tantôt un volcan, qui part, enlève, entraîne,<br />
Et dispute de force avec l&rsquo;art de l&rsquo;auteur. »<br />
<em>Anecdotes dramatiques, </em>1775, article « Indes galantes »</p>
<p>Dans l&rsquo; « opéra » baroque français, il n&rsquo;y a pas de place pour les stars du chant : le vedettariat des artistes lyriques ne se développe vraiment qu&rsquo;avec Rossini, lorsque l&rsquo;<em>opera seria </em>jette ses derniers feux. La tragédie en musique exige avant tout de bons acteurs et même si Rameau enrichit la partie vocale, l&rsquo;esthétique du <em>belcanto </em>heurte les habitudes du public généralement réfractaire aux ouvrages italiens. Le chant reste subordonné au drame, au texte (cf. Défense et illustration de la langue française) et le public, qui s&rsquo;enthousiasme autant, sinon davantage, pour le spectacle des machines et pour les ballets, est dérangé par la vocalité débridée de l&rsquo;opéra italien.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" src="/sites/default/files/800px-jelyotte_by_coypel.jpg" alt="" width="800" height="928" /><br />
Illustration 11 : Pierre Jélyotte (1713-1797) dans le rôle de la nymphe Platée dans<em style="color: #3b3b3b; font-size: 14px;"> Platée ou Junon jalouse</em>, opéra-bouffe de Jean-Philippe Rameau (Portrait de Coypel vers 1745) © DR</p>
<p><strong>Dumesnil </strong>(mort vers 1715) fut sans doute la plus célèbre haute-contre du Grand Siècle. Remarqué par Lully alors qu&rsquo;il n&rsquo;était encore que marmiton chez l&rsquo;intendant de Montauban, il débuta à l&rsquo;Académie royale en créant le rôle de Triton dans <em>Isis </em>(1677). Son répertoire inclut de nombreuses créations du Florentin, d&rsquo;Amadis à Acis en passant par Médor dans <em>Roland</em>, mais aussi des œuvres de Charpentier (Jason dans <em>Médée</em>), de Campra (Octavio dans <em>L&rsquo;Europe Galante</em>), d&rsquo;André Cardinal Destouches (<em>Amadis </em>dans <em>Amadis de Grèce</em>), de Pascal Collasse (Pélée dans <em>Thétis et Pélée</em>) et Marin Marais (Bacchus dans <em>Arianne et Bacchus</em>). Partenaire habituel de Marthe [Marie] Le Rochois, qui créa les grandes héroïnes de la tragédie en musique, d&rsquo;Armide à Médée, Dumesnil était décrit comme une « haute-taille des plus hautes » (Parfaict, 1741).</p>
<p><strong>Antoine Boutelou </strong>(env. 1665-1740), particulièrement doué pour les emplois comiques, a fait carrière sous les règnes de Louis XIV et Louis XV, apparaissant entre autres dans des reprises du <em>Bourgeois Gentilhomme </em>du tandem Molière-Lully (1707/1729) et dans <em>Les Elémens </em>de Lalande et Destouches (1721). De sa voix, Jean de Laborde écrivait que « le son en était si plein, si beau et si touchant qu&rsquo;on ne pouvait l&rsquo;entendre sans en avoir l&rsquo;âme affectée » (<em>Essai sur la musique ancienne et moderne</em>, 1780), celle du Roi Soleil était bouleversée au point qu&rsquo;il ne pouvait retenir ses larmes.</p>
<p>Avant d&rsquo;être une grande haute-contre, <strong>Pierre de Jélyotte </strong>(1713-1797) fut surtout LE chanteur français le plus célèbre de son époque. Le trio exceptionnel qu&rsquo;il formait avec le dessus Marie Fel et la basse-taille Claude Chassé fut pour beaucoup dans le succès que devaient rencontrer les ouvrages de Rameau.</p>
<p>Jélyotte fit des débuts remarqués à l&rsquo;opéra dans <em>Dardanus </em>(1739), un drame que le compositeur remettra sur le métier cinq ans plus tard en destinant au rôle-titre un <em>lamento </em>(« Lieux funestes&#8230; ») que Marc Minkowski n&rsquo;hésite pas à considérer comme le « plus bel air de haute-contre jamais écrit ». C&rsquo;est probablement une des scènes de désespoir les plus sombres et les plus émouvantes de toute l&rsquo;histoire de l&rsquo;opéra. Certes, le rôle de Castor (<em>Castor et Pollux</em>, 1737), lui aussi révisé en 1754, ou la redoutable ariette de <em>Zaïs </em>(1748) : « Règne, Amour », nous donnent une idée de l&rsquo;aisance et de la souplesse de la voix (fa #2- ré 4) ; en outre, ses contemporains décrivent un timbre argentin et ne tarissent pas d&rsquo;éloges sur la noblesse de son jeu, mais nous sommes malheureusement condamnés à imaginer, à rêver la singularité des accents, des inflexions qui ont inspiré Rameau. Dufort de Cheverny raconte que sa voix couvrait le chœur dans <em>Pygmalion </em>et que tout Paris se pressait pour l’entendre en Zoroastre s’exclamer, au milieu du tonnerre, « Ciel ! Thémire expire dans mes bras ».  C&rsquo;est dans une œuvre aujourd&rsquo;hui méconnue, mais qu&rsquo;il chanta dans son dialecte natal, la pastorale occitane <em>Daphnis et Alcimadure </em>de Mondonville (1754-5), que Jélyotte connut sans doute son plus grand succès. Il interprétait également des motets et chansons de sa composition qui, pour la plupart, ont disparu.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/HOn2PulYg1w" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 12 : Jean-Philippe Rameau, « Lieux funestes » (<em>Dardanus</em>) – John Mark Ainsley, Les Musiciens du Louvre, dir. Marc Minkowski</p>
<p>Cadet de Jélyotte, <strong>François Poirier</strong> excellait dans le registre le plus aigu et tenait d’ailleurs la partie supérieure face à Jélyotte dans le duo pour hautes-contre « Charmant amour » de <em>La Princesse de Navarre </em>de Rameau. Parmi les trois <strong>frères Bêches</strong> (Pierre, Marc François et Jean-Louis), tous trois hautes-contre à la Chapelle royale, surtout connus aujourd’hui des historiens pour les mémoires rédigés par <strong>Marc François</strong> (1729), c’est ce dernier qui était manifestement le plus doué. Il se produisait également à Notre-Dame et au Concert Spirituel, ses apparitions soulevèrent l’enthousiasme du <em>Mercure de France </em>(septembre 1794) et il était alors, avec Jélyotte et Poirier, la haute-contre la plus appréciée.</p>
<p>Recruté par Francoeur et Rebel, <strong>Joseph Legros </strong>(1739-1793) fit ses débuts à l&rsquo;Académie royale en 1764, dans <em>Titon et l&rsquo;Aurore </em>de Mondonville et ne quittera cette maison qu&rsquo;à sa retraite, en 1784. Legros s&rsquo;est lui aussi illustré dans les tragédies de Rameau et a participé à plus d&rsquo;une trentaine de créations : les principaux opéras en français de Gluck, <em>Roland </em>(Medor, 1778), <em>Atys </em>(rôle-titre, 1780) et <em>Iphigénie en Tauride </em>(Pylade, 1781) de Piccini, <em>Renaud </em>de Sacchini (1783) constituant sa dernière prise de rôle. Il chantait également au Concert-Spirituel, qu&rsquo;il dirigea entre 1777 et 1790, offrant au public de nombreux airs italiens dont il devenait friand – lui-même s&rsquo;était facilement adapté au style italianisant de Philidor (Sandomir dans <em>Ermelinde</em>, 1767) –, mais aussi des œuvres de Haydn et Mozart.</p>
<p>4.4. <strong>Une tessiture problématique  </strong></p>
<p>« Les femmes semblent avoir décidé, on ne sait pourquoi, que la haute-contre doit être l&rsquo;amant favorisé, elles disent que c&rsquo;est la voix du cœur : des sons mâles et forts alarment sans doute leur délicatesse. »<br />
<em>Encyclopédie </em>de Diderot et D&rsquo;Alembert , article « basse-taille »</p>
<p>L&rsquo;interprétation du répertoire de haute-contre pose aujourd&rsquo;hui de réelles difficultés : les tessitures sont parfois très élevées – c&rsquo;est notamment le cas de David dans <em>David et Jonathas </em>de Charpentier<sup>3</sup> (d’abord confié à des contre-ténors) surtout de plusieurs rôles créés par Jélyotte (Castor, Platée, Pygmalion, Zoroastre) ou Legros (l<em>&lsquo;Orphée </em>de Gluck abonde en si 3, do et ré 4) – et requièrent des voix de ténor naturellement très aiguës, souples et agiles et en même temps suffisamment puissantes, sonores pour ne pas être couvertes dans les passages accompagnés par les chœurs ou l&rsquo;orchestre tout en demeurant compréhensibles<em>. </em></p>
<p><strong>4.4.1 Défense et illustration de la langue française</strong></p>
<p>« La liquidité de la voix, signe d&rsquo;une âme languie,<br />
avait été une fois pour toutes identifiée au stupre<br />
de Néron, dont les plaisirs modifiaient l&rsquo;élocution. »<br />
Père de Cressoles, <em>Vocationes Autumnales </em></p>
<p><em>Tragédie en musique </em>: l&rsquo;expression est transparente, elle ancre l&rsquo; « opéra français » dans le théâtre, qui connaît alors son apogée. Il est impossible de comprendre l&rsquo;esthétique française sans tenir compte de cette dimension fondamentale. La France entend rivaliser avec l&rsquo;opéra italien en offrant au monde un véritable théâtre musical dans lequel la musique et le chant sont au service du texte, ce qui doit en assurer la supériorité. L&rsquo;intelligibilité du texte est donc primordiale et le chant fleuri, voluptueux, brillant des Italiens est contraire au bon goût.</p>
<p>De la Renaissance à la Révolution, le chant français s&rsquo;inspire d&rsquo;un seul modèle : le théâtre parlé. Lecerf de la Viéville ne se trompe probablement pas lorsqu&rsquo;il affirme que le récitatif lullyste s&rsquo;inspire de la déclamation de la Champsmelé, célèbre actrice : les interprètes des premières tragédies de Lully travaillent la déclamation lyrique, mais ne sont pas entraînés par des professeurs de chant. Celui-ci est considéré comme une variante de la parole et les deux formes d&rsquo;expression sont envisagées sous l&rsquo;angle de la déclamation. Les ouvrages destinés aux chanteurs traitent essentiellement de règles rhétoriques, visent la perfection de l&rsquo;intonation et modèlent la vitesse de la déclamation sur le débit de la déclamation théâtrale. En fait, les arts du chant sont plutôt des traités de diction que des manuels de technique vocale.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" src="/sites/default/files/mllechampmesle.jpeg" alt="" width="1000" height="563" />Illustration 13<em> </em>: École française, La Champmeslé © DR</p>
<p>L&rsquo;âge classique est une période capitale dans l&rsquo;histoire de la langue. Une armée de théoriciens, de grammairiens et de linguistes avant l&rsquo;heure en règlementent l&rsquo;usage : ils fixent la prononciation, l&rsquo;orthographe et le mythe du génie de la langue française que la nouvelle Académie fondée par Richelieu gardera jalousement. « En France, la tradition de la diction théâtrale est une norme qui offre le modèle opératoire à la langue. [&#8230;] la langue française parlée qui servira de base au chant est liée à un dressage social et physiologique de la diction. <sup>4</sup>». Autant dire que l&rsquo;intelligibilité du texte est capitale.</p>
<p>La langue est précisément le premier obstacle que pose l&rsquo;interprétation du répertoire<br />
français. Au XVII<sup>e</sup> siècle, les diphtongues et de nombreuses consonnes implosives et finales disparaissent et l&rsquo;articulation revêt un caractère de plus en plus antérieur, la transition de consonne à voyelle est nette, sans diffusion entre les sons. C&rsquo;est l&rsquo;apparition du mode tendu, croissant et antérieur, caractéristique du français et qui se prête difficilement au chant. Au fur et à mesure que la voix s&rsquo;élève dans l&rsquo;aigu et gagne en puissance, le chant menace la compréhension du texte, notamment des voyelles nasales. Ce n&rsquo;est pas un hasard si la tessiture des rôles écrits à l&rsquo;âge classique est généralement réduite, plus proche de la voix parlée. A fortiori, une voix opératique précarise davantage encore la diction. Sous l&rsquo;influence de l&rsquo;opéra italien, Rameau écrira pour des voix plus longues, plus puissantes, souples et brillantes. Il disposait, nous l&rsquo;avons vu, d&rsquo;interprètes d&rsquo;exception (Fel, Jélyotte et Chassé), de chanteurs à part entière et non d&rsquo;acteurs. Aujourd&rsquo;hui, certains chanteurs sont confrontés à un vrai dilemme : s&rsquo;ils chantent assez fort pour que leur voix passe l&rsquo;orchestre ou se détache des chœurs, les spectateurs risquent de ne plus comprendre les paroles ; en, revanche, s&rsquo;ils privilégient la prononciation, leur voix risque d&rsquo;être couverte par les autres musiciens. Il est encore plus difficile de concilier la diction et la beauté du chant dans une tessiture aiguë ; c&rsquo;est tout le défi qui se pose aujourd&rsquo;hui aux hautes-contre.</p>
<p><strong>4.4.2. Des voix forcées </strong></p>
<p>Il est possible de trouver des ténors ultra-légers et souples, notamment les « high tenors » britanniques, qui décrochent facilement en voix de tête et passent très bien, du moins au disque, dans certaines œuvres : ainsi Charles Daniels et plus récemment Samuel Boden dans les motets solistes de Mondonville). Par contre, même en rétablissant le diapason, plus bas, en usage aux XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles, en utilisant des instruments d&rsquo;époque (ou des copies) et en respectant les effectifs originaux, ces chanteurs n&rsquo;auraient pas l&rsquo;étoffe vocale, la puissance requise pour incarner les rôles héroïques de certaines tragédies. On recourt le plus souvent à des ténors qui maîtrisent la technique de la voix mixte et le style déclamatoire très particulier en vigueur dans l&rsquo; « opéra » français. Bien sûr, chaque rôle est à considérer individuellement.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/4IbAv9EdUEo" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 14 : Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, « Montes exultaverunt »  – Samuel Boden, Le Concert d’Astrée, dir. Emmanuelle Haïm</p>
<p>Jean-Paul Fouchécourt, doué d&rsquo;une voix naturellement très légère, s&rsquo;est spécialisé dans les emplois de haute-contre et a développé cette voix mixte, combinaison habile des registres de poitrine et de fausset, en prenant exemple sur le ténor mozartien Léopold Simoneau.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/FcxlkZUT1O4" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 15 :<em> </em>André Campra, « Soyez témoin de mon inquiétude » (<em>Idoménée</em>) – Jean-Paul Fouchécourt, Bernard Deletré, Les Arts Florissants, dir. William Christie</p>
<p>Parmi les artistes qui se sont illustrés avec succès dans ce répertoire exigeant, citons également : Guy de Mey (Atys) ; John Elwes ( Pygmalion, Zaïs, Zoroastre) ; Howard Crook (Atys, Castor, Renaud) ; Gilles Ragon (inoubliable Platée) ; Mark Padmore (très bel Hippolyte) ; Paul Agnew, une des plus belles hautes-contre des années 90-2000 ; François-Nicolas Geslot et Cyril Auvity.</p>
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<p>Illustration 16 : Jean-Baptiste Lully, « Plus j’observe ces lieux » (<em>Armide</em>) – Howard Crook, La Chapelle Royale, dir. Philippe Herreweghe</p>
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<p>Illustration 17 :<em> </em>Marc-Antoine Charpentier, « Tristes déserts » – Cyril Auvity, Ensemble l’Yriade</p>
<p>Parmi les interprètes les plus recherchés aujourd’hui, les vocalités sensiblement différentes de Mathias Vidal, Cyrille Dubois et Reinoud Van Mechelen confirment qu’il faut davantage considérer la haute-contre comme un emploi plutôt que comme une typologie vocale précise. De plus, l’ambitus, les exigences tant techniques que dramatiques des parties de haute-contre sont extrêmement diverses, comme le montrent les rôles cités précédemment (cf. 4.2. Le répertoire).</p>
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<p>Illustration 18 : Jean-Philippe Rameau, « Des biens que Vénus nous dispensent » (<em>Dardanus</em>) – Gaëlle Arquez, Mathias Vidal, Ensemble Pygmalion, dir. Raphaël Pichon</p>
<p>L&rsquo;Abaris de Philippe Langridge ou le Dardanus de John Mark Ainsley démontrent que ce répertoire n&rsquo;est pas l&rsquo;apanage de spécialistes. Richard Croft, superbe ténor haendélien et mozartien fit également sensation dans l&rsquo;<em>Orphée </em>de Gluck sous la direction de Marc Minkowski.</p>
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<p>Illustration 19 : Christoph Willibald Gluck, « J’ai perdu mon Eurydice » (<em>Orphée et Eurydice</em>) – Richard Croft, Les Musiciens du Louvre, Marc Minkowski</p>
<p>Quelques falsettistes se sont aussi aventurés en terres françaises (René Jacobs et même James Bowman), trois d&rsquo;entre eux s&rsquo;attaquant même avec plus (Henri Ledroit, Gérard Lesne) ou moins (Paul Esswood) de bonheur au rôle-titre de <em>David et Jonathas. </em>Qu’importe le flacon, quand le texte est aussi bien investi…</p>
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<p>Illustration 20 : Marc-Antoine Charpentier, « Ciel ! Quel triste combat en ces lieux me rappelle… » (<em>David et Jonathas</em>) – Gérard Lesne, Les Arts Florissants, dir. William Christie</p>
<p>En réalité, les critiques dont les hautes-contre furent la cible, surtout au XVIII<sup>e</sup> siècle, prouvent que les interprètes rencontraient déjà des difficultés avec cette tessiture. Même si Rousseau a le goût de l&rsquo;exagération et de la polémique, son opinion n&rsquo;est pas isolée lorsqu&rsquo;il affirme que « la Haute-Contre en voix d&rsquo;homme n&rsquo;est point naturelle ; il faut la forcer pour la porter à ce diapason ; quoiqu&rsquo;on fasse elle a toujours de l&rsquo;aigreur et rarement de la justesse » (<em>Dictionnaire de la musique</em>, 1768) Framery observe également que « plusieurs, pour parvenir aux sons les plus aigus sont obligés de forcer leurs moyens naturels en se resserrant le gosier ; mais ils perdent ainsi en agréments ce qu&rsquo;ils gagnent en étendue, car ces sons étranglés manquent de douceur et de pureté » (<em>Encyclopédie méthodique</em>, 1791). Certaines hautes-contre auraient donc tendance à forcer la voix, à essayer de monter le plus haut possible en registre de poitrine, plutôt que de passer en fausset.</p>
<p>En lisant ces critiques, il est difficile de ne pas songer à l&rsquo;<em>urlo francese</em>, le chant français, tel qu&rsquo;on le brocardait en Europe. Habitués aux suavités du chant italien, des étrangers de passage sont horrifiés par les cris des chanteurs français. « Chanter, terme honteusement profané en France, écrivait Grimm, et appliqué à une façon de pousser avec effort les sons hors du gosier et de les fracasser sur les dents avec un mouvement de menton convulsif ; c&rsquo;est ce qu&rsquo;on appelle chez nous crier. » (<em>Lettre sur Omphale</em>). Dans sa <em>Lulliade</em>, Calzabigi explique que « celui qui hurle le plus, l&#8217;emporte : ainsi en est-il de l&rsquo;opéra en France. De nos Caffarelli, Giziello, Marchesini, etc., ils ont l&rsquo;habitude de dire qu&rsquo;ils « jouent de la flûte » avec leurs voix ; je crois vraiment qu&rsquo;ils ne les entendent pas. J&rsquo;observai plusieurs fois à ce spectacle qu&rsquo;ils appellent « concert spirituel », quand Cafarelli, la Mingotti, la Frasi, etc. y chantaient, que ceux qui par hasard étaient assis très près du chanteur, ne donnaient pas signe de mécontentement, mais au contraire de satisfaction ; à mesure que les places s&rsquo;éloignaient, ils appréciaient de moins en moins et au fond de la salle ils auraient volontiers sifflé ou lancé des tomates. »</p>
<p>Bien sûr <em>La lulliade </em>a des accents pamphlétaires et la <em>Lettre sur Omphale </em>amorce la « Querelle des Bouffons », mais de nombreux témoignages convergent dans le même sens. Dans ses mémoires<sup>5</sup>, le sopraniste Filippo Balatri rapporte comment, lors d&rsquo;un séjour à Lyon, les rires de l&rsquo;assemblée l&rsquo;interrompirent alors qu&rsquo;il avait à peine commencé son air. Interloqué, il se fit expliquer que le public n&rsquo;était pas habitué à entendre des « ahah » : les passages élaborés sont pour les violons, les mots pour la voix. Un passage de huit notes suffit largement aux meilleurs chanteurs. En fait, les « ahah » du castrat n&rsquo;étaient que la vocalise initiale de l&rsquo;aria ! Balatri demande à entendre le chant français, une jeune fille se met au clavecin. Après avoir subi des hurlements « qu&rsquo;on aurait pu entendre de Lyon jusqu&rsquo;à Londres », Balatri propose de chanter à son tour dans le style français. Bien qu&rsquo;il exagère à l&rsquo;envi les stridences du chant français, sa prestation, loin d&rsquo;être ressentie comme une plaisanterie, suscite l&rsquo;admiration du public ! Moins d&rsquo;un siècle plus tard, Mozart réitère le même constat, désolant.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" title="Flippo Balatri © DR" src="/sites/default/files/filippo_balatri.jpeg" alt="" width="240" height="500" /><br />
Illustration 21 : Marco Ricci, le castrat Filippo Balatri</p>
<p>Les Français ne sont évidemment pas sourds, contrairement à ce que conclut Calzabigi, mais leur chant est plus guttural, issu de la déclamation théâtrale, aux antipodes de la vocalité italienne. Il faudra attendre le XIX<sup>e</sup> siècle pour qu&rsquo;apparaisse une véritable école de chant française. En 1819, un journaliste allemand, encore habitué à cette « mode de l&rsquo;aboiement », s&rsquo;étonne de découvrir une artiste française au chant harmonieux et très musical : « Les sons émis par cette femme ressemblaient encore jusqu&rsquo;à présent à ce que les Allemands ou les Italiens s&rsquo;accordent depuis des siècles à nommer <em>chant</em> ; mais en France, particulièrement au grand opéra, cela passe pour un gazouillement d&rsquo;oiseau insignifiant. » (<em>Allgemeine musikalische Zeitung </em>de Leipzig, 28 avril 1819).</p>
<p>Maintenant, faut-il nécessairement incriminer la médiocrité du chant français lorsque nous découvrons que bon nombre de hautes-contre forçaient leur voix ? En examinant la tessiture extrêmement tendue dans laquelle évolue la partie de haute-contre des grands motets lorrains d&rsquo;Henry Desmarest, nous pouvons imaginer les difficultés auxquelles étaient confrontés les chanteurs de l&rsquo;époque. D&rsquo;ailleurs, le Studio de Musique Ancienne de Montréal, qui a enregistré ces œuvres en première mondiale, n&rsquo;a pu réunir suffisamment de ténors aguerris pour affronter cette partie de haute-contre et leur a joint des falsettistes ! Les créateurs de ces motets n&rsquo;étaient pas forcément plus à l&rsquo;aise. Toutes les hautes-contre ne chantaient pas avec aisance dans une tessiture suraiguë, à l&rsquo;instar de Jélyotte ou Legros.</p>
<p>En fait, l&rsquo;évolution de l&rsquo;écriture musicale au cours du XVIII<sup>e</sup> siècle ne s&rsquo;est pas accompagnée d&rsquo;une amélioration rapide et sensible du niveau des chanteurs. Quelques artistes particulièrement doués ne doivent pas nous faire oublier que des générations d&rsquo;acteurs-chanteurs, à la technique rudimentaire, plus soucieux de déclamation que de beau chant, se sont succédé sur les scènes françaises. Il est permis de se demander dans quelle mesure les exigences des compositeurs ne manquaient de pas réalisme. Castil-Blaze dénonce avec vigueur ce qu&rsquo;il considère comme une tendance typiquement française : « Ce n&rsquo;est qu&rsquo;en France que l&rsquo;on a la manie de porter les voix au-delà de leur diapason. Je voudrais, au contraire, les resserrer dans leur bornes les plus étroites, pour n&rsquo;en obtenir que des sons purs et nourris. La nature, l&rsquo;art et le goût ont dicté des lois à ce sujet, on ne devrait jamais s&rsquo;en écarter. »(<em>De l&rsquo;opéra en France</em>, 1820). Mais lorsqu&rsquo;il aspire à « des sons purs et nourris », l&rsquo;auteur n&rsquo;adresse-t-il pas, allusivement, une critique au mélange des sons de poitrine et de fausset, à cet <em>artifice </em>que constitue la voix mixte ? Une dizaine d&rsquo;années plus tard, Gilbert Duprez mettra un terme au clair-obscur baroque et lancera la mode du contre-ut de poitrine, éclatant et « viril ».</p>
<p><strong>4.4.3 La voix mixte </strong></p>
<p>Faute d&rsquo;une voix naturellement longue et facile, les meilleures hautes-contre devaient maîtriser le fameux passage des registres grâce à la voix mixte. Rétrospectivement, les témoignages concernant la voix de Nourrit le donnent à penser (cf. infra). Par contre, si elle ne possède pas cette technique, la haute-contre préfère encore forcer sa voix, quitte à hurler, plutôt que d&rsquo;exposer son fausset, un timbre détestable aux oreilles françaises (cf. <em>Faussets et hautes-contre féminines</em>). Lecerf de la Viéville reflète le goût majoritaire en France lorsqu&rsquo;il interroge ironiquement François Raguenet, conquis par les voix « nettes et touchantes » des « incommodés » (<em>Parallèle des Italiens et des Français</em>, 1702) : « Mais ne sembleroit-il pas que nous avons sur nos Théâtres que des voix grosses et mâles ? Lorsqu&rsquo;il faut remplir les rôles d&rsquo;Amans préférés, n&rsquo;avons-nous ni hautes-contre ni tailles, dont les voix sont aussi douces, aussi fléxibles [sic] et aussi hautes qu&rsquo;elles le doivent être, pour dire tendrement les douceurs ? D&rsquo;abord il est naturel et vraisemblable que tous les hommes aient la voix mâle. Ainsi, quand les voix des Amoureux, des premiers rôles, sont si perçantes et si en faucet [castrats], outre que cela devient aigre aux oreilles et incommode pour les airs en parties : cela a encore le défaut d&rsquo;être trop féminin, trop Damoiseau. » (<em>Comparaison de la Musique Italienne et de la Musique Françoise</em>, 1705-6). Et pour avoir l&rsquo;air <em>mâle</em>, la haute-contre doit absolument éviter que le passage en fausset s&rsquo;entende.</p>
<p>Jélyotte et Legros étaient-ils passés maîtres dans l&rsquo;art de fusionner les registres ou la Nature leur avait-elle offert un organe exceptionnel ? Joseph de Lalande nous a laissé́ un témoignage précieux, mais délicat à interpréter :</p>
<p>« J&rsquo;ai dit que le <em>tenore</em> des Italiens étoit la haute-contre des François ; du moins les <em>tenori</em> n&rsquo;en différeroient presque pas s&rsquo;ils voulaient chanter sans faire les singes des castrats, par la quantité de roulades et de broderies, qui défigurent l&rsquo;ouvrage des compositeurs. Le <em>tenore</em> va de <em>ut</em> à <em>sol</em> en pleine voix, et jusqu&rsquo;à <em>re</em> en <em>falzetto</em> [sic] ou fausset ; mais cela n&rsquo;est pas sans exception ; Babbi montoit jusqu&rsquo;à <em>ut</em> en pleine voix, de même que Caribaldi, jusqu&rsquo;à l&rsquo;âge de quarante-huit ans. Amorevoli, qui étoit un peu plus ancien, alloit jusqu&rsquo;à <em>re</em>. A Paris, Geliot avoit la même étendue que Amorevoli, et Legros avait celle des deux premiers ; ces qualités de voix, dans tous les pays, sont très-rares ; Lainez va jusqu&rsquo;au <em>la</em> forcé, Dufrenoy jusqu&rsquo;au <em>sol</em> forcé ; tous ceux qui ont succédé à Legros, sont obligés de crier pour arriver au ton de la haute-contre, excepté Rousseau ; mais il a le timbre plus petit. » (<em>Voyage en Italie</em>, 1786).</p>
<p>Trois choses semblent sûres : d&rsquo;abord, Jélyotte et Legros ne forçaient pas ; d&rsquo;autre part, les hautes-contre ne chantaient pas en fausset, elles n&rsquo;isolaient pas ce registre ; enfin, il se confirme que les successeurs de Jélyotte et Legros éprouvaient de sérieuses difficultés à chanter dans la même tessiture. Une lecture au pied de la lettre nous amène également à conclure que les deux meilleures hautes-contre de leur temps chantaient les notes les plus aiguës avec leur registre de poitrine (« en pleine voix »<sup>6</sup> ). Mais si, en parlant de « pleine voix », Lalande traduisait ses impressions plutôt que la réalité ? S&rsquo;il était trompé par une voix naturellement homogène, égale et sonore du grave à l&rsquo;aigu, qu&rsquo;il croit produite en registre de poitrine ? Nous pourrions alors supposer, avec René Jacobs, que Jélyotte et Legros maîtrisaient à la perfection la technique de la voix mixte.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" title="Adolphe Nourrit dans le rôle de Raoul (Les Huguenots) © DR" src="/sites/default/files/adolphe_nourrit_as_raoul_in_les_huguenots.jpeg" alt="" width="501" height="1000" /><br />
Illustration 22 : Adolphe Nourrit en Raoul dans <em>Les Huguenots</em></p>
<p>Les témoignages concernant la voix et la technique d&rsquo;Adolphe Nourrit (1802-1839) tendent à conforter cette lecture. Le ténor dramatique Gilbert Duprez (1806-1896), qui connaissait bien Nourrit, écrivait que « sa voix tenait de ce qu&rsquo;on appelait jadis la haute-contre, s&rsquo;étendant très haut dans un registre mixte. » (<em>Souvenirs d&rsquo;un chanteur</em>, 1880). Rossini lui avait écrit les rôles de Neocles (<em>Le Siège de Corinthe</em>), du Comte Ory, d&rsquo;Amenophis (<em>Moise et Pharaon</em>) et d&rsquo;Arnold (<em>Guillaume Tell</em>). Entre 1826 et 1836, Nourrit élargit son répertoire avec Masaniello (<em>La Muette de Portici </em>d&rsquo;Auber), Robert et Raoul (<em>Robert le Diable </em>et <em>Les Huguenots </em>de Meyerbeer) et Eleazar (<em>La juive </em>d&rsquo;Halévy). Nous imaginons mal un tenorino venir à bout de ces rôles dramatiques, affronter la dynamique et la densité de l&rsquo;orchestre rossinien ! A la fin de sa vie, Nourrit essaya d&rsquo;adopter la technique de la « voix sombrée » ainsi nommée et développée par Duprez : mal lui en prit. « En gagnant certaines qualités &#8230; j&rsquo;en avais perdu d&rsquo;autres essentielles &#8230; J&rsquo;espérais toujours qu&rsquo;avec le temps je pourrais retrouver ces nuances fines qui étaient le propre de mon talent, et cette variété d&rsquo;inflexions auxquelles j&rsquo;avais dû renoncer pour me conformer aux exigences du chant italien comme on l&rsquo;entend aujourd&rsquo;hui&#8230; Mon ancienne voix n&rsquo;était plus à ma disposition&#8230; <em>ma voix mixte et ma voix de tête avaient disparu</em>. » (<em>Lettre à Eugène Duverger</em>, Naples, 13 octobre 1838, je souligne cette précision capitale). Nourrit fut donc un des derniers représentants de cette voix de haute-contre, jugée, selon Castil-Blaze, « claire et flûtée » par les nouvelles générations et peu apte à exprimer les passions.</p>
<p><strong>5. La confusion entre <em>haute-contre </em>et <em>contre-ténor </em></strong></p>
<p>Quand Alfred Deller a ressuscité le contre-ténor en tant que soliste, sa voix a bien sûr fasciné, mais aussi profondément troublé ses contemporains et suscité pas mal de confusions et d&rsquo;erreurs. Deller était un falsettiste : un baryton qui, pour l&rsquo;essentiel, utilisait son registre de fausset. Il renouait avec la tradition, longtemps vivace en Angleterre, des <em>countertenors</em>. Le mot trouve son origine dans la partie de la polyphonie apparue au XV<sup>e</sup> siècle à côté du <em>tenor</em>, mais évoluant dans une tessiture plus aiguë : le <em>contratenor altus</em>. <em>Countertenor</em> désignait donc cette partie nommée <em>contralto </em>en italien, <em>alt(us) </em>en allemand et <em>haute-contre </em>en français. C&rsquo;est pourquoi, au XX<sup>e</sup> siècle, le mot <em>countertenor </em>a été traduit par <em>haute-contre<sup>7</sup></em>. Mais s&rsquo;ils désignent tous deux la partie d&rsquo;alto, en revanche, ils ne recouvrent pas exactement la même tessiture et ne sont donc pas forcément interprétés par le même type de voix. C&rsquo;est évidemment ici que les choses se corsent.</p>
<p>En réalité, l&rsquo;ambitus du <em>countertenor </em>est assez extensible et le mot désigne deux catégories vocales : tout d&rsquo;abord un ténor élevé (<em>high tenor</em>), comparable à la haute-contre, que l&rsquo;on pourrait qualifier de « contre- ténor grave », qui dépasse d&rsquo;environ une tierce la tessiture du ténor. De William Turner (1651-1759), dont la voix naturelle atteint le diapason du <em>countertenor</em>, Burney dit « qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une circonstance si rare que s&rsquo;il travaille sa voix, celui qui la possède est sûr de trouver un emploi. » Damascène et Bowcher (Boucher), lequel monte jusqu&rsquo;au do 4, sont des <em>countertenors </em>d&rsquo;origine française, vraisemblablement des hautes-contre. Mais le <em>countertenor </em>désigne aussi le falsettiste, que l&rsquo;on pourrait qualifier de « contre-ténor aigu », et dont la voix peut s&rsquo;étendre jusqu&rsquo;au <em>fa 4</em> (David dans l&rsquo;oratorio <em>Saul </em>de Haendel), mais qui n&rsquo;exclut pas l&rsquo;usage du registre de poitrine pour les notes les plus graves. Walter Powell remplaçait le castrat contralto Senesino dans les productions de Haendel (<em>Athalie </em>ou <em>Deborah</em>). Basse à la Chapelle royale, Purcell était aussi <em>countertenor </em>et chanta l&rsquo;air <em>Tis Natures&rsquo;s voice </em>(<em>Ode à Sainte Cécile</em>) lors de la fête de sainte Cécile en 1692. <em>Haute-contre </em>et <em>countertenor </em>ne sont donc pas des synonymes parfaits. En somme, une <em>haute-contre </em>était un <em>countertenor</em>, mais un c<em>ountertenor </em>n&rsquo;était pas forcément une <em>haute-contre</em>.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/8WJvgWJPqiU" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 23 : Georg-Friedrich Haendel,  « O Lord whose Mercies numberless »  (<em>Saul</em>) – Andreas Scholl, Orchestra of the Age of Enlightnement, dir. Roger Norrington</p>
<p>Bien que le terme <em>countertenor </em>ait été traduit en français par <em>contre-ténor </em>(<em>kontratenor </em>en allemand, <em>controtenore </em>en italien et <em>contratenor </em>en espagnol), ce néologisme n&rsquo;a pas empêché l&rsquo;usage anarchique du mot <em>haute-contre </em>pour désigner la plupart des émules d&rsquo;Alfred Deller : de purs falsettistes comme James Bowman et Paul Esswood ou des falsettistes qui utilisent également leur registre de poitrine pour les notes graves (René Jacobs, Jeffrey Gall, Derek Lee Ragin, Gérard Lesne, etc.). En fait, les termes <em>haute-contre </em>et <em>contre-ténor </em>ont été employés indifféremment pour désigner les falsettistes et les ténors hautes-contre. La réapparition du falsettiste a tellement troublé mélomanes et musiciens que Roland Mancini, dans un <em>Larousse de la Musique</em>, explique correctement la différence entre un falsettiste et une haute-contre, mais cite le même Alfred Deller comme parfait exemple de l&rsquo;une et l&rsquo;autre voix ! D&rsquo;autres ont enseigné que le terme <em>haute-contre </em>désignait le falsettiste – croyant sans doute que Rousseau évoquait le fausset lorsqu&rsquo;il évoquait une voix forcée – et le contre-ténor une voix de ténor, naturelle et très aiguë&#8230;</p>
<p>Aujourd&rsquo;hui encore, l&rsquo;erreur est fréquente et certains chanteurs ont eux-mêmes entretenu la confusion : Gérard Lesne, après s&rsquo;être fait appeler <em>contralto</em>, s’est nommé <em>haute-contre </em>et en justifiant ainsi le choix de son répertoire (notamment Charpentier) alors qu&rsquo;il est un baryton falsettiste, contraint, dans le répertoire de haute-contre, à multiplier, plus ou moins habilement, les changements de registre. Précisons encore qu&rsquo;à l&rsquo;instar du mot <em>contre-ténor</em>, le mot <em>haute-contre </em>est aussi employé abusivement pour désigner les <em>sopranistes</em> ou soprani masculins. Ceux-ci n&rsquo;ont bien sûr rien à voir avec les ténors hautes-contre : il s&rsquo;agit, la plupart du temps, de falsettistes dont le fausset est exceptionnellement étendu et se déploie dans la tessiture du soprano et, beaucoup plus rarement, de sopranos qui n&rsquo;ont pas – ou presque pas – mué (par exemple suite à un déficit hormonal nommé syndrome de Morcier-Kallman), à l’image de Bruno de Sà ; en aucun cas, il ne s&rsquo;agit de castrats, ceux-ci ont fort heureusement disparu !</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/pA2iQGXXYzU" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 24 : Alessandro Scarlatti, « Dalla mandra » (Cain o il primo omicidio) – Bruno de Sà, Ensemble Artaserse, dir. Philippe Jaroussky</p>
<p><strong>6. <em>Faussets </em>et <em>hautes-contres féminines  </em></strong></p>
<p>L&#8217;emploi précoce du mot <em>falsettiste</em>, calque moderne de l&rsquo;italien, aurait évité bien des problèmes, y compris sans doute des erreurs de distribution. En revanche, la confusion était impossible aux XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles : les falsettistes sont très peu prisés en France. Bénigne de Bacilly (<em>Remarques curieuses sur l&rsquo;art de bien chanter </em>(1679)) relate que « ceux qui ont la voix naturelle méprisent les voix de fausset, comme fausses et glapissantes ; et ceux-cy tiennent que la fin du chant paroist bien plus dans une voix de taille naturelle, qui pour l&rsquo;ordinaire n&rsquo;a pas tant d&rsquo;éclat, bien qu&rsquo;elle ait de justesse ». L&rsquo;auteur évoque des griefs qui seront formulés au XXe siècle à l’égard de certains falsettistes : « les voix de fausset [&#8230;] ont de l&rsquo;aigreur et manquent souvent de justesse, à moins que d&rsquo;estre si bien cultivées qu&rsquo;elles semblent estre passées en nature », mais, fait rare, concède aux falsettistes certains avantages : « [&#8230;] si l&rsquo;on y faisoit bien réflexion, on remarqueroit qu&rsquo;ils doivent tout ce qu&rsquo;ils ont de particulier dans la manière de chanter à leur voix ainsi élevée en fausset, qui fait paroistre certains ports de voix, certains intervalles, et autres charmes du chant tout autrement que dans la voix de taille. » Toutefois, malgré son goût pour l&#8217;emphase, Rousseau se fait l&rsquo;écho d&rsquo;une opinion majoritaire lorsqu&rsquo;il écrit que le fausset est « le plus désagréable de tous les timbres de la voix humaine » (<em>Dictionnaire de musique</em>, 1768).</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" src="/sites/default/files/lart_de_bien_chanter_de_.bacilly_bertrand.jpeg" alt="" width="567" height="1000" /><br />
Illustration 25 : Bénigne de Bacilly, Remarques curieuses sur l’art de bien chanter (1679) © DR</p>
<p style="margin-left: 18pt;">Appelés <em>faussets </em>ou <em>dessus muets/és</em>, les falsettistes ne chantent guère que le dessus (soprano) à la Chapelle Royale, où ils soutiennent les voix des pages : « Sous le règne de Louis XIV et Louis XV, on leur a adjoint quelquefois des personnes qui chantaient le fausset, mais très peu. Cela est un très mauvais usage et les Italiens valent mieux parce que les voix de fausset ne sont ni agréables ni si durables que les leurs. »<sup>8</sup> . Les Italiens en question sont bien sûr les castrats, que les Italiens qualifient paradoxalement de « falsettistes naturels » par opposition aux « falsettistes artificiels », les falsettistes ou contre-ténors. Nous avons sans doute du mal à comprendre qu&rsquo;on puisse mélanger ainsi des voix de garçons, de falsettistes et de castrats au sein d&rsquo;un même pupitre, mais la notion de « pureté de timbre » n&rsquo;existait pas à l&rsquo;époque. Autant dire que les falsettistes ne se produisaient jamais à l&rsquo;opéra où le registre de fausset n&rsquo;était employé que de manière exceptionnelle, dans un but comique, pour contrefaire la voix de femme.</p>
<p>Si un falsettiste ne pouvait pas être confondu avec une <em>haute-contre</em>, en revanche, certaines chanteuses portaient ce nom. Charpentier destinait ses <em>Leçons de Ténèbres </em>aux religieuses de l&rsquo;Abbaye-aux-Bois : « Mère Ste Cécile, dessus, Mère Camille, bas-dessus, et Mère Desnos, haute-contre », sans doute un vrai contralto. De même, en Angleterre, Mrs Turner-Robinson, créatrice du rôle de Daniel dans l&rsquo;oratorio <em>Belshazzar </em>de Haendel (1745), est appelée <em>countertenor</em>, ce qui prouve que ces termes désignaient avant tout une tessiture plutôt qu&rsquo;un type de voix bien précis. Jérôme-Joseph de Momigny, théoricien et compositeur belge, rapporte une anecdote fort curieuse (<em>Encyclopédie méthodique </em>de Framery et Guinguené, Paris, Panckoucke, 1791) : « Il existe quelques hautes-contre en voix de femme qui n&rsquo;ont pas la rondeur des bas-dessus [mezzo], mais une force bien supérieure, avec un timbre qui est celui de la vraie haute-contre [sic]. J&rsquo;ai connu une dame religieuse qui, avec une telle voix, en couvrait facilement trente autres, et se faisait entendre à une distance extraordinaire. » Voilà qui laisse rêveur&#8230;</p>
<p>© Bernard Schreuders Forum Opéra 2001 &#8211; révision 2022</p>
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<sup>1</sup> Toutefois, en distinguant la basse-taille (appelée aussi <em>concordant</em> dans la musique sacrée du XVIIe siècle) de la basse-contre, plus grave, les Français semblent avoir déjà identifié la voix de baryton.<br />
<sup>2</sup> Le mot connait les deux genres.<br />
<sup>3</sup> L&rsquo;œuvre, baptisée « tragédie biblique », ressortit à la musique religieuse, dans laquelle la tessiture de haute-contre est alors souvent plus aiguë que dans la musique de scène.<br />
<sup>4</sup> Vincent Vivès, « Raison et déraison de la voix à l&rsquo;âge classique » in <em>Ostinato rigore</em>, revue internationale d&rsquo;études musicales, n°8/9, 1997, <em>Les</em> <em>musiciens au temps de Louis XIV</em>, p. 41-2.<br />
<sup>5</sup> Largement citées dans A. Herriot, <em>The Castrati in opera</em>. Londres, Secker and Warburg, 1956, p. 200-24 (ch. VI : <em>The story of one castrato</em>).<br />
<sup>6</sup> C&rsquo;est le sens habituel de cette expression. Dans le <em>Mémoire sur la voix humaine présenté à l&rsquo;Académie des Sciences </em>qui sert d&rsquo;introduction au traité de chant de Manuel Garcia, nous pouvons lire : «  [&#8230;] nous avons entendu le même chanteur produire à volonté et alternativement la même note avec la voix pleine et avec la voix de fausset en sorte que les sons produits par les deux voix se trouvaient ainsi mis en parallèle. »<br />
<sup>7</sup> Traduction littérale du latin <em>contratenor altus </em>contracté en <em>contraltus</em>, le mot <em>contre haute </em>(1556) a été rapidement remplacé par la forme inversée, <em>haute-contre</em>, alors que <em>contre basse </em>(&lt; <em>contratenor bassus</em>) a connu une spécialisation instrumentale, la forme <em>basse-contre </em>désignant uniquement la voix. Il est à noter que le mot <em>haute- contre </em>désigne aussi le second registre de chaque famille instrumentale. Les formes <em>contre-teneur </em>et <em>contre-taille </em>ont été rapidement concurrencées par <em>haute-contre </em>et <em>haute-taille</em>. En anglais, le <em>contratenor altus </em>a été traduit en <em>contra</em>, <em>counter </em>ou <em>countertenor</em>, ces trois formes étant encore concurrencées par <em>mean. Countertenor </em>s&rsquo;est finalement imposé.<br />
<sup>8</sup> Recueil des Frères Bêches, tous trois hautes-contre à la Chapelle royale [Bibliothèque nationale, Rés. F.1661], cité par P. Barbier, <em>La maison des Italiens. </em>Paris, Grasset, 1998, p.113.</p>
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