Trop chouette !

If the Owl Calls Again

Par Laurent Bury | lun 27 Avril 2015 | Imprimer

Justifier la composition d’un récital au disque est toujours un exercice périlleux. Alors qu’un interprète enregistre tout simplement les pièces dans lesquelles il pense donner le meilleur, le marché du disque impose que l’on tienne un discours bien plus sophistiqué, et que l’on trouve une accroche qui retienne l’attention du chaland. Après avoir gravé un disque de lieder de Mahler, Richard Strauss et du plus rare Pfitzner, intitulé Stimme der Sehnsucht, la mezzo néerlandaise Christianne Stotijn revient avec un titre bien plus mystérieux, If the Owl Calls Again (« Si la chouette appelle encore »). Le livret d’accompagnement nous apprend qu’il s’agit d’un poème de l’Américain John Haines (1924-2011), et que la chanteuse, fascinée par les chouettes, entend dans leur appel un cri de douleur, de vie et de mort… De le chouette à une interrogation sur les fins dernières, il n’y a apparemment qu’un pas, d’où un disque qui parle de spiritualité et de vie éternelle. La plupart des compositeurs présents sont nés entre 1875 et 1890, avec deux exceptions : d’une génération antérieure aux Ravel, Caplet, Delage et consorts, Moussorgski est représenté par trois mélodies, et trois mélodies sont ici gravées d’un ami de Christianne Stotijn, le compositeur néerlandais Fant De Kanter (né en 1969).

La cohérence du programme étant ainsi établie, tant sur le plan thématique que sur le plan chronologique, le parcours nous entraîne à travers les univers sonores les plus variés, d’autant que ce récital ne se contente pas de l’habituel piano pout tout soutien instrumental. On retrouve ici le pianiste Joseph Breinl, déjà présent aux côtés de Christianne Stotijn pour son disque de lieder susmentionné, mais il est rejoint par toute une équipe d’instrumentistes qui permettent de varier les atmosphères de façon plus immédiatement perceptible : la flûte de Toon Fret pour Frank Martin et André Caplet, l’alto d’Antoine Tamestit pour Frank Bridge, la contrebasse de Rick Stotijn pour Joseph Marx, et le plus inattendu doudouk d’Oliver Boekhoorn qui s’introduit subrepticement dans le « Kaddish » de Ravel, autant d’interprètes qui soulignent tout l’intérêt de partitions où les instruments font souvent jeu égal avec la voix. Maurice Delage voulait un orchestre de chambre pour ses Chants hindous, et l’ensemble Oxalys distille ici toutes les sonorités exotiques de cette merveilleuse œuvre qu’on enrage de ne pas entendre plus souvent. Autant de pièces rares pour la plupart, enchaînés avec une curiosité gourmande. Seuls les trois Moussorgski sont un peu plus fréquentés, qu’il s’agisse de la prière tirée des Enfantines ou de la mélodie « Gornimi tikho letela » de 1877.

Quant à la voix qui est le point commun de toutes les plages de ce disque, elle chante en allemand, en néerlandais, en russe, en yiddish et surtout en français. Le timbre de Christianne Stotijn n’est pas sans rappeler parfois celui de… Jessye Norman, lorsqu’elle s’élance soudain dans l’aigu avec une ampleur impressionnante, ou lorsqu’elle semble tout à coup marcher sur des œufs, par exemple dans les Maurice Delage, tout proches de certaines Chansons madécasses par la grande Jessye. Opulence de la voix de mezzo, donc, mais délicatesse du phrasé pour ne surtout pas écraser des mélodies subtiles. Les Trois chants de Noël de Frank Martin ravissent par leur finesse ; bien que composés en 1947, ils sonnent tout aussi debussystes que l’envoûtante mélodie de Caplet qui les suit immédiatement sur le disque. L’on sait gré aussi à Christianne Stotijn de contribuer à faire découvrir hors du Royaume-Uni la musique de Frank Bridge, dont les Three Songs (1907) conviennent fort bien à sa voix par leur alternance de retenue et de dramatisme exacerbé.

 

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