Bach à la croisée des chemins

Bach Drama

Par Fabrice Malkani | ven 08 Juin 2012 | Imprimer
 
Le label Ambronay Éditions propose, après Vespro a San Marco de Vivaldi et Il diluvio universale de Falvetti, un nouveau coffret présentant des interprétations de Bach par le Chœur de Chambre de Namur, dont Leonardo García Alarcón est le directeur artistique depuis 2010 et la formation Les Agrémens. Excellente idée de réunir trois cantates profanes, comme on a coutume de les appeler, sous la dénomination plus parlante et plus exacte de drames musicaux ! On trouve en effet dans ces œuvres un approfondissement de la dimension dramatique déjà présente dans les Passions, notamment celle selon saint Matthieu, mais délivrée cette fois de la contrainte exercée par le Consistoire de Leipzig, hostile à l’opéra. La nature des textes utilisés diffère, bien entendu, mais aussi le lien qui s'établit entre ce texte et la musique, objet d’une active collaboration entre Bach et son librettiste Picander (Christian Friedrich Henrici).
Ainsi, les thèmes mythologiques montrent la volonté de se rapprocher du genre opératique. La première cantate, ici enregistrée en septembre 2011 à l’Espace Culturel d’Harscamp à Namur, « La Dispute entre Phébus et Pan » (BWV 201), reprend un épisode bien connu des Métamorphoses d’Ovide que Bach encadre par deux interventions d’un chœur (procédé commun aux trois cantates). Si la première prestation, en ouverture, est remarquablement animée, on regrettera son caractère un peu brouillon dans les sonorités instrumentales, les trilles n’étant pas toujours en place. L’action fait intervenir la voix pure et aérienne de Céline Scheen (Momus), dans un air très enlevé (« Patron, das macht der Wind »), léger, accompagné de manière contrastée par un basson virtuose, et dont la dimension comique est accentuée par les nombreuses répétitions qui finissent par dépouiller les mots de leur sens. Nous sommes presque dans un singspiel. Les changements de tonalité permettent l’expression de divers affects, comme le chant d’amour de Phébus (« Mit Verlangen drück’ ich deine zarten Wangen ») interprété avec toute l’intensité et le souffle voulus par Christian Immler, entrant en dialogue avec les instruments. Alejandro Meerapfel excelle dans le rôle de Pan, dont l’air « Zu Tanze, zu Sprunge » possède une dimension populaire par son rythme, par les répétitions et onomatopées exprimant les tressaillements du cœur (« so wackelt das Herz »), faisant de Pan un joyeux drille qui préfigure Papageno et s’oppose au chant lyrique éthéré de Phébus.
 
Sur le second CD, on découvrira une interprétation de la cantate BWV 205, « Éole satisfait », dont le début très enlevé (Chœur des vents) est beaucoup plus en place que dans la précédente cantate. Il s’agit d’une musique descriptive à la Vivaldi, qui fait aussi songer par endroits au fameux « Air du froid » de Purcell dans King Arthur. Tandis qu’Éole veut tout détruire – impressionnant Christian Immler, belle basse profonde dont la sonorité fait merveille dans le registre de la colère, Zéphyr, Pomone et Pallas l’implorent de ne pas troubler ce jour de fête (en raison de l’anniversaire d’un professeur de Leipzig, à une époque où l’université jouissait d’une considération aujourd’hui difficilement concevable). C’est un merveilleux trio interprété par Makoto Sakurada, dont la voix possède toute la légèreté et l’insouciance de Zéphyr, mais aussi son agilité vocale et un beau timbre viril dans le bas de la tessiture, Clint Van der Linde donnant à Pomone puissance et justesse dans les aigus, déployant des effets dramatiques, et Céline Scheen en Pallas à la voix limpide et équilibrée. L’orchestre est virtuose, la direction tout en nuances, le chœur d’excellente tenue.
 
Sur le DVD, c’est un enregistrement réalisé à Ambronay même qui nous permet de découvrir le cadre de l’église abbatiale et la direction souriante, presque extatique, de Leonardo García Alarcón entouré des musiciens et des choristes. Il s’agit de la cantate BWV 213, Le choix d’Hercule ou Hercule à la croisée des chemins, dans laquelle les instrumentistes font preuve d’une impeccable précision et déploient une palette impressionnante de nuances. On notera les sonorités particulières des cors, et l’effet instrumental d’écho, très réussi, lors du passage où Hercule, interprété avec vaillance par Clint Van der Linde, s’interroge sur le chemin à suivre. La voix de Céline Scheen sait ici se faire envoûtante pour incarner la Luxure. Fabio Trümpy interprète la Vertu, dont la partie de chant est toute de virtuosité, rehaussée de vocalises, avec une grande clarté de timbre, un phrasé et une articulation impeccables. En Mercure, à qui revient le dernier mot avant le Chœur des Muses, Alejandro Meerapfel (qui incarnait aussi Pan, le simplet rustique) revêt la stature du sage arbitre, auquel une voix très homogène donne assise et équilibre, puissance et souplesse.
 
On ne peut donc que recommander chaleureusement l’audition des ces enregistrements qui rendent justice au sens dramatique de Bach et à son humour. On signalera toutefois que le livret qui accompagne le coffret comporte un certain nombres d’erreurs : certaines sont de simples coquilles sur le texte allemand ou, plus grave, une interversion des noms des interprètes (p. 3, les noms de Fabio Trümpy et de Céline Scheen pour les rôles respectifs de la Vertu et de la Luxure – ce qui est un peu gênant pour le choix d’Hercule), d’autres sont des titres français contestables (pourquoi parler de « controverse » plutôt que de dispute (Streit) entre Pan et Phébus, pourquoi parler d’un Éole « apaisé » plutôt que « satisfait » (zufriedengestellt) ?). La traduction est d’ailleurs souvent fantaisiste. Un exemple : à la fin du livret d’Hercule, le mot Raute est traduit par « bijou » alors qu’il s’agit de la rue saxonne, plante qui figure au blason du prince et explique l’allusion faite au souverain de Saxe. Sans relever toutes les erreurs ou approximations de la traduction, ajoutons tout de même qu’Hercule devant choisir entre le vice et la vertu, Wollust ici ne renvoie pas à la volupté mais bien à la luxure.
Mais là n’est pas l’essentiel : on aimerait simplement que les livrets d’accompagnement soient à la hauteur des enregistrements et procurent le même plaisir par leur perfection.
 
 

 

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