Tous les rôles de spinto verdiens sont là ou presque. Écrits dirait-on pour ses moyens vocaux, qui semblent sans limites… C’est un récital spectaculaire, – et de surcroît l’accompagnement orchestral qu’offre Edward Gardner à Lise Davidsen est à la hauteur de la démonstration de maîtrise vocale qu’elle déroule.
La voix est longue, et le timbre des plus beaux, le souffle n’a pas de limite et la projection impressionnante se joue des tempêtes du London Philharmonic. L’art du chant est à son zénith. Aux dons de la nature s’ajoute pour certains rôles d’avoir connu le baptême du feu sur scène : Leonora, Elisabetta, Lady Macbeth *. On a attend un mais… Il viendra un peu plus tard, disons d’abord cet accomplissement, cette maturité, l’impression de perfection qu’elle donne.
Slancio
On peut évidemment souhaiter un peu plus de maléfice chez Lady Macbeth, les fameuses voix laides que Verdi disait préférer pour ce rôle, mais ce serait se plaindre que la mariée soit trop belle.
Le récitatif « Ambizioso spirto » (introduction frémissante des cordes et accords cinglants, tout cela mis en valeur par une prise de son où on retrouve la qualité Decca d’autrefois) commence par un declamato (la lettre) un peu grêle, mais annonce d’emblée la couleur : maestoso et à pleine puissance (comme la grande vocalise sur « retrocede », où Davidsen n’allège pas…)
« Vieni t’affretta » sur les batteries des cordes parcourt toute la tessiture avec une ampleur, une ligne, une puissance souveraines, dardant des forte cinglants. L’homogénéité dans tous les registres se joue des sauts de notes que Verdi multiplie pour caractériser la noire manipulatrice. Le son est constamment beau et plein, avec le slancio que Verdi réclame.
Sous le boisseau
La grande vocalise finale partant de « Que tardi » (double piano sur un fa) et montant vertigineusement jusqu’au do fortissimo atteste d’une technique qui n’a peur de rien. Un ré bémol pianissimo amène à la cabalette « Or tutti sorgete », particulièrement volcanique (Verdi note con forza, il est servi).
« La luce langue » fait alterner des sommets de puissance, et de fureur, et des passages sotto voce : c’est peut-être là, quand elle tient ses considérables moyens sous le boisseau que Davidsen intéresse le plus. Le legato, la plénitude du son dans les pianissimos plutôt que la virulence, la très belle phrase sostenuta « Ai trapassati regnar non cale », plutôt que l’explosion sur « O voluttà ».
La scène de somnambulisme, « Una macchia è qui tuttora » (Verdi note « sempre sotto voce », et triple piano sur « Una, due » et « Di sangue umano », il se méfiait des cantatrices) est justement fascinante parce que purement lyrique, expressive par des moyens seulement vocaux, mais quels ! Legato infatigable, grandes orbes, dynamique sous contrôle, avec des notes superbes, légèrement vibrées et pianissimo, et montée finale toute en douceur jusqu’au ré bémol. Très beau.
Quant-à-soi
La scène du gibet de Un ballo in maschera, est introduite par un prélude orchestral, ample méditation nocturne, mené par Gardner avec élégance et noblesse (beauté de la longue phrase des cordes reprenant celle de la flûte, pleins et déliés expressifs).
Le pathétique du récitatif, « Ecco l’orrido campo », tout en changements de registres, de tempo, de couleurs (vivacité des ponctuations de l’orchestre) amène à un « Ma dall’arido stelo divulsa », très habité dans le bas médium (chaud) en dialogue avec le cor anglais ; la ligne de chant, d’abord insinuante, s’anime peu à peu. Le sentiment d’attente, d’angoisse dramatique s’exprime à nouveau par des moyens uniquement vocaux, on dirait volontiers belcantistes, mais au prix d’une certaine retenue ou d’un certain quant-à-soi, – on ne peut s’empêcher de se souvenir de l’angoisse que Callas rendait palpable ou de la tellurique Leontyne Price…
Ce retrait, cette pudeur font toute la beauté poignante de l’air du III, « Morrò, ma prima in grazia » : là encore (sur les beaux contre-chants du violoncelle) le legato sans faille, les pianissimos toujours timbrés, le vibrato minuscule, les accents judicieux, des messe di voce et un son filé final de rêve, tout s’unit pour que s’insinue chez l’auditeur une mélancolie pénétrante.
Romantisme farouche
Les extraits de La forza del destino réservent des surprises, introduisant une rupture de ton. Portée par un Gardner survolté, rageur, Lise Davidsen déploie dans le récitatif « Son giunta » un romantisme farouche, une intensité, une urgence, qu’à vrai dire on n’attendait pas. La santé insolente de sa voix lui autorise tous les effets (notamment des aigus insolents), avant qu’elle ne montre dans « Madre, pietosa Vergine » une passion insoupçonnée et des ressources illimitées, dans le registre grave notamment (elle s’est crue mezzo à ses débuts) avant de terminer par un son filé impalpable (elle les fait très bien). Outre sa maîtrise, c’est son engagement qu’on aime ici (elle a chanté le rôle sur scène, et ça s’entend).
Belle lecture de « la Vergine degli angeli », séraphique. Le cantabile serein, porté par une impeccable homogénéité d’émission, plane très haut au-dessus du tapis très ample du chœur.
Allègement
D’autres couleurs apparaissent dans les deux extraits de Don Carlo. « Non pianger, mia compagna » commence dans le registre grave, mais sans craindre de faire entendre un vibrato parfois assez important, l’air monte sans cesse vers l’aigu, jusqu’au la, mais l’ut inférieur par lequel commencent toutes les phrases l’installe dans des couleurs automnales, – Davidsen a cela aussi dans son carquois.
Mais plus redoutable est bien sûr l’air du cinquième acte, « Tu che le vanità »
Très beau préambule, sombre, douloureux, par les cors superbes du London Philharmonic. Les larges premières phrases d’Elisabetta, impérieuses, tranchantes, s’allègent sur « piangi sul mio dolore », avant que les réminiscences des premières heures d’amour avec Carlo ne brisent leur noble phrasé hautain, presque glacé. Sur les frémissements des cordes, se souvenant de Fontainebleau, Davidsen y est alors à la fois touchante, émue, sensible, elle allège sa voix, monte vers de superbes aigus, avant que, royale à nouveau, elle ne s’exalte pour faire ses adieux à la vie et espérer la paix du tombeau.
Retour magnifique in fine du « Tu che le vanità », enrichi de demi-teintes, de portamenti aériens, avant de s’achever pianississimo (sans que la voix ne perde rien de son velouté).
Magistrale, mais…
Miss Davidsen a tenu à faire figurer « Rintorna vincitor » sur ce cd, même si Aida ne fait pas partie de ses projets. On la comprend. Elle déploie toute son autorité dans les débuts violents de l’air.
Mais le plus beau c’est sans doute l’épisode « I sacri nomi di padre » et surtout « Numi, pietà del mio soffrir », nouvel exemple de sa plénitude vocale dans les pianissimi, – avant un messa di voce à tomber et un ultime son filé.
On avait évoqué au début un mais, qui ne manquerait pas de venir… Les deux fois où l’on avait pu entendre Lise Davidsen sur scène, on était resté sur la même impression qu’ici : tout cela est magistral, maîtrisé dans tous ses aspects, néanmoins plus impressionnant qu’émouvant. Et on ne peut s’empêcher de se rappeler l’émotion, le trouble, que suscitaient jadis, naguère, quelques voix inoubliables, et chacun a les siennes.
Mais là encore c’est se plaindre que la mariée soit trop belle. Alors qu’on a la chance d’entendre quelque chose qu’on croyait à jamais disparu.
* …ce dernier en concert seulement jusqu’ici, mais avec lequel elle ouvre la saison 2026-27 du Met le 22 septembre