Essai transformé et parfois même sublimé

Caino ovvero Il primo omicidio - Montpellier

Par Bernard Schreuders | jeu 27 Mai 2021 | Imprimer

Le recours à une métaphore sportive pourrait surprendre, mais c’est bien sur les chapeaux de roue que Philippe Jaroussky vient de faire ses débuts comme chef à la tête de son Ensemble Artaserse. Il dirigeait ainsi Caino ovvero il Primo Omicidio le 25 mai au Festival de Pentecôte et dès le lendemain à L’Opéra-Berlioz de Montpellier. Signalons deux changements intervenus dans la distribution par rapport au concert que diffuse actuellement Mezzo et qui a été filmé le 5 mars à l’Opéra-Comédie, dans la foulée d’un enregistrement discographique : Filippo Mineccia succède à Christophe Dumaux dans le rôle-titre et Inga Kalna à Sandrine Piau dans celui d’Ève. Couvre-feu oblige, le concert de Montpellier commence à 19h00 et sera donné sans entracte – contrairement à ce qu’annonçait le programme de salle. Le public est également invité à réserver ses applaudissements pour la fin, autant de facteurs propices à la concentration sur la seule performance des artistes et l'écriture constamment inspirée d’Alessandro Scarlatti.

Réjouissons-nous d’abord que Philippe Jaroussky ait jeté son dévolu sur ce chef-d'œuvre – le terme n'est pas galvaudé. Certes, René Jacobs l’avait brillamment exhumé il y a près de vingt-cinq ans, mais il reste relativement peu joué. Cette nouvelle production suscitera peut-être même – il n’est pas interdit de rêver – un regain d’intérêt à l’égard de Scarlatti, trop souvent négligé par les programmateurs au profit de Haendel et Vivaldi. Sa musique recèle pourtant des trésors, à l’image d’Il Martirio di Santa Teodosia, un autre oratorio somptueusement revisité par Thibault Noally, qui tient ce soir la partie de premier violon. Scarlatti ne prévoit qu’un écrin de cordes pour accompagner les solistes du chant, rejoints brièvement  par le basson, traditionnellement associé aux créatures infernales, comme l’orgue positif qui côtoie clavecin, contrebasse, violoncelle et théorbe au sein d’un continuo fourni, sans être opulent, et inventif. Les mélomanes y reconnaîtront des noms familiers du circuit baroque (les claviéristes Brice Sailly et Yoko Nakamura ou encore le luthiste Michele Pasotti). De Caino, Philippe Jaroussky signe une lecture très organique et amoureusement détaillée, marquée par un sens aigu de la tension narrative et de la respiration ainsi que par un rubato éminemment subtil qui libère le potentiel expressif des airs. Le format de la soirée explique sans doute les coupures pratiquées dans la partition : quelques lignes de récitatif passent à la trappe, sans nuire à l’intelligibilité du drame, mais également des Da Capo, qui privent ainsi plusieurs airs de développement rhétorique et laissent l’auditeur sur sa faim, singulièrement dans la première partie.

Les protagonistes de Caino sont des personnages unidimensionnels, à l’image d’Adam, mélancolique et miné par la culpabilité du péché originel, mais solidement caractérisés. Caïn possède une autre complexité et campe une figure jalouse et inquiète, mue par la colère puis assaillie de remords. Filippo Mineccia excelle dans ces rôles tourmentés dont il restitue toutes les ambiguïtés. En l’occurrence, il s’approprie, viscéralement, celles de Caïn, son jeu scénique et surtout sa présence au texte, entre violents éclats et ciselures infimes, ne laisse pas de nous captiver. Le casting se révèle idéal et exacerbe l’antagonisme des frères : alto terrien, dense, non sans aspérités contre soprano aérien et d’une infinie délicatesse. Qui pourrait mieux incarner l’innocence d’Abel ? Quelques jours après son premier récital parisien à Gaveau, en compagnie des Accents et de Thibault Noally, Bruno de Sá déploie à nouveau ce timbre d’une fraîcheur inouïe chez un homme et des aigus stupéfiants de naturel, distillant des pianissimi et des messe di voce qui creusent le ciel. Aux saluts, il remportera un beau succès personnel. Le second duo d’Abel et Cain, d’une harmonie trompeuse, laisse entrevoir ce qu’aurait pu donner le Stabat Mater de Pergolesi que Bruno de Sà et Filippo Mineccia devaient interpréter à Versailles avant que la pandémie n'en décide autrement...


Filippo Mineccia (Caino) et Bruno de Sà (Abel) © Marc Ginot

Confessons un péché de gourmandise face à l’Ève d’Inga Kalna, dont les moyens généreux et inhabituels dans ce répertoire flattent l’oreille, mais sans véritablement trouver le chemin du cœur : même sa plainte, ensorcelante sicilienne en ut mineur, n’est que luxe et volupté. La tendresse ruisselle, en revanche, des inflexions d’Adam auquel Krešimir Špicer prête son noble métal et dont la douceur nous incline à oublier certaines inégalités. Sous la plume experte de Scarlatti, les entrées de Dieu et de Lucifer font l’objet d’une mise en scène particulièrement soignée : introduction majestueuse et solennelle pour l’un, sinfonia « Grave, e orrido, e staccato » pour l’autre, deux pages spectaculaires dont Philippe Jaroussky et ses musiciens tirent le meilleur, en dosant habilement les effets. Caino ne convoque pas seulement le dieu terrible de l’Ancien Testament, dont les arrêts péremptoires font trembler les hommes, mais également une déité miséricordieuse et rédemptrice sans laquelle, d’ailleurs, cette histoire d’homicide ne pourrait se conclure sur un enjoué duo en ré majeur, Adam et Ève recouvrant le sourire à l’idée de pouvoir accueillir une nouvelle descendance. Dieu hérite de la voix ambrée et chaleureuse de Paul-Antoine Bénos-Djian et se pare d’une humanité troublante, qui tempère son autorité mais n’affecte en rien son éloquence. Difficile de se détacher des clichés et de ne pas imaginer une basse sépulcrale et tonnante en Satan. Avec Yannis François, a contrario, baryton basse élégant et plutôt clair, Lucifer a conservé toute la séduction et les inflexions captieuses de l’Ange déchu, dont le dernier numéro, toutefois, laisse deviner l’envergure menaçante des ailes. 

Certaines publications ont comparé hâtivement tel ou tel jeune chanteur, au frais minois et au timbre flûté, à la star des contre-ténors. Mais le « nouveau Jaroussky », c’est toujours Jaroussky ! Unique et divers, violoniste, chanteur ou chef, il se revendique musicien avant toute chose et force le respect de ses pairs, qu’ils apprécient ou non sa vocalité. Que ses admirateurs se rassurent. S’il a choisi un oratorio pour inaugurer sa carrière de chef, il abordera son premier opéra la saison prochaine : un Giulio Cesare dont le Théâtre des Champs-Élysées a confié la mise en scène à Damiano Michieletto, Gaëlle Arquez et Sabine Devieilhe partageant l’affiche avec Lucile Richardot, Franco Fagoli et Carlo Vistoli. De quoi alimenter tous les fantasmes !

 

 

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