Indigeste car trop riche

La Resurezzione

Par Hubert Stoecklin | jeu 24 Décembre 2009 | Imprimer
La Resurrezione est une œuvre qui en son sein porte un poison : le manque de modestie du commanditaire, le marquis Ruspoli, qui a dû contaminer le jeune et fringant Haendel alors de passage à Rome en quête de célébrité. Des moyens orchestraux mirifiques (plus de 45 instrumentistes), des chanteurs phénoménaux entrainèrent la composition d’une débauche d’airs accompagnés par les instruments les plus divers. Le marquis osa même braver le Pape Clement XI en engageant la célèbre cantatrice Margherita Durastanti, remplacée ensuite par un castrat dans le rôle de Marie-Madeleine. L’interdiction Papale de laisser les femmes monter sur scène s’appliquait également dans les palais privés de Rome !
Moyens musicaux énormes donc mais aussi, lors de sa création, des décors inouïs. Un véritable mur de maçon fut érigé dans le salon du marquis puis recouvert d’une toile peinte par Michelangelo Cerruti ! Haendel réutilisa des passages de cet oratorio dans bien des ouvrages ultérieurs dont Agrippina, Rinaldo, il Pastor Fido et Water Music. On peut lui faire confiance, il en garda le meilleur. Quand on sait combien la veine théâtrale du compositeur s’est développée par la suite, y compris dans les oratorios de la maturité, on mesure le peu d’intérêt de cette partition de jeunesse. Comme si le brillant de l’orchestration confinait au catalogue démonstratif, la virtuosité désincarnée des airs de l’Ange à l’ostentation, comme si la déploration des deux Marie ne trouvait pas le chemin du cœur. Cette musique semble faite pour une écoute distraite en dégustant des sorbets et des croquants.
Qu’importe alors la précision de la direction d’Emmanuelle Haïm et la virtuosité des instrumentistes de son Concert d’Astrée. Camilla Tilling est épatante de pyrotechnie dès son entrée en scène, elle brille mais ne convainc pas de l’intérêt de ses interventions. Lucifer possède la voix bien timbrée de Luca Pisaroni mais le rôle est sacrifié dramatiquement. Les deux Marie bénéficient de voix mal choisies. Sonia Prina, qui dans Ezio nous avait récemment séduit par son dramatisme et sa théâtralité, semble ici bridée, son chant ne parvenant jamais à déployer sa belle énergie. Techniquement, l’interprétation de Kate Royal est impeccable, la qualité du timbre remarquable, mais ou est passée l’émotion ? La voix légèrement barytonnante de Toby Spencer ne peine pas dans l’aigu même si elle est un peu engorgée. Le texte est bien projeté et les vocalises aisées. L’engagement du chanteur n’est pas en cause mais il ne semble pas plus arriver à incarner son personnage.
De même que l’on reste un peu perplexe devant les ressources déployées lors de la création de l’œuvre, les moyens mis en œuvre ici pour défendre cette partition interpellent. Avec une prise de son et un livret soignés, ce coffret nous semble réservé aux seuls fanatiques de Haendel. Les autres chercheront dans les nombreuses partitions du compositeur – opéras ou oratorios – son génie complet car avant tout théâtral.
 
Hubert Stoecklin

 

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