On entre irrésistiblement dans ce disque comme dans un tableau vivant. On se tait, on écoute, et l’on voit tout, distinctement, attrapés par le magnétisme de la musique, une mer striée de vagues tantôt assassines, tantôt caressantes. Sous les doigts magiques de Claudio Abbado, les textures de l’orchestre flamboyant éclatent au grand jour, les volutes sonores embrassent les personnages, les métamorphosent, révélant un théâtre de la parole d’une délicatesse, d’une expressivité et d’un engagement inouïs. Pelléas est mon Pelléas. Celui qui deviendrait un jour l’un de mes professeurs de chant. Quelle histoire… ! L’un de tes rôles fétiches cher François. Quand je t’écoute j’ai l’impression de regarder un vieux film de Cocteau en noir et blanc, ta diction articulée, admirable, d’aucuns diraient datée mais pas moi. Et ta voix de baryton-martin quasi détimbrée, chuchotée, une matérialité de plume. Je fonds quand Pelléas dépose cette phrase à l’oreille de celle qu’il aime : « On dirait que ta voix a passé sur la mer au printemps ! ». Comment fais-tu pour y mettre tant de douceur et d’intensité à la fois ? Mélisande, elle, est exactement là où elle doit être. Quelque part dans son devenir femme. Maria Ewig réussit à faire entrer sa voix immense dans le petit corps de Mélisande et lui insuffle un juste équilibre entre juvénilité et maturité. Une Mélisande de caractère face au plus beau Golaud qui n’ait jamais été, José van Dam. C’est une leçon d’élégance, de simplicité. On pourrait presque croire qu’il ne joue pas un rôle tant il dégage de lui-même, sa bienveillance, effaçant du portrait de Golaud la seule part d’ombre. Cet enregistrement est un joyau ciselé de délicatesse. Vous quitterez terre direction la mer. Hors du temps, hors de tout.
Maria Ewing (Mélisande), François Le Roux (Pelléas), José van Dam (Golaud), Jean-Philippe Courtis (Arkel), Christa Ludwig (Geneviève). Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor. Wiener Philharmoniker. Direction : Claudio Abbado. Parution : Deutsche Grammophon 1992



