Deux rôles dans la même soirée et deux femmes que les mystères et les ténèbres attirent irrésistiblement : Asmik Grigorian n’a décidément pas choisi la facilité pour son retour à la Wiener Staatsoper. Samedi 3 octobre, la soprano lituanienne abordait successivement Bianca dans Une tragédie florentine de Zemlinsky, puis Judith dans Le Château de Barbe-Bleue de Bartók, sous la direction d’Alain Altinoglu.
Deux héroïnes que Vasily Barkhatov, particulièrement en vue ces derniers temps, réunit en une seule. Dans Zemlinsky, Bianca et Simone sont un couple en crise venu consulter un thérapeute dans le showroom de meubles du mari. La séance tourne mal : le thérapeute, entraîné dans un jeu de rôles où il devient l’amant de Bianca, finit assassiné. « Mariage sauvé, thérapeute mort », résume irrésistiblement Der Standard. Après l’entracte, Bianca devient Judith et poursuit avec Barbe-Bleue l’exploration de ses abîmes conjugaux.
C’est surtout sa Judith qui retient l’attention de la critique. Der Standard salue chez Grigorian une remarquable palette d’affects ; la Kronen Zeitung estime que Bartók lui permet de déployer pleinement son art vocal et théâtral. Le Kurier parle tout simplement d’une « fabuleuse Asmik Grigorian ». BR-Klassik souligne également l’intensité d’une interprète chez qui chant et théâtre paraissent indissociables. L’ORF constitue la principale voix discordante, jugeant au contraire la soprano « en deçà des attentes ».
L’entourage est plus que solide. Dans Zemlinsky, Christopher Maltman campe un Simone puissant et d’une grande présence scénique, et compte parmi les réussites de la soirée selon plusieurs de nos confrères. Dans Bartók, Florian Boesch prend le relais en Barbe-Bleue, salué notamment pour la richesse des nuances de son interprétation. Quant à Alain Altinoglu, il recueille lui aussi de nombreux éloges pour les couleurs et la transparence qu’il obtient de l’orchestre, même si l’ORF se montre là encore plus réservée.
Barkhatov, lui, divise davantage. D’aucuns admirent la manière dont il soude les deux ouvrages en une même histoire ; d’autres estiment que le procédé, efficace chez Zemlinsky, prive Barbe-Bleue d’une partie de son mystère. Quelques huées ont d’ailleurs accueilli l’équipe de mise en scène, tandis que les chanteurs étaient chaleureusement applaudis.
Dernier détail, et non des moindres : cette thérapie de couple particulièrement mouvementée est mise en scène par l’ancien compagnon d’Asmik Grigorian et père de leur enfant. BR-Klassik s’en amuse : leur relation de travail, elle, fonctionne manifestement à merveille.
Après Carmen cet été à Salzbourg, la chanteuse ajoute donc Bianca et Judith à sa galerie d’héroïnes tourmentées. Et confirme qu’en matière de thérapie conjugale, l’opéra reste une méthode à manier avec précaution !

